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Economie

Sénégal : Finances publiques sous tension

L’année 2018 s’achève par une tension budgétaire certaine, pour l’État du Sénégal. Une situation qui s’explique, selon le gouvernement, par les fortes subventions au secteur de l’énergie. Certains l’attribuent au contexte électoral.

Dakar, Seydou Ka 

Deux poids lourds de la vie politique sénégalaise avaient déjà, au printemps, levé le lièvre. Dès le mois de mai, Mamadou Lamine Loum et Hadjibou Soumaré, tous deux anciens ministres du Budget et anciens Premiers ministres, avaient alerté l’opinion sur l’existence d’une tension budgétaire. 

À l’issue de la 7e revue dans le cadre de l’Instrument de soutien à la politique économique (ISPE), le 31 octobre 2018, le FMI confirme que les pressions se sont accumulées rapidement. « Il est prévu que les recettes seront inférieures de 0,9 % du PIB à l’objectif fixé pour décembre 2018. »

Selon le FMI, la hausse des prix mondiaux du pétrole, couplée au maintien de la stabilité des prix de l’énergie au niveau intérieur, continue à peser sur les dépenses courantes, et un financement élevé de SN La Poste par le Trésor a contribué à une « situation budgétaire très difficile ».

Pour répondre aux contraintes budgétaires, les autorités ont accepté de réduire sensiblement les dépenses d’équipement financées sur ressources intérieures qui ne sont pas urgentes, et les dépenses courantes hors salaires, afin de respecter l’enveloppe convenue. 

Cela a conduit à une accumulation d’obligations non remplies envers le secteur de l’énergie et à des impayés vis-à-vis de fournisseurs et autres entreprises, comme les établissements privés à qui l’État doit 16 milliards de F.CFA (24,4 millions d’euros).

Directeur scientifique du Laboratoire de recherches économiques et monétaires (Larem) de l’université Cheikh-Anta- Diop de Dakar, Khadim Bamba Diagne explique d’où vient cette tension de trésorerie : « Le 7 mars 2018, le Sénégal avait emprunté 2,2 milliards de dollars sur les marchés financiers. Quelques jours après, le 21 mars, le FMI, dans le cadre de l’ISPE, a recommandé à l’État de ne pas utiliser tout cet argent et de garder la moitié pour l’exercice 2019. » 

Tergiversations ministérielles 

Le hic, c’est que le gouvernement avait déjà projeté de dépenser tout l’argent dans le cadre de l’exercice budgétaire en cours. Il se retrouve ainsi avec un déficit de 600 milliards F.CFA (916 millions d’euros) à combler sur le budget actuel. Même s’il relativise une situation « passagère et normale », dans la gestion d’un État, l’économiste trouve néanmoins « incompréhensibles et dangereuses » les tergiversations du ministre des Finances sur la question.

Celui-ci avait d’abord nié l’existence de cette tension de trésorerie avant de la reconnaître, début novembre, pour la nier de nouveau devant les députés lors de l’ouverture de la session budgétaire, le 25 novembre.

Une stratégie qui, en plus d’être « incohérente » ravive la pression des syndicats qui veulent, tout de suite, voir la matérialisation des accords signés avec l’État. « Si dès le mois de mai, le ministre avait assumé cette tension de trésorerie, tous les intellectuels auraient défendu l’État contre les syndicalistes et il n’y aurait pas eu tout ce bruit », estime Khadim Bamba Diagne. 

Aujourd’hui, plus les fournisseurs de l’État attendent leur paiement, plus les syndicats mettent la pression pour recevoir leur écot avant les élections, plus le ministre « souffre ». Une situation assumée par le principal concerné. « On se retrouve avec quelques difficultés passagères. Ce sont des difficultés voulues, souhaitées par le gouvernement du fait de sa politique sociale », commentait Amadou Bâ, le 13 novembre dernier, en marge d’une rencontre avec la Banque 

mondiale. Face à la hausse des prix du carburant et des produits pétroliers, l’État a décidé d’injecter de l’argent pour stabiliser les prix au lieu de répercuter cette hausse sur les populations. « Rien que pour 2018, nous avons mis à la disposition de la Senelec pas moins de 70 milliards de F.CFA (plus de 106 millions d’euros) et une reconnaissance de dette de près de 125 milliards (190,8 millions d’euros). Ce sont autant de ressources prélevées dans d’autres secteurs. » 

Un calendrier électoraliste ? 

D’après le ministre, l’État subventionne le litre d’essence à hauteur de 110 à 125 F.CFA, soit entre 10 et 13 milliards (entre 15 et 20 millions d’euros) de pertes de recettes fiscales par mois. Pourtant, Amadou Bâ se veut rassurant : « L’État a les moyens de faire face à ses dépenses. »

Quelque 384 milliards F.CFA (586 millions d’euros) étaient disponibles au Trésor public, sans oublier les fonds du compte séquestre. En novembre, l’État a même payé les salaires et les pensions avec quelques jours d’avance… 

Il n’empêche, pour atteindre les objectifs budgétaires fixés pour décembre 2018, des efforts budgétaires considérables seront nécessaires, avertit le FMI. À commencer par une rationalisation des dépenses budgétaires. En guise de bonne volonté, les autorités ont accepté de réduire sensiblement les dépenses d’équipement financées sur ressources intérieures qui ne sont pas urgentes, et les dépenses courantes hors salaires, afin de respecter l’enveloppe budgétaire convenue. 

En revanche, pour Khadim Bamba Diagne, Macky Sall applique une loi classique en politique. Multiplier les dépenses sociales un an avant les élections et ensuite faire supporter le coût aux populations une fois réélu. D’où un problème de priorité : « Ce qu’on peut reprocher à l’État, ce sont ses dépenses sociales. Quand l’économie marche, on fait du social, mais on ne peut pas dépenser ainsi quand l’État à des engagements non honorés vis-à-vis du secteur privé. » 

Néanmoins, le fait de vivre cette tension de trésorerie et ne pas émettre des bons et obligations du Trésor sur le marché financier sous-régional, pour combler le déficit, montre la volonté de respecter les critères de convergence, estime l’économiste. « Ce qui aurait été un mauvais signal, c’est de ne pas respecter les recommandations du FMI. L’État a fait ce qu’il devrait faire. »

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