Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Eclairage

Covid-19 : Macky Sall sur tous les fronts de lutte

Quelle est la spécificité de la stratégie politique et de la communication du président du Sénégal, Macky Sall globalement et spécifiquement face à la Covid-19 en Afrique ?

Par François Backman

La crise liée à la Covid-19 a confirmé le rôle moteur de certains dirigeants africains (Afrique du Sud, Maroc, Rwanda) et permis à d’autres d’acquérir une nouvelle stature. Le président Macky Sall est assurément de ceux-là, tout comme, dans un autre registre, Andry Rajoelina à Madagascar.

Derrière ceci, c’est de développement économique, de leadership et plus symboliquement de panafricanisme dont il est question, avec une arme parmi d’autres : la communication.

Macky Sall a intégré le fait que si un président ne parle pas, s’il se contente de déclarations lénifiantes et souvent déconnectées, s’il espère passer sous les radars en attendant Dieu sait quoi, il sera plus encore décrédibilisé aux yeux des populations et « oublié » par la communauté internationale.

En effet, en parlant d’abord à leurs populations et ensuite au niveau international, en médiatisant leurs actions de manière moins old school qu’à l’accoutumée, ces présidents sont en train d’acquérir une nouvelle dimension sur la scène africaine. Nous proposons ici une étude de cas avec Macky Sall.

Les trois Macky Sall

Réélu en mai 2019 à la tête de la coalition Yoonu Yookuté (La voie du véritable développement), Macky Sall se retrouve en première ligne face au virus depuis la suppression du poste de Premier ministre.

Contrairement à certains de ses homologues assurant un service minimal (Cameroun, Guinée Équatoriale, etc.), se contentant de gérer l’urgence (Burkina Faso, Nigeria, etc.), d’appeler à l’aide (Mali, Niger, République Centrafricaine, etc.) ou de jouer aux évergètes (Gabon, Guinée Bissau, etc.), le président sénégalais semble avoir pris conscience de la crise et de ses conséquences en décidant d’agir, en partie sous la pression des organisations de la société civile – diront certains – à l’instar du mouvement Y en a marre qui très tôt l’a interpellé sur la question du coronavirus.

Pour garder la main, pour rester en phase avec son Liggéeyal Ëllëk (rendez-vous avec l’avenir) et son Plan Sénégal émergent, Macky Sall a compris qu’il devait monter au créneau, ne pas se contenter de longues déclarations techniques dont il est coutumier, d’apparitions symboliques, d’atermoiements ou de propos à l’emporte-pièce comme certains de ses pairs (Burundi, Comores, Mali, République du Congo, Tanzanie, etc.).

Ceci d’autant plus que la parole présidentielle, en Afrique, comme ailleurs, n’a pas nécessairement un impact avéré, étant concurrencée par les réseaux sociaux – du moins dans les pays ayant un taux de couverture et un débit Internet satisfaisant – et par d’autres autorités jugées plus crédibles par les populations, que celles-ci soient religieuses ou coutumières.

Au-delà de la crise sanitaire, a priori maîtrisée, la crise économique va impacter fortement le Sénégal et ses projets de développement. Les Investissements directs étrangers sont en berne, une croissance en voie d’effondrement, et certains projets d’infrastructures quasiment à l’arrêt.

Les investissements dans le secteur des hydrocarbures et du gaz, devant faire du Sénégal un pays pétrolier à brève échéance, vont être retardés à l’image du mégaprojet gazier de Grand-Tortue (à la frontière maritime avec la Mauritanie) dont l’entrée en production est repoussée à 2023. Une source de revenus et d’emplois en moins.

Si avant la crise sanitaire, les Sénégalais avaient globalement une vision plutôt positive de la politique économique de leur président, ils craignaient que la future manne pétrolo-gazière soit gérée de manière non transparente par les pouvoirs en place. Signe de défiance vis-à-vis des pouvoirs en place, que l’on retrouve ailleurs sur le continent.

Au niveau micro-économique, la crise initiée par le Covid-19 révèle, au Sénégal comme dans tous les pays de la planète, les insuffisances de l’action des pouvoirs publics. La Covid-19 touche de plein fouet l’économie informelle qui occupe environ 80 % des actifs. On retrouve également toutes les questions cruciales se posant aux pays en développement : perturbations des circuits d’approvisionnement, mouvements sociaux, etc.

Sur le plan politique, Macky Sall est par ailleurs confronté à des oppositions qui ne laissent rien passer, qui argumentent et savent jouer avec les médias, bien mieux que la plupart de celles de la zone ouest-africaine. Il lui faut également tenir compte des leaders des grandes confréries religieuses, qui plus est en période de Ramadan.

Le président sénégalais doit donc jouer sur plusieurs tableaux. Pour caricaturer à l’extrême, on a vu trois Macky Sall. Tout d’abord, le « Macky-pompier » qui doit contenir la crise sanitaire et faire face aux problèmes économiques et sociaux immédiats de ses concitoyens vivant désormais sous contrainte (répétons-le, les mesures prises entravent une grande partie de la vie et des besoins vitaux des plus modestes).

Ensuite vient le « Macky-capitaine » devant tenir la barre, naviguer dans la tempête macro-économique et donner un cap, tout en rassemblant le plus possible autour de lui. Il s’agit de ne pas apparaître comme un pays qui subit, se contentant de faire face avec les moyens du bord.

Enfin, on a vu apparaître le « Macky-leader africain » potentiel, qui en quelques semaines a réussi à s’imposer comme l’un des dirigeants de premier plan en se positionnant assez tôt sur des problèmes dépassant le strict cadre sénégalais en choisissant l’annulation de la dette africaine pour combat.

Au Sénégal : un président, pompier et capitaine

Mi-mars 2020, alors que la menace du coronavirus se rapproche, Macky Sall prend toute une série de mesures défensives (interdiction de manifestations, fermeture des écoles, suspension des formalités liées au hadj et aux pèlerinages nationaux, etc.). Il annonce ensuite qu’il présidera deux fois par semaine, et plus si besoin, un conseil national de sécurité sur la question. La fermeture des frontières arrive le 20 mars.

Il compose également avec l’opposition classique, les organisations de la société civile et les dirigeants de confréries religieuses, pour finalement parvenir à une sorte d’union nationale. Idrissa Seck, son rival malheureux du scrutin de 2019, est de la partie. Même chose avec Khalifa Sall, peu rancunier, l’ancien maire de Dakar ayant été emprisonné en 2018 (et donc empêché de se présenter à la présidentielle), puis condamné au terme d’un procès ayant fait grand bruit au-delà des frontières, pour être finalement gracié par Macky Sall en septembre 2019, après l’élection…

Le 23 mars, dans une adresse aux Sénégalais, il entend relever le niveau de riposte. L’état d’urgence est décrété et sera prolongé jusqu’à début juin prochain. Il encourage ses compatriotes à la responsabilité et au civisme. Il met sur pied un comité de croissance et de veille économique Covid-19, un Plan de résilience économique et sociale (PRES, on notera l’acronyme) et un Fonds de riposte et de solidarité baptisé Force-Covid-19 qui devrait, via des ressources publiques et privées, mobiliser 1 000 milliards de francs CFA, ceci, afin d’accompagner les entreprises, les ménages et les membres de la diaspora.

Sur ce dernier point, Macky Sall, contrairement à d’autres dirigeants, a compris l’importance de la gestion et de la prise en compte des « diaspos » dans cet épisode. Par ailleurs, près de soixante-dix milliards de francs CFA sont consacrés à l’aide alimentaire d’urgence aux populations vulnérables (environ un million de ménages).

Jusque-là, on est dans le discours classique d’un leader tentant de prendre les devants et de colmater les brèches annoncées. Cette allocution est d’ailleurs assez similaire à celle tenue le même jour par son homologue ivoirien.

Sous la houlette des services de la présidence et du ministère de la Santé et de l’action sociale, se mettent en place diverses campagnes de prévention en wolof, langue parlée bien plus que le français, et la mise en place de divers outils numériques ; le but étant d’informer et de prévenir. Tout ceci ne serait pas possible sans la mobilisation des acteurs de la société civile et religieux qui, eux aussi, mettent la plupart du temps la « main à la pâte ».

En effet, c’est par eux que l’on peut toucher le plus grand nombre, bien plus que par les fils Twitter et autres Facebook en langue française.

Son allocution pour le soixantième anniversaire de l’indépendance, le 4 avril 2020, tranche quelque peu avec son style « bon élève ».

Certes, les fondamentaux sont là (remerciements aux personnels de santé et de sécurité, sensibilisation, appel à la mobilisation et au rassemblement, annonces diverses, etc.), ses tics de langage également. La dernière partie est plus novatrice dans la bouche du président sénégalais qui joue la carte panafricaine (par-delà les phrases convenues que l’on retrouve dans quasiment tous les discours africains), puisqu’il en appelle à l’annulation de la dette publique et au réaménagement de la dette privée pour tous les pays du continent.

C’est le début d’un discours qui va prendre de l’ampleur dans les semaines à venir, relayé et argumenté par divers alliés politiques avec une stratégie médiatique quelque peu étayée, chose assez rare en Afrique de l’Ouest.

Certes, la mention de l’annulation de la dette est encore quelque peu timide, mais elle est là. Rappelons qu’elle vient après plusieurs ballons d’essai, notamment ceux lancés par Macky Sall et divers présidents africains par exemple à Dakar début décembre 2019 concernant notamment la « question-dette ».

On pourra également noter l’évolution des thématiques de discours « salliens » entre l’allocution du 31 décembre 2019 pour les vœux de Nouvel An, où le panafricanisme était réduit à une portion plus que congrue, et cette allocution du soixantenaire.

Au niveau sénégalais, il multiplie actions et déclarations relayées par une communication au-dessus de la moyenne de ses pairs continentaux. Il ne s’agit pas de jeter la pierre à certains de ses homologues en place dans des pays « plus pauvres », mais essayer de réellement communiquer envers ses concitoyens ne coûte quasiment rien, ce n’est pas un problème de moyens financiers, c’est une question de volonté politique et de considération des populations.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

Share This