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Economie

Réinventer le modèle économique

Malgré le développement de ses infrastructures et des dépenses consenties dans les domaines sociaux, le Maroc n’arrive pas à créer assez d’emplois stables, tandis que la croissance plafonne. Si les grands projets tirent l’économie, l’investissement privé reste insuffisant. 

Rabat, Olivier Deau 

Debout, en tenue traditionnelle, les édiles ou les cadres de l’administration reçoivent annuellement l’adresse du Souverain. Depuis deux ans, Mohammed VI porte à leur attention le thème de l’essoufflement du modèle de développement.

Aux rentrées parlementaires 2017 et 2018, les mêmes maux, si ce ne sont les mêmes mots, sont revenus pointer les priorités stratégiques et appeler l’élite du pays à proposer un nouveau modèle de développement. Depuis, tout ce qui compose la classe intellectuelle et les institutions d’analyse se relaient pour poser le diagnostic et y aller de ses solutions.

« L’année 2011 a été charnière puisque nous avons subi le contrecoup de l’instabilité régionale. La technostructure a été secouée par l’arrivée des islamistes aux postes de commande ministériels. Nous n’avons pas eu de spoil system [Remplacement des responsables par des fidèles politiquement] au sein des administrations, mais à l’évidence les rapports étaient tendus », explique un directeur d’administration centrale tenant à rester discret. « Il faut une paix des élites et une vraie collaboration, car il y a urgence nationale », souffle un lobbyiste de Rabat.

Le climat des affaires n’est pas toujours favorable. Au Maroc, les détenteurs de capital ont des réflexes de rentiers, qui se renforceront à mesure de leur enrichissement. C’est ce qu’on observe partout dans le monde. Il faut taxer plus fortement le capital dormant. 

La remarque n’est pas anodine. Elle vise à décrire la situation actuelle dans laquelle le chef de gouvernement Saad Eddine El Othmani, secrétaire général du PJD islamiste mène sa coalition hétéroclite sans les remous auxquels son prédécesseur avait habitué l’opinion entre 2011 et 2017. Est-ce pour autant qu’un nouveau modèle émerge ? 

Et surtout quelle urgence peut donc poindre alors que les grands travaux du train à grande vitesse, ou ceux de l’extension du port de Tanger Med 2, ont illustré encore une fois la capacité du pays à conduire des projets d’infrastructures de premier plan ?

Côté industriel, en juin 2019, l’usine du groupe français PSA a été inaugurée par Mohammed VI. À la clé, plusieurs milliers d’emplois et la promesse d’un nouvel essor du secteur automobile, déjà premier à l’exportation depuis la montée en puissance de l’usine Renault, au nord du pays. 

Des inégalités accrues 

« L’urgence est tout à la fois sociale et démographique. Nous connaissons actuellement le plus grand nombre de Marocains de vingt-cinq ans de notre histoire ; une nouvelle génération mieux éduquée que la précédente, mais qui arrive sur le marché du travail dans un contexte où notre croissance créée peu d’emplois », explique Ayache Khellaf, directeur de la prospective du Haut-commissariat au plan (HCP).

« Les investissements étrangers créent des emplois de qualité mais les secteurs économiques les plus intensifs en main-d’oeuvre ont reculé, comme le bâtiment ou l’industrie textile. Nous créons à peine 40 000 emplois par an pour des cohortes de 200 000 jeunes. »

Les dégâts sur le front social se lisent dans les statistiques : le taux d’activité des femmes chute, à peine 22 %, le chômage des jeunes atteint 20 %, celui des diplômés 17 %, enfin plus des deux tiers des salariés n’ont pas de contrat de travail, des chiffres qui stagnent depuis plusieurs années. 

« Nous ne pouvons pas changer notre modèle ouvert, car il y a une “dépendance au sentieremprunté ces dernières années, mais nous devons le compléter avec de nouvelles approches », explique Nourreddine El Aoufi, économiste, coauteur d’un ouvrage sur les inégalités réelles au Maroc.

Des inégalités qui se sont renforcées au point de constituer un frein économique. D’un côté, les meilleurs élèves, les 4 % qui parviennent à décrocher un diplôme du supérieur d’une école ou institut réputés sans passer par la case redoublement, de l’autre côté les 2,7 millions de jeunes mal formés par le système éducatif et à la recherche d’un emploi, comptabilisés par le HCP.

Que deviennent d’ailleurs les mieux formés ? Un certain nombre d’entre eux préfèrent s’expatrier en Europe, notamment les ingénieurs en développement informatique. « Le Maroc n’arrive pas à former ses 10 000 ingénieurs et nous en perdons 3 000 par an, ceux attirés par les offres en Europe », explique Saloua Karkri Belkeziz, patronne de GFI et présidente de la Fédération marocaine des nouvelles technologies de l’information. Le pays capitalise deux problèmes aux deux extrémités de la pyramide éducative. Pourtant le capital humain, et notamment sa jeunesse, est la clé de son succès. 

Miser sur la formation 

Une des priorités gouvernementales est désormais de mener à bien la réforme de la formation professionnelle. « La formation qualifiante a été trop ciblée sur les plans nationaux de l’automobile et de l’aéronautique », confie un membre du cabinet du chef de gouvernement.

Le dispositif est accusé de ne pas avoir tenu assez compte de tous les besoins des différents secteurs et de ne pas avoir créé de passerelles éducatives avec l’enseignement général, devenant ainsi une voie dévalorisée.

Ses résultats sur l’insertion professionnelle seraient encore moins bons que ceux de l’enseignement général. Présentée par le gouvernement en avril, une nouvelle feuille de route prévoit la création de « cités des métiers et des compétences » dans chacune des régions du Maroc, spécifiant la déclinaison adaptée à l’économie locale.

« Les métiers du médical, de l’offshoring, du tourisme et hôtellerie, mais aussi du digital, seront enseignés avec une approche par compétences, mais aussi une pédagogie centrée sur la maîtrise des langues et des compétences générales », explique Saïd Amzazi, ministre de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle.

La tutelle du ministre semble d’ailleurs s’être renforcée sur le secrétariat d’État à la formation professionnelle dont le précédent titulaire, Larbi Bencheikh, longtemps directeur de l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail, a été soudainement relevé de ses fonctions en 2018, par une décision royale. 

L’investissement privé en berne 

Que ce soit le CESE (Conseil économique social et environnemental) avec son rapport sur la richesse globale du Maroc paru en 2014 ou la Banque mondiale, avec son rapport paru en 2017, Le Maroc à l’horizon 2040 : investir dans le capital immatériel, dont l’élaboration avait bénéficié des contributions des hauts cadres de l’administration, le constat est unanime :

l’investissement privé fait défaut dans le régime de croissance actuel. « Le Maroc est à 30 % d’investissement annuel, essentiellement grâce au secteur public, et les PME ne bénéficient pas assez ni de la commande publique ni de crédits bancaires pour se développer », explique un économiste.

Pourtant c’est bien dans le gisement des PME que se créeront les futurs emplois. « L’environnement des affaires ne leur est pas forcément favorable. La fiscalité, la prudence des banques, les marchés peu transparents et l’imprévisibilité de l’action gouvernementale minent le climat », pointe un cadre d’une fédération professionnelle.

« Les détenteurs de capital au Maroc ont des réflexes de rentiers, qui se renforceront à mesure de leur enrichissement. C’est ce qu’on observe partout dans le monde. Il faut taxer plus fortement le capital dormant », propose Yasser Tamsamani, économiste à l’OFCE. 

Et si au-delà des considérations économiques, le problème venait bien de la gouvernance politique ? Un manque de cohérence ou de cohésion, fatal à l’élan des réformes, à une redistribution et à la liberté d’entreprendre ?

Dans les cercles de réflexion de Rabat et Casablanca, ils sont très nombreux à avancer cette explication, mais peu d’entre eux aimeraient se départir tout à fait de ce modèle marocain de la recherche du consensus entre élites.

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