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Entretien

Ancrer les rêves des jeunesses africaines dans la réalité

Think tank atypique, Wathi prône l’intégration du politique, de l’économique, du social et du culturel. Son directeur, Gilles Yabi, projette l’avenir de jeunesses qui devront défendre leurs rêves, construire les futurs africains, et faire face aux menaces.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

 

Après avoir roulé votre bosse dans de nombreux univers, vous êtes revenu en Afrique pour réaliser votre rêve : monter une forme de Think tank nommé Wathi. Quel en est l’objet ?

En réalité, je suis revenu assez vite en Afrique puisque quelques semaines après ma soutenance de thèse en France, j’étais à Dakar !

Wathi, c’est un think tank citoyen centré sur l’Afrique de l’Ouest, bien que sa perspective soit africaine. Il a la dimension traditionnelle de ces cercles de réflexion, c’est-à-dire la dimension « production de connaissances et de savoirs » pour influencer la politique et les décisions. Wathi y ajoute un ancrage citoyen spécifique à sa formule. Il s’agit de disséminer des informations, des analyses et de faire des propositions qui vont dans le sens de l’intérêt général, en assumant la volonté d’être populaire plutôt qu’un cercle de réflexion fermé.

C’est une plateforme ouverte. C’est un lieu où l’intelligence collective africaine se manifeste et où nous pouvons faire des propositions et réfléchir ensemble à un meilleur avenir pour le continent. Avec, du côté de Wathi, une focalisation sur l’Afrique de l’Ouest mais aussi la volonté de stimuler l’émergence d’initiatives similaires dans d’autres régions du continent.

 

Quelles sont les thématiques structurantes que vous avez travaillées, depuis 2015 ?

La forme qu’a prise Wathi au moment de sa création a sans doute été influencée par mes années comme analyste politique à l’ICG (International Crisis Group) travaillant sur les situations de crise et de conflit armé. Une grande partie des travaux publiés étaient beaucoup plus consultés, lus, étudiés et décryptés par des acteurs internationaux comme, entre autres, les chancelleries occidentales, que par les décideurs des pays concernés et encore moins par leurs citoyens.

Au Sahel, il n’est pas possible de dire que nous allons œuvrer au développement économique ou à l’éducation alors que nous ne pouvons pas assurer la sécurité des personnes. C’est aussi pour cela qu’il nous faut une vision la plus complète possible de la réalité et essayer de graduer les réponses et les décliner dans le temps.

L’idée de Wathi est, d’une part, de produire des savoirs nous-mêmes, d’autre part d’utiliser les savoirs existants qui viennent du monde entier en les mettant à disposition de notre région et de ses citoyens. Notamment, l’Internet permet l’accès à énormément de publications et d’analyses produites partout dans le monde. Notre conviction est qu’il n’est pas possible de séparer les questions politiques et sécuritaires des questions économiques et sociales. Nous ne pouvons pas parler du bien-être des pays africains et de leurs populations en nous concentrant sur une seule dimension. Wathi a donc été pensé pour travailler sur l’ensemble des sujets qui nous semblent être les plus structurants.

Vous pourrez donc voir, sur notre site, des publications autant sur la santé que sur l’éducation, l’économie, la création d’emplois, la lutte contre la corruption ou bien sûr la sécurité. Pour nous, toutes ces questions sont importantes pour comprendre les enjeux et penser l’avenir en intégrant toutes les dimensions.

 

Peut-être par effet de mode, beaucoup de publications évoquent un « narratif » africain. Mais qu’est-ce que c’est, au juste ?

En effet, de nombreux Africains se positionnent sur l’importance de développer un narratif africain. Ce sont des initiatives tout à fait importantes et salutaires, surtout pour dénouer tous les complexes existants. En particulier, faire en sorte que la jeune génération n’ait aucun complexe par rapport à ce qu’elle peut accomplir sur et pour le continent.

Pour moi, Wathi ne se limite pas au positionnement sur le narratif africain. Le discours est important mais la réalité l’est aussi. Les faits sont extrêmement importants. Notre positionnement combine l’idéalisme, une volonté de construire un avenir meilleur, avec un très grand réalisme qui implique de regarder en face les sociétés africaines telles qu’elles sont sur le plan sécuritaire, politique et économique et ce que ces réalités d’aujourd’hui nous disent sur l’avenir.

Il s’agit d’analyser les faits, de nous projeter et d’expliquer aux citoyens des pays du continent que nous devons non seulement comprendre le fonctionnement de nos sociétés mais aussi ce qui se passe autour de nous. C’est aussi cela qui aura un impact très fort sur les trajectoires des pays et de leurs populations.

 

Peut-on avoir la prétention, face à 54 pays, 1,3 milliard d’Africains, une diversité géographique faite de cinq régions importantes, d’aller dans le sens de ce narratif ?

Je crois que oui, car il y a toujours présent en nous ce sentiment d’appartenance africaine. Il est évidemment très fort lorsqu’on est en dehors du continent et ce n’est pas un hasard si ce discours englobant sur l’Afrique est présent davantage au sein des diasporas africaines que sur le continent lui-même. Hors du continent, le regard des autres ne tient pas compte, justement, de l’extrême diversité de l’Afrique. En retour, on ressent aussi le besoin de mettre en avant cette africanité et pas nécessairement de rappeler la diversité du continent.

Même au sein des quinze pays de la CEDEAO, il y a énormément de différences, comme c’est encore plus le cas entre la réalité de l’Éthiopie et celles de Djibouti, du Maroc et de la Tunisie. Au fond, il est important que nous travaillions avec la conscience de la nécessité d’avoir des questions sur lesquelles nous devons développer des positions communes africaines. Mais il faut aussi reconnaître de manière réaliste que nous ne pouvons pas avoir un narratif unique et des approches uniformes pour l’ensemble d’un continent aussi vaste et diversifié.

 

Vous ressemblez à l’Afrique par votre âge. J’ai envie de vous dire, à quoi rêve la jeunesse africaine ?

Je dois dire que je ne ressemble plus à l’Afrique ! Au fond, la quarantaine est déjà très loin de la médiane. L’âge médian sur le continent se situe entre 19 et 20 ans. Lorsque je discute avec mes collègues qui ont, pour la plupart, dix ou quinze ans de moins que moi, je me rends bien compte que je ne fais déjà plus partie de la jeunesse. Cela montre à quel point les choses vont vite ! L’extrême jeunesse du continent implique la nécessité, dans tout ce que nous faisons, de travailler davantage sur l’avenir que sur le présent.

(Photo Samuelle Banga)

 

Nous voulons envoyer des messages à destination des jeunes mais aussi des enfants qui seront bientôt des jeunes et, penser aussi bien sûr, aux enfants à naître. Nous avons la responsabilité de faire en sorte qu’ils vivent sur un continent en paix et qui offre un meilleur accès aux biens fondamentaux, à l’éducation, à la santé et à la nutrition.

À quoi rêvent les jeunes d’Afrique ? À nouveau, n’oublions pas que la diversité est importante. Les jeunes de part et d’autre du continent ne rêvent pas nécessairement tous de la même chose mais je crois qu’ils ont tout de même beaucoup d’aspirations en commun.

D’abord, beaucoup rêvent d’une Afrique qui soit perçue positivement. Pour cela, il faut que la réalité incite aussi à avoir une vision positive du continent sur le plan sécuritaire, économique et du bien-être. Le problème majeur des jeunes Africains, ce sont les perspectives économiques, d’emploi et d’accès à des revenus qui leur permettraient d’avoir une vie qui serait satisfaisante. Surtout maintenant que nous sommes dans un contexte de grande ouverture internationale avec des réseaux sociaux qui fournissent en continu des fenêtres sur ce qui se passe dans le monde. Il est possible d’avoir une forme de déconnexion entre ce à quoi ces jeunes peuvent aspirer, compte tenu de l’état des économies africaines, et les biens qui se donnent à voir à travers les réseaux sociaux et les autres canaux d’information et de communication. Il faut faire attention à cela. Une telle déconnexion chez les jeunes peut induire d’énormes désillusions.

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