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Economie

Makhtar Diop (Banque mondiale) se confie

Comment la transformation structurelle de l’Afrique et, surtout, la diversification de l’économie, vont-elles entrer en résonance avec vos responsabilités ?

Le département que je dirige va permettre non seulement d’accroître la compétitivité de nos économies, aujourd’hui, mais aussi de les préparer pour demain. Nous entrons dans l’ère de l’intelligence artificielle et des imprimantes 3D, et les économies africaines doivent s’y préparer.

Mais comment ? L’Afrique, aujourd’hui, semble totalement déphasée…

C’est pourquoi j’insiste sur l’importance de l’éducation. Nous devons, bien sûr, investir dans les infrastructures physiques, mais aussi travailler avec les écoles de formation d’ingénieurs. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai déjà entrepris un voyage à Paris, avant même mon entrée en fonction, le 1er juillet, pour entamer des discussions avec des écoles françaises d’ingénieurs – dont Paris Tech et les Ponts et Chaussées – sur la formation d’ingénieurs en Afrique. J’ai eu des discussions, aussi, avec des centres de formation en télécoms, pour parvenir à former encore plus d’ingénieurs africains dans ce secteur.

Il y a six ans, lorsque nous parlions de production énergétique, nous discutions encore sur le point de savoir s’il fallait ou non nouer des partenariats avec le secteur privé. Aujourd’hui, tout le monde ou presque achète de l’électricité produite par le secteur privé !

La bataille de la matière grise ne vous inquiète pas ? Partout dans le monde, on s’arrache les compétences… l’Afrique ne risque-t-elle pas d’être dépassée ?

Nous devons former un nombre suffisant d’ingénieurs. Tant que nous ne disposerons pas d’une masse critique, les quelques ingénieurs que nous formons seront attirés par l’extérieur. Aujourd’hui, seuls 22 % des étudiants qui sortent des universités africaines parviennent à s’intégrer dans les systèmes existants en matière de sciences, d’ingénierie et de mathématiques.

Ce n’est pas acceptable ! Nous ne parviendrons pas ainsi à la transformation structurelle de nos économies, qu’elles soient industrielles ou non. Et si cette transformation doit s’appuyer sur l’intelligence artificielle, c’est précisément une des raisons d’accroître notre investissement dans la matière grise. Dans nos échanges avec les dirigeants africains, nous devons mettre l’accent sur le fait que les infrastructures en tant que telles ne suffisent pas si nous n’investissons pas parallèlement dans la matière grise, notamment dans les métiers des sciences et de la technologie.

L’Afrique est-elle vraiment préparée à tous ces changements ? Les défis sont majeurs, en matière d’intelligence artificielle, de savoirs, de compétences. Tout cela nécessite des moyens gigantesques que l’Afrique n’a pas aujourd’hui…

Au-delà des moyens, tout cela nécessite surtout une clarté dans les options : 80 % des étudiants qui sortent de l’université sont passés par des filières non scientifiques et non technologiques. Nous devons nous interroger sur les filières qui doivent être favorisées et encouragées.

Par exemple, le choix du Rwanda a été très clair. Une grande université américaine a été invitée à s’installer sur le campus de Kigali, où elle délivre actuellement des Masters en informatique, en partenariat avec des grandes entreprises internationales qui ont également accepté l’invitation des autorités rwandaises.

C’est ainsi qu’a été créée à Kigali une unité d’African Institute of Mathematics and Sciences qui est déjà présent au Sénégal et au Bénin. Le Rwanda est en train de créer un écosystème qui permettra de développer un pôle scientifique en Afrique. Les défis auxquels nous sommes confrontés nous obligent, pour l’avenir, à fédérer nos efforts pour réussir à créer partout des centres d’excellence.

Un pays qui aura réussi à former des ingénieurs de qualité devra accepter de partager ses connaissances avec d’autres. C’est ce que la Banque mondiale essaye de faire à travers son programme African Center for Excellence : le pôle des ingénieurs de Yamoussoukro se développe, de même que plusieurs universités au Nigeria.

Le Sénégal est également en train de développer un pôle autour des sciences et des techniques de l’information et de la communication. Le développement des infrastructures ne porte pas que sur la construction des routes ou des ports, mais aussi sur les ressources humaines.

La création d’une Zone de libre-échange (ZLEC) constitue une révolution pour l’Afrique. Comment comptez-vous être associé à cette entreprise ?

J’ai eu l’honneur de m’entretenir récemment à Kigali avec le président Kagame. Au cours du même voyage, j’ai également rencontré, à Addis-Abeba, Moussa Faki, qui préside actuellement la Commission de l’UA. Nos entretiens ont porté sur la manière dont nous devons agir pour que la Zone de libre-échange devienne une réalité.

Nous allons d’ores et déjà travailler sur certains axes qui relèvent de mes attributions. D’abord, en matière de transports, sur la création en Afrique d’un espace aérien commun. Nous ne pouvons nous contenter de simples déclarations d’intention telles que celle de Yamoussoukro. Nous devons passer du discours à l’action. Par exemple, en investissant dans la sécurité aérienne.

Nous travaillons aussi sur ce que nous appelons les Power Pool. En Afrique de l’Ouest nous disposons d’un West African Power Pool qui permet d’interconnecter tous les pays de la région pour y exporter une électricité produite à un moindre coût dans l’un d’entre eux.

Depuis dix ans, la Banque mondiale a beaucoup investi dans la construction physique de ces lignes de transmission. Mais là où la question politique demeure importante, c’est que certains de ces pays, quand nous les interrogeons, ne sont pas toujours prêts à prendre le pari d’une électricité importée. Ils craignent qu’elle ne corresponde pas toujours à leurs besoins. Les exportateurs craignent aussi les défauts de paiement. Face à ces freins, nous essayons d’apporter des solutions. La création d’un fonds de garantie destiné à sécuriser ces échanges est envisagée.

Par rapport au potentiel hydroélectrique de la Guinée, du solaire qui est en pleine expansion, ce fonds pourrait nous aider à régler les questions de coûts de production. Nous devons surtout nous attaquer au sujet difficile des sociétés de distribution. Là encore, ne nous voilons pas les yeux, des décisions politiques doivent être prises. Il faudra accepter que ces sociétés soient gérées comme des sociétés privées, avec la même rigueur, même si les États ne les privatisent pas, afin que le consommateur puisse bénéficier des tarifs les plus bas.

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