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Economie

L’Union monétaire verra-t-elle le jour ?

La monnaie commune de l’Afrique de l’Ouest devait voir le jour en 2020, mais les chances de la voir se concrétiser sont minces. Les conditions de sa mise en circulation, c’est-à-dire la convergence des économies de la Zone, sont-elles réunies ? 

Par Linus Unah 

La Cedeao (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) a de grandes ambitions. Malgré les nombreuses difficultés à surmonter, le bloc régional composé de quinze membres, s’est fixé comme objectif la création d’une monnaie unique, un vieux projet relancé récemment.

La Communauté estime que l’absence d’une monnaie commune freine l’intégration régionale, fait persister les barrières douanières et entrave la libre circulation des biens et des personnes en Afrique de l’Ouest. Bien qu’il existe déjà une certaine liberté de circulation dans la sous-région, l’organisation souhaite harmoniser les politiques monétaires et budgétaires, comme dans l’Union européenne. 

Une telle monnaie permettrait de développer le commerce intra-régional, d’ouvrir de nouveaux marchés pour les biens et services, de créer des emplois, d’améliorer la stabilité politique et d’abandonner les systèmes de monnaies et de taux de change multiples, qui sont imprévisibles et génèrent des coûts de transaction élevés néfastes pour le commerce.

La Cedeao considère que l’union monétaire stimulerait la croissance économique, éviterait les chocs liés aux monnaies convertibles extérieures comme le dollar ou l’euro, et améliorerait la compétitivité de la région sur la scène internationale. 

« L’un des grands avantages de la monnaie unique est de pouvoir transférer de l’argent et payer dans différents pays sans frais de change », rappelle l’économiste, spécialiste du secteur public, Tokunbo Afikuyomi Jr. « D’autre part, une telle monnaie permet aux pays de se spécialiser dans un type de produit et de l’échanger contre d’autres produits auxquels d’autres pays du bloc sont meilleurs. » 

Un parcours semé d’embûches 

La création d’une monnaie commune s’est heurtée à bien des difficultés. Né en 1983, le projet d’une union monétaire a débouché sur le Programme de coopération monétaire de la Cedeao, en juillet 1987. Mais des problèmes ont rapidement surgi.

En 1999, les pays de la Cedeao se sont engagés à accélérer l’intégration régionale et, l’année suivante, six autres pays – la Gambie, le Ghana, la Guinée Conakry, le Nigeria, la Sierra Leone et le Liberia – ont signé la Déclaration d’Accra, formant la Zone monétaire d’Afrique de l’Ouest (ZMAO). Le Cap-Vert s’est ensuite joint aux signataires. 

Pour que le programme de la monnaie unique se concrétise, les pays membres doivent devenir moins dépendants des matières premières et adopter des politiques budgétaires plus solides, ainsi que des cadres réglementaires soutenus par des réformes structurelles.

Les pays de la ZMAO devaient adopter une monnaie unique, baptisée « éco », en 2003 et fusionner ensuite avec l’Uemoa pour former une zone monétaire dotée d’une monnaie commune. Mais l’échéance a sans cesse été retardée, en raison de la difficulté des pays à respecter les critères de convergence. 

Les pays doivent, entre autres critères, afficher un déficit budgétaire inférieur à 3 %, un taux d’inflation inférieur à 5 %, un financement du déficit budgétaire de la Banque centrale ne dépassant pas 10 % des recettes fiscales de l’exercice précédent, et les réserves externes brutes doivent correspondre à trois mois d’importations, au minimum. 

Volonté politique 

L’objectif initial pour le lancement de l’éco, prévu en 2020, semble peu probable. En septembre 2018, l’Institut monétaire de l’Afrique de l’Ouest (IMAO), situé à Accra, responsable de la mise en oeuvre du programme de la monnaie unique, a fait savoir qu’aucun des pays membres n’avait rempli les conditions requises.

Seuls le Nigeria, la Gambie et la Guinée respectaient trois critères. L’incapacité des pays membres à harmoniser leurs politiques macroéconomiques, et l’absence d’accord sur la politique monétaire, un régime de taux de change commun et un modèle pour la Banque centrale commune, ont également retardé la création de la monnaie unique. 

Pour qu’une monnaie unique puisse fonctionner, les pays doivent au préalable être « très bien intégrés », explique Tokunbo Afikuyomi. Le spécialiste, qui a travaillé à Barclays et First Bank of Nigeria Limited, estime que la politique budgétaire doit être étroitement liée à la politique monétaire, et est conscient des problèmes qui pourraient survenir si certains pays affichent une faible croissance et une inflation élevée alors que d’autres sont dans la situation contraire. « Une politique monétaire à l’échelle de la zone éco pourrait gêner la politique budgétaire de certains pays », prévient-il. 

D’autre part, la Banque centrale commune doit pouvoir « trouver un équilibre » entre inflation et croissance dans la région, mais « c’est une tâche extrêmement difficile compte tenu des disparités entre les différents pays de la zone éco ».

Pour que le programme de la monnaie unique se concrétise, les pays membres doivent devenir moins dépendants des exportations de matières premières et créer des politiques budgétaires plus solides, ainsi que des cadres réglementaires soutenus par des réformes structurelles qui protégeraient des dérapages budgétaires.

Aussi, les puissances économiques régionales, telles que le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire, doivent-elles prendre l’initiative en consacrant davantage de temps et d’énergie pour satisfaire les conditions requises. 

Une diversification économique insuffisante 

En outre, il est essentiel de lever les interdictions d’importation et les obstacles non tarifaires qui gênent les paiements, le commerce, les investissements et la libre circulation des personnes. En particulier, les points de contrôle le long des routes reliant les pays de la région causent des retards inutiles, des frais non répertoriés et des procédures fastidieuses qui nuisent aux flux de commerce. 

En 2016, la part du commerce intra-régional du commerce total représentait 10,7 % en Afrique de l’Ouest, contre 16,1 % en Afrique de l’Est, 15,2 % en Afrique australe, 5,9 % en Afrique du Nord et 1,5 % en Afrique centrale, selon la Banque africaine de développement.

La moyenne continentale est de 10 %, bien au-dessous du taux de l’Europe de l’Ouest à 60 % et de l’Amérique du Nord à 40 %. Enfin, la Cedeao doit réguler les politiques frontalières et commerciales, et réduire le déficit d’infrastructures qui limite la circulation de la main-d’oeuvre, des capitaux et des biens et services. « Une union monétaire pourra éliminer les obstacles financiers et transactionnels, mais ne changera rien aux obstacles physiques – mauvais réseaux de transport, sécurité insuffisante et désaccords ethniques », avertit Tokunbo Afikuyomi. 

Geoffrey Onyeama, le ministre nigérian des Affaires étrangères et président du Conseil des ministres de la Cedeao, résume la situation : « La volonté politique est là ; la question est de savoir si les réalités économiques et budgétaires seront à la hauteur des aspirations politiques. »

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