Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Dossier UNFPA

Mohamed Ibn Chambas : «L’État doit absolument reprendre le contrôle»

Homme de terrain et d’action, le Représentant spécial du Secrétaire général et chef du Bureau des Nations unies pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (UNOWAS), Mohamed Ibn Chambas livre, ici, ses analyses sur la problématique Démographie, paix et sécurité. 

Comment appréhender les solutions possibles, face aux maux du Sahel? 

La violence au Sahel est multiforme. Parce qu’elle a plusieurs causes, il faut la traiter à travers une approche globale pour permettre une solution durable. 

Le terrorisme qui sévit dans le Sahel s’appuie sur les récriminations contre l’État, – notamment l’absence de services publics, la corruption et des systèmes judiciaires défaillants, etc. – dont la prise en compte doit figurer parmi les grandes priorités de l’action des gouvernements dans la région.

Dans ce contexte, les groupes armés se posent souvent en recours lorsque la réponse militaire nationale fait des victimes civiles, ou que cette réponse s’appuie sur un groupe pour en combattre un autre. Le tissu social et la bonne entente entre les communautés dans le Sahel doivent donc être reconstruits car l’action des extrémistes a fait basculer dans la violence des populations paisibles, et dans certains cas les réponses nationales ont dressé les uns contre les autres. 

En outre, cette violence génère une économie de guerre, qui se nourrit des trafics illicites, des activités d’orpaillages, et d’autres opérations illégales. L’État doit absolument reprendre le contrôle : le commerce local, les échanges, le renforcement du secteur privé, sont des instruments de stabilité et de prospérité. 

Pour mettre fin aux violences, des pourparlers et des négociations sont en cours dans plusieurs zones du Sahel. Ces initiatives ont le mérite de rechercher des solutions en faveur de la paix. D’autre part, nous devons répéter que l’éducation pour les jeunes et le sort des femmes ne sont pas des variables d’ajustement !

Ce sont les vecteurs du développement. Les groupes extrémistes l’ont parfaitement compris ; l’école détermine le futur de la société ; les enjeux sont le contrôle de la population, et l’émergence d’un État dans l’État. Les groupes armés prônent un système qui met des freins majeurs au développement et à l’éducation, et bien sûr empêchera le progrès démocratique. 

Enfin, des facteurs extérieurs renforcent continuellement les capacités des groupes extrémistes et l’instabilité et ils doivent être traités collectivement : les gouvernements de la région doivent rejeter les influences néfastes y compris les flux de combattants et d’armements venant de Libye.

La coopération régionale s’organise depuis quelques années, y compris via le G5 Sahel, la CEDEAO, et d’autres initiatives importantes. Les Nations unies les soutiennent, comme nous soutenons toujours les efforts de développement et de consolidation de la paix au niveau national. Mais nous savons que le travail sera de longue haleine. 

Comment répondre simultanément aux contraintes des urgences et garder une vision au long cours ? 

Les acteurs nationaux, comme leurs partenaires extérieurs dont les Nations unies, répondent en fait simultanément à ces deux dimensions. Dans tous les pays affectés par la violence et l’urgence humanitaire, vous voyez s’organiser les réponses qui mobilisent des ressources nationales, mais aussi le soutien matériel des partenaires.

Il est regrettable que les plans d’urgence humanitaire pour la région, généralement, ne recueillent les ressources financières que pour remplir environ 30 % de leurs besoins. Les exigences alimentaires, en particulier, restent critiques alors que nous connaissons depuis des décennies la fragilité du Sahel dans ce domaine, indépendamment des crises, depuis 2012. Cette résilience dans le domaine alimentaire est la plus difficile à construire. 

Des initiatives d’ampleur existent, mais leurs résultats sont lents. Nous le voyons avec la Grande muraille verte de l’Union Africaine. Saluons néanmoins le « prix Nobel alternatif » de 2018, au Burkinabe de la région de Ouayigouya, Yacouba Sawadogo, récompensé pour son combat contre l’avancée du désert au Sahel.

D’autres efforts au long cours existent dans tous les pays du Sahel. Même avec un budget de Défense en augmentation, l’État continue d’investir dans les infrastructures, dans le développement des réseaux de communication, dans les projets énergétiques, centrales électriques et solaires. Les services sociaux de base, par contre, doivent être davantage renforcés, et nous insistons continuellement là-dessus. 

De nouveaux travaux de recherches empiriques éclairent sur l’articulation entre démographie, paix et sécurité. Cette approche est-elle enfin éclairante? 

Il est en effet louable que des études sur les thèmes de la démographie, paix et sécurité se multiplient. Voici déjà trente ans, le Club du Sahel alertait sur les risques de voir la croissance démographique de certains pays de la région dépasser leur capacité de croissance économique, et leurs ressources naturelles.

On a vu l’importance du modèle de développement pour gérer la croissance démographique dans la paix et la stabilité. Par exemple, il nous montre comment réduire la dépendance vis-à-vis des produits de base, laquelle limite les créations d’emplois. 

Aussi, mieux gérer l’exploitation des ressources naturelles reste primordial : la région subit encore, chaque année, des conflits entre éleveurs et agriculteurs qui découlent de cette gestion imparfaite. Nous appuyons des mesures de politiques publiques pour guider dans le bon sens la démographie, comme les plans d’urbanismes : investir dans les zones rurales pour remédier aux départs des jeunes, et leur donner les mêmes chances que dans les villes. 

Les travaux empiriques récents montrent aussi que l’évolution favorable dépendra en grande partie des changements dans la condition des femmes. Nous essayons d’appuyer ces changements sociétaux.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, lors de la célébration le 31 octobre 2020, du vingtième anniversaire de la résolution 1325 du Conseil de sécurité sur les Femmes, la Paix et la Sécurité, a ainsi appelé à davantage renforcer la participation politique des femmes – toujours faible dans le Sahel – ainsi que le rôle des femmes dans les processus de paix et de médiation.

Antonio Guterres

Cette région est propice à davantage d’initiatives en ce sens, surtout dans le contexte électoral que nous connaissons actuellement.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

Share This