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Eclairage

Covid-19 : Macky Sall sur tous les fronts de lutte

En Afrique et à l’international : Un leadership en construction

C’est au niveau continental et international que la stratégie de Macky Sall peut être la plus intéressante tant elle tranche avec celles de la plupart des autres dirigeants africains. En est-ce pour autant terminé des communications quelque peu has been à l’instar de la pleine page que la présidence s’était offerte dans le Financial Times, vantant l’action de Macky Sall ? Pas sûr, mais durant cette « séquence-Covid », il semblerait que oui.

Rappelons qu’en cette période pandémique, on retrouve trois grands types de stratégies de communication émanant des dirigeants africains.

La première, celle des « suiveurs », de ces présidents de pays en bas de tous les tableaux, souvent déjà en crise, quelque peu débordés par les problèmes à venir et n’ayant pas fait montre d’un leadership affirmé au cours de leur mandat, qui apposent leurs signatures au bas de tribunes collectives.

Ils sont là non pas parce qu’ils ont fait montre d’un activisme débridé face à la Covid-19, mais surtout, parce que leur pays devient en quelque sorte l’emblème d’une Afrique peu à même de faire face seule (Ibrahim Boubacar Keïta au Mali ou Félix Tshisekedi en République démocratique du Congo).

La seconde émane de dirigeants parlant d’en haut et de l’extérieur. À cet égard, la tribune du président togolais Faure Gnassingbé, récemment réélu, est révélatrice. Le 12 avril, il publie, seul, un texte dans le Financial Times qui est ensuite répercuté dans la presse de son pays.

Une tribune ciblée pour des investisseurs occidentaux mettant l’accent sur les filets de protection financière et sociale mis sur pied au Togo et sur l’aspect mobile money comme moyen de lutter contre les conséquences du virus. Assez peu de choses concernant l’Afrique et ses populations. La presse togolaise reprend et développe la chose en présentant la vision de Faure Gnassingbé pour son prochain mandat.

À l’international, la parole du président togolais n’est que très peu reprise, ce n’était d’ailleurs peut-être pas le but ultime de l’opération. Circulez, il n’y a finalement pas grand-chose de nouveau à voir. Du haut de son piédestal, il apporte sa bonne parole à son peuple. Moi d’abord et Togo first, telle est la ligne. On retrouve le même procédé, début mai 2020, avec Alpha Condé qui vante l’expérience de la Guinée en matière de gestion d’épidémie (Ebola) et proposant de « partager et mutualiser son expertise ». Chef-d’œuvre de communication sans grand impact.

Dernière stratégie, et c’est tout le contraire de la précédente : celle de Macky Sall justement. Il commence par parler de chez lui, du Sénégal, pour ensuite aller au-delà des frontières. Ainsi commence-t-il par publier, le 8 avril 2020, une tribune dans Le Soleil, l’un des principaux quotidiens sénégalais : « L’Afrique et le monde face à la Covid-19 : point de vue d’un Africain ».

Le texte est également publié en anglais sur sa page Facebook. Il plaide de manière encore plus affirmée pour l’annulation de la dette. Proximité, prise de hauteur et recul, position panafricaine, vision et pistes de réflexion pour l’avenir post-coronavirus, tels sont les principaux points du texte publié par le président sénégalais, même si son côté « bon élève » transparaît encore dans sa tribune, un peu longue et qui parfois manque d’envol.

Le lendemain, le texte est répercuté (…). La presse internationale reprend la chose. Le texte devient sous la plume de certains « l’Appel de Dakar » ou « un Africain parle ». Dans les retombées, ce n’est plus seulement le dirigeant d’un pays d’Afrique de l’Ouest qui prend la parole, c’est le représentant d’un continent. Le président sénégalais commence ainsi à devenir l’une des voix qui portent en Afrique en ces temps de pandémie. Tout le contraire, on le voit, d’un Faure Gnassingbé ou d’un Alpha Condé.

En outre, Macky Sall est accompagné et n’avance pas seul. Il s’est entouré d’éclaireurs et d’appuis qui viennent relayer son message sous divers angles, allant de tribunes en initiatives porter la parole présidentielle et vanter la capacité de résilience du Sénégal.

D’Aminata Touré, une de ses anciennes Premières ministres et actuelle présidente du Conseil économique et social à son ministre des Finances Abdoulaye Diallo, Macky Sall joue avec ses équipiers. Il participe également à des tribunes collectives en compagnie de certains de ses homologues.

À partir de cet « appel de Dakar », s’ensuivent diverses interviews dans de grands médias francophones, assez regardés et écoutés en Afrique, notamment par les élites, de France 24 en passant par TV5 Monde ou Radio France internationale. Pour convaincre, il n’hésite pas à jouer avec les peurs et préjugés occidentaux concernant l’Afrique – à l’instar de son interview dans Le Figaro.

Au niveau continental et international, le président sénégalais n’est pas non plus inactif sur d’autres sujets. Mi-avril 2020, il est contacté par Mohammed VI en même temps que le président ivoirien pour monter un plan de lutte contre les conséquences de la Covid-19. Rappelons que le royaume chérifien a de gros intérêts sur le continent, particulièrement en Afrique de l’Ouest, et qu’il espère toujours intégrer la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest.

Il interpelle également Donald Trump concernant le retrait étasunien du financement de l’Organisation mondiale de la santé. Il prend également langue avec son homologue malgache au sujet du remède fabriqué sur la Grande Île. Début mai, il parle avec le pape François de l’annulation de la dette publique africaine et en profite pour l’inviter au Sénégal. On pourrait multiplier les exemples de cet activisme panafricain et international.

Toutes ces interventions sont bien évidemment relayées sur la Radio-télévision sénégalaise et les réseaux sociaux, Macky Sall et ses équipes ayant bien compris qu’il fallait utiliser et médiatiser jusqu’au bout une interview, ce qui est loin d’être le cas de nombreux présidents africains. Même si les montages vidéos et autres inserts-web relatifs à ces actions touchent peu la population, ils parlent aux élites et aux mondes économiques et c’est là l’objectif principal dans cette phase.

À cela s’ajoute divers reportages dans les médias internationaux sur diverses déclarations de pontes de la médecine sénégalaise montrant la capacité du pays à proposer des traitements et à faire face. On parle alors d’« exception sénégalaise » au niveau sanitaire. Il en va de même pour les innovations en matière économique ou de Tech destinées à lutter contre les conséquences socio-économiques du virus.

Derrière toutes ces déclarations, et peut-être derrière même la question de l’annulation de la dette, c’est de leadership ouest-africain (et africain) dont il est question, et du développement économique du Sénégal.

Les diverses prises de parole de Macky Sall sont un moyen d’apparaître comme « la » référence panafricaine en Afrique de l’Ouest et au niveau continental, à l’heure où les chantres habituels de la sous-région sont en perte de vitesse (Alpha Condé en Guinée), préparent leur sortie (Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire) ou une réélection (Nana Akufo-Addo au Ghana), au grand dam, semble-t-il, du président béninois Patrice Talon.

Le Macky Sall « rond et bonhomme » prendrait donc de l’ampleur, la dette étant un sujet qui parle et qui porte, tant aux niveaux des élites que des populations, en faisant du tribun sénégalais un défenseur de l’Afrique et des Africains.

Macky Sall a intégré le fait que si un président ne parle pas, s’il se contente de déclarations lénifiantes et souvent déconnectées, s’il espère passer sous les radars en attendant Dieu sait quoi, il sera plus encore décrédibilisé aux yeux des populations et « oublié » par la communauté internationale ou, à tout le moins, relégué dans l’équipe des « pays boulets », voire dans celle des terrae incognatae, terrains de chasse des puissances lorgnant vers l’Afrique espérant profiter des reconfigurations post-Covid pour avancer leurs pions (Chine, Corée, Japon, Russie, Turquie, certains pays européens et du Golfe, nouveaux entrants sur le continent).

Le « petit » Sénégal, aux dix-sept millions d’habitants, est « capable et costaud », tel est le message. Motif de fierté à l’intérieur du pays, moyen de se placer dans « l’après », de montrer aux investisseurs que le Sénégal tient bon et qu’il dispose d’atouts que d’autres pays du continent n’ont pas nécessairement ou en tous cas ne valorisent pas.

Moyen aussi de positionner le pays comme un interlocuteur inévitable en Afrique. Aujourd’hui, une partie des projecteurs se braquent sur le Sénégal et Macky Sall semble faire figure de leader incontournable. Combien de pays et de dirigeants africains ont fait cela ? Peu, semble-t-il, et c’est dommage…

Si tout ce débat ne touche pas nécessairement le Sénégalais de la rue ou des campagnes, si les problèmes de fond restent, si les mesures de Macky Sall sont critiquées, notamment celles liées à la Force Covid-19 pointée du doigt par le mouvement Y en a marre qui dénonce « une gestion nébuleuse », il n’en demeure pas moins que la communication du président sénégalais se révèle un atout pour lutter contre la crise.

En informant les populations via tous les vecteurs disponibles, que ceux-ci soient étatiques ou non, nationaux ou pas, en se positionnant comme l’un des parangons de l’annulation de la dette africaine, Macky Sall est en train d’acquérir une nouvelle envergure. Feu de paille conjoncturel ou stratégie durable à développer et à consolider ? L’essai en tout cas gagnerait à être confirmé. À suivre.

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