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Eclairage

Quelles conséquences des sanctions contre le Mali ?

Quelles conséquences des sanctions contre le Mali ?
  • PubliéMarch 29, 2022

La CEDEAO a décidé, le 25 mars, de maintenir ses sanctions contre le Mali, faute d’accord sur un calendrier de transition. Quelles conséquences auront ces sanctions, ainsi que le retrait militaire français, sur l’économie du pays et celle de ses voisins d’Afrique de l’Ouest ?

Par Charles Dietz

Les sanctions imposées au Mali par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest sont-elles « disproportionnées, inhumaines, illégitimes et illégales », comme l’a affirmé le gouvernement militaire du pays ? Et leurs conséquences socio-économiques auront-elles inévitablement des effets néfastes sur les populations non seulement du Mali mais de toute la sous-région ouest-africaine, comme l’affirme aussi la junte ?

Les sanctions – les premières sont tombées le 9 janvier – comprennent la fermeture des frontières terrestres entre les pays de la CEDEAO et le Mali, la suspension de toutes les transactions commerciales sauf essentielles, la suspension des transactions financières et le gel des avoirs du pays dans les banques centrales et commerciales de la Communauté. Des sanctions avaient été initialement imposées après le coup d’État de 2020 mais elles avaient été fortement assouplies suite à l’établissement de la feuille de route.

« Les importantes activités d’extraction d’or et d’égrenage du coton du Burkina pourraient être affectées si les conditions dans le pays se détérioraient. Si une insécurité plus généralisée se répandait dans les principales économies côtières telles que le Ghana et la Côte d’Ivoire, cela aurait évidemment un impact majeur sur la croissance économique. »

« Environ 70 % de la nourriture est importée au Mali et une crise alimentaire a été aggravée par l’insurrection. Les déplacements transnationaux pour le commerce et pour la recherche de travail apportent un soutien financier à la majorité des populations rurales et frontalières, de sorte que beaucoup risquent de perdre des sources de revenus si la fermeture des frontières est imposée », commente Beverly Ochieng de BBC Monitoring à African Business.

Les commerçants sont aussi mis dans une situation précaire car beaucoup de leurs marchandises sont immobilisées à Abidjan en raison des sanctions, explique Morten Bøås, professeur-chercheur à l’Institut norvégien des affaires internationales et auteur de l’analyse (en anglais) Sahel, la tempête parfaite.

« Beaucoup de ces commerçants pourraient fermer leurs portes, car leur activité consiste à vendre leurs marchandises, à réaliser un petit profit et à investir ce qui reste dans la prochaine exportation. Cela provoque un stress économique au Mali, mais aussi chez les commerçants en Côte d’Ivoire, qui dépendent également de la circulation des marchandises dans cette économie frontalière », explique l’universitaire.

Quels effets de cette politique ?

Le gel des comptes du Mali à la Banque centrale (BCEAO) frappe également durement le pays. Fin janvier, le gouvernement malien a imputé son défaut de remboursement de 31 milliards de dollars d’obligations aux restrictions bancaires.

Les autorités ont besoin de revenus fiscaux pour payer environ 120 millions $ de salaires mensuels, explique Modibo Mao Makalou, un ancien conseiller du président déchu Keïta, mais les revenus se tarissent. « Le gouvernement peut durer deux à trois mois au maximum, mais l’étau doit être desserré », expliquait-il à Reuter, en février.

La CEDEAO n’a pas réussi à faire pression sur le gouvernement militaire du Mali pour qu’il organise des élections et ses actions au cours des 18 derniers mois n’ont pas dissuadé les coups d’État ou les tentatives de coup d’État dans trois autres pays membres (Guinée, Burkina Faso, Guinée-Bissau, Tchad).

Les critiques de l’organisation se concentrent sur le fait qu’il s’agit d’un club de présidents déconnectés et indifférents aux besoins réels des populations locales.

« La CEDEAO a clairement perdu toute crédibilité au Burkina Faso, comme dans de nombreux pays d’Afrique de l’Ouest », confiait à France 24, Kalidou Sy, à la suite du coup d’État au Burkina Faso.

Les Burkinabè voyaient dans le bloc régional jouer un « double jeu » en imposant des sanctions contre la Guinée et le Mali pour des coups d’État soutenus par la majorité de leurs populations alors qu’il était auparavant resté silencieux sur les manipulations de la constitution par l’ancien président guinéen Alpha Condé et par Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, fait-il remarquer.

« Un point constant de critique contre la CEDEAO a été son incapacité à agir avant un effondrement complet des institutions démocratiques et du leadership politique, qui a conduit à la majorité des récents coups d’État en Afrique de l’Ouest », ajoute Ochieng, de la BBC.

Lors des manifestations contre les projets du président guinéen Alpha Condé de prolonger son mandat par un changement constitutionnel controversé, la CEDEAO n’a guère fait plus que publier des déclarations tièdes appelant au dialogue. Au Mali, l’organisation a rejeté les demandes des militants de l’opposition pour une révision des élections législatives de 2020 et les préoccupations concernant l’insécurité dans le pays. Au Burkina Faso, la répression violente contre les manifestants exprimant leurs griefs face à la mauvaise gestion de l’insécurité par le gouvernement n’a pas été non plus critiquée par le bloc régional.

Incertitudes sur le climat des affaires

Les gouvernements renversés au Mali et au Burkina Faso ont peut-être été élus, « mais ils n’ont pas tenu leurs promesses de lutter contre la corruption ou de restaurer l’intégrité territoriale », commente Morten Bøås. « Les gouvernements démocratiquement élus dans cette partie du monde doivent offrir aux gens plus que le simple droit de vote. »

La CEDEAO doit trouver un équilibre entre la responsabilité et la non-ingérence dans les affaires internes de ses membres. Et l’organisation doit faire plus pour protéger la démocratie. « Les dirigeants ouest-africains semblent plus désireux de protéger leurs intérêts politiques personnels que de dénoncer les pratiques régressives et antidémocratiques qui réduisent la bonne volonté publique », regrette Beverly Ochieng. « La CEDEAO fait face à des pressions pour être plus proactive dans la dénonciation des mauvaises pratiques électorales et du mauvais leadership, tout en fournissant un soutien institutionnel pour maintenir la démocratie. »

Le 17 février, la situation au Mali s’est encore compliquée avec l’annonce du retrait des forces françaises et européennes de leur opération de soutien au gouvernement malien contre l’insurrection djihadiste . Le commerce et la sécurité souffriront le plus de la situation actuelle. « Les pays du Sahel se classent déjà au plus bas de l’indice de développement humain. Un ralentissement économique au Mali aura un effet d’entraînement sur les pays voisins, comme le Sénégal et le Sénégal qui se partagent respectivement environ 70 % et 20 % du commerce trans-frontalier », précise Beverly Ochieng.

La menace Wagner

Malgré le déni du gouvernement de transition de l’implication de la Russie dans le pays, les dirigeants de la CEDEAO ont exprimé leur inquiétude face au « déploiement d’agents de sécurité privés au Mali avec son impact potentiellement déstabilisateur sur la région de l’Afrique de l’Ouest ».

Pourtant, le plan de la junte malienne semble être d’utiliser le groupe russe pour rétablir la sécurité dans le pays à la place des Français, et des centaines de mercenaires du groupe Wagner seraient déjà arrivées dans le pays, certains utilisant des avions de transport militaires russes. « La crise du Sahel est devenue une partie de ce que nous pourrions appeler une guerre froide, commente l’universitaire Morten Boås, pour qui certaines parties de l’Afrique pourraient être confrontées à une situation très difficile. »

Le retrait des forces internationales posera également des risques pour le fonctionnement de l’économie dans le nord du Mali, où les forces internationales étaient présentes, a déjà prévenu Paul Melly, consultant pour le programme Afrique à Chatham House.

« Apparaît un risque que les tensions violentes sur l’accès à la terre et à l’eau s’intensifient, et certaines communautés pourraient devenir plus vulnérables. Les mercenaires russes ne pourront pas remplacer complètement la capacité militaire française et européenne disparue. »

« Le retrait des forces françaises et européennes du Mali réduira à la fois la capacité de l’armée malienne – avec laquelle ils travaillaient en étroite collaboration – et la force globale de la réponse militaire aux violences djihadistes et autres au Sahel », explique Paul Melly à African Entreprise.

Contenir l’insécurité

Pour Morten Bøås, les conséquences vont encore plus loin : « La fin de l’engagement militaire de la France au Mali pourrait représenter un tournant majeur dans l’histoire des relations de Paris avec les anciennes colonies africaines, avec de graves conséquences non seulement pour la sécurité régionale, mais aussi pour l’Europe et pour le statut de puissance mondiale de la France ». Hormis les chefs djihadistes, il n’y a que des perdants dans le conflit : « Le Mali perd et la France perd. »

Jean-Claude Kassi Brou, président de la Commission de la CEDEAO, à Accra (Ghana), le 25 mars 2022. (Francis Kokoroko, Reuters)

 

La question de savoir si la situation au Mali aura des effets plus larges sur d’autres pays sahéliens ou sur les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest dépendra de la capacité à contenir toute aggravation de la situation sécuritaire.

« Le soutien des différentes forces européennes qui restent encore dans la région et qui ont proposé d’apporter un appui là où c’est nécessaire comptera beaucoup, mais il en sera de même de la manière dont des pays comme le Niger et le Burkina Faso, ou les pays côtiers, développent leurs propres capacités militaires », juge Paul Melly.

Qui conclut : « Les importantes activités d’extraction d’or et d’égrenage du coton du Burkina pourraient être affectées si les conditions dans le pays se détérioraient. Si une insécurité plus généralisée se répandait dans les principales économies côtières telles que le Ghana et la Côte d’Ivoire, cela aurait évidemment un impact majeur sur la croissance économique. Les mois à venir montreront s’il est possible de contenir l’insécurité dans les zones actuellement touchées ou si elle se propage. »

@CDietz

Écrit par
Charles Dietz

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