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Economie

Makhtar Diop (Banque mondiale) se confie

Après six ans passés à la tête du département Afrique à la Banque mondiale, en tant que vice-président, Makhtar Diop change d’affectation pour prendre celui des Infrastructures (transport, énergie, économie digitale, industries extractives). Avec de solides convictions.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche

Dans quel état d’esprit allez-vous quitter la direction Afrique de la Banque mondiale ?

Dans un état d’esprit positif, encouragé par les progrès qui ont été réalisés en Afrique ces dernières années. J’ai passé six ans à la tête du Département Afrique. Et durant la dernière décennie, nous avons connu des taux de croissance moyens de 5 %, ce qui constitue des taux robustes pour les économies africaines.

Nous avons connu aussi une situation de confiance : les économies sont devenues plus résilientes. Nous avons rencontré des chocs exogènes importants, en dépit desquels la croissance s’est relativement maintenue. Nous avons vu également que des pays non-exportateurs de pétrole et dont la croissance ne reposait donc pas sur les matières premières ont réussi à résister. Cela veut dire que le tissu économique est devenu plus robuste. C’est un réel motif de satisfaction.

Avez-vous des regrets sur certaines choses ?

Bien sûr, on trouvera toujours des choses à critiquer, que ce soit sur le plan de ma contribution personnelle, ou sur celui de l’évolution économique de l’Afrique. Je vous laisse le soin de juger si ma contribution a été à la hauteur de ce que je pouvais faire à ce poste de responsabilités. Je crois que nous avons réussi à accomplir un certain nombre de choses avec les pays africains. En premier lieu, nous avons réussi à rendre le secteur privé plus présent.

À mon arrivée, il y a six ans, lorsque nous parlions de production énergétique, nous en étions encore à discuter sur le point de savoir s’il s’agissait de secteurs stratégiques ou pas et s’il fallait ou non nouer des partenariats avec le secteur privé. Aujourd’hui, tout le monde ou presque achète de l’électricité produite par le secteur privé ! L’évolution des mentalités a été très rapide. Deuxièmement, nous avons observé un changement dans le dialogue des pays africains avec le reste du monde, sur diverses questions.

Auparavant, nombreux étaient ceux qui considéraient l’hydroélectricité comme une chose trop compliquée que les Africains auraient été incapables de faire d’une manière durable. Je crois que les pays africains ont démontré le contraire. Ils sont également devenus des acteurs majeurs dans le débat sur le changement climatique.

La matrice énergétique africaine est devenue plus verte, notamment grâce à l’hydroélectricité et au solaire. Lorsque je suis arrivé il y a six ans, les pays africains achetaient le kilowattheure 22 cents à cause de la perception technologique et du risque sur le marché. Le tarif, au Sénégal, est aujourd’hui de 4 ou 5 cents le KW. Cela peut vous donner une idée des progrès réalisés. Le secteur privé a réellement embrassé l’Afrique.

Vous êtes, depuis juillet, en fonction en tant que vice-président pour les infrastructures. Comment allez-vous « retrouver l’Afrique » à travers ce département qui semble être un peu une sorte de fourre-tout ? Son champ couvre les transports, l’économie digitale, l’industrie extractive…

Ils sont différents, mais ce sont tous des éléments essentiels du secteur productif ! Ce sont ces infrastructures qui permettent d’augmenter la compétitivité de ce secteur : l’énergie, les routes, la logistique, l’intégration sur le marché international, à travers les techniques d’information et de communication. Nous devons nous projeter dans le monde productif d’aujourd’hui qui…

Les défis auxquels nous sommes confrontés nous obligent, pour l’avenir, à fédérer nos efforts pour réussir à créer partout des centres d’excellence. Un pays qui aura réussi à former des ingénieurs de qualité devra accepter de partager ses connaissances avec d’autres.

… s’appuie sur ces techniques. Ce n’est pas par hasard que mon ami Akinwumi Adesina a cité l’infrastructure comme faisant partie des cinq priorités de la BAD, qu’il préside. Regardez également les interventions de tous les chefs d’État africains qui désignent les infrastructures comme la toute première des priorités.

Mais tout le monde parle d’infrastructures… Concrètement, comment faire ?

La rationalité est nécessaire dans la mesure où nous ne pouvons pas prendre en considération un élément sans tenir compte de l’autre. C’est la condition sine qua non pour permettre à une production sophistiquée de se développer: la production de matières premières ne peut ignorer la question des infrastructures routières pour les transporter.

Si nous voulons avoir une croissance qui soit basée sur l’exportation et qui soit compétitive, nous devons disposer d’une logistique, de coûts d’électricité et de production beaucoup plus bas. Sans cela, nous ne pourrons pas être compétitifs à l’exportation par rapport à l’Asie ou d’autres pays. Mais lorsque nous parlons d’infrastructures, cela ne signifie pas seulement construire des routes ou des installations électriques.

Des politiques doivent être aussi mises en oeuvre pour exploiter ces ressources au maximum. Par exemple, une politique de transports doit passer par une libéralisation des entreprises de camionneurs, afin de rendre ce secteur compétitif. Cette politique passe par un abaissement des barrières non-tarifaires et de toutes ces formalités administratives qui pénalisent sans cesse la circulation des véhicules de transport.

La question des infrastructures doit donc être envisagée au sens large : elle doit prendre en compte les questions de gouvernance et de corruption, celles des barrières administratives qui alourdissent les coûts, et enfin, celle de l’éducation, de telle sorte que les gens puissent utiliser au mieux leurs investissements dans ces infrastructures. Cette question revêt aussi une dimension sociale : sans routes les enfants ne peuvent pas aller à l’école. Sans électricité, ils ne peuvent pas étudier tard le soir et leurs écoles ne peuvent pas accéder aux technologies qui permettent d’élever le niveau des ressources humaines.

Concrètement, quelle sera votre action ?

Elle s’articulera de manière spécifique selon les différentes parties du monde. Dans le cas de l’Afrique, nous avons déjà enregistré de gros progrès en matière de production d’électricité. Le problème majeur porte sur les sociétés de distribution qui, à cause de leur mauvaise situation financière, n’ont pas permis de développer et d’étendre le réseau, de telle sorte qu’une grande partie de la population n’a pas encore accès à l’électricité.

À quoi s’ajoutent des pertes économiques importantes en raison d’une absence d’investissements dans la maintenance. Nombre de ces entreprises de distribution continuent à s’appuyer sur des ressources publiques, pour pouvoir fonctionner et maintenir des tarifs acceptables pour les populations. Nous devrons, à l’avenir augmenter l’efficacité de ces entreprises de distribution pour leur permettre d’investir et d’étendre leur réseau à un coût acceptable pour la majorité des populations africaines.

À terme, nous devrions parvenir à une situation où ces sociétés pourront se financer sur le marché. Si leur situation financière était bonne, elles n’auraient pas besoin d’attendre de l’État le financement de leurs investissements. Pour toutes ces raisons, nous devons travailler pour amener ces sociétés à un niveau de compétitivité équivalent à celui des sociétés des pays développés.

Quelle est la place de l’Afrique dans cette stratégie ?

L’Afrique sera au centre de notre travail. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas, à la Banque mondiale, parler d’infrastructures sans parler d’Afrique. Quantitativement, la plus grande partie du portefeuille de la Banque mondiale sur les transports, l’énergie ainsi que sur le numérique – où nous connaissons un énorme déficit d’accès à l’internet – porte sur l’Afrique, qui constitue le coeur de nos interventions. Dès lors que je travaille sur les infrastructures à la Banque mondiale, l’Afrique se trouve nécessairement au centre de tout.

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