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Dossier UNFPA

Mabingue NGom : « Nous pouvons changer la donne au Sahel »

Le directeur régional de l’UNFPA, Mabingue Ngom, présente le projet Démographie, paix, sécurité. L’objectif de cette initiative est d’apporter un nouveau narratif pour la région du Sahel, et d’engager un dialogue politique de haut niveau sur le lien entre la démographie, la paix et la sécurité. 

Quelle est l’ampleur de la pandémie dans le Sahel ? 

Affligée par une combinaison de conflits armés, le terrorisme, les conditions climatiques extrêmes et l’instabilité économique, la région était, bien avant la pandémie, au centre de tous les débats politiques internationaux. 

Dans la zone du Sahel central, et en particulier la région du Liptako Gourma, qui est limitrophe du Burkina Faso, du Mali et du Niger, cette crise sécuritaire a entraîné la mort de quelque 4 000 personnes rien qu’en 2019 et a provoqué d’importants déplacements de populations dans les trois pays touchés. 

La crise se combine avec une forte croissance démographique. La population croît à un taux qui est bien plus important que d’autres pays du monde. Cela se traduit par une part importante de la population jeune (plus de 60 % de la population a moins de 15 ans) et une forte demande sociale à laquelle les pouvoirs publics et les budgets nationaux, ainsi que les ménages, peinent à faire face. 

Plus de 8 millions d’enfants de six à quatorze ans ne sont pas scolarisés, soit près de 55 % des enfants de cette tranche d’âges. Alors que les gouvernements sont obligés de consacrer l’essentiel des ressources pour la réponse militaire, qui représenterait près du tiers du budget national. 

C’est pourquoi, très tôt cette année, l’UNFPA ainsi que l’ensemble des agences du Système des Nations unies qui interviennent dans la région de l’Afrique de l’Ouest et du Centre ont accordé une attention particulière au Sahel. 

Chaque défi additionnel créé par la Covid- 19 vient aggraver cette situation existante. Il est bien entendu que dans un tel contexte les populations n’ont pas les moyens de demeurer confinées chez elles 

Comment peut-on, dans ces circonstances, apporter une solution? 

C’est une question très importante. Fin 2019, nous avions mené six études empiriques. J’insiste sur ce dernier mot, c’est-à-dire basées sur des données, des chiffres, des faits solides qui constituent autant de preuves, sans a priori idéologique. 

C’est un nouveau chantier que nous sommes en train d’engager. Au départ, ces études se sont appuyées sur trois études de cas dans trois pays différents qui constituent le Sahel central constitué du Burkina Faso, du Mali et du Niger. 

Nous avons mené des études statistiques pures et dures pour apprécier l’évolution d’un certain nombre de variables au fur et à mesure de l’apparition et du développement de la crise… 

Concrètement, de quoi s’agit-il ? 

Nous avons regardé, par exemple, l’évolution des dépenses de santé, des dépenses d’éducation, des dépenses militaires, et des autres composantes de la demande.

Nous nous sommes rendu compte qu’au fur et à mesure que cette demande augmente, l’espace fiscal se réduit, car il s’agit principalement de pays en difficulté qui sont obligés d’augmenter de façon considérable les dépenses militaires.  Plus les pays augmentent ces dépenses, moins ils disposent d’un espace fiscal permettant de répondre aux besoins indispensables actuels et à venir. 

C’est ainsi qu’au cours de ces dernières années, les dépenses de sécurité ont connu une forte augmentation dans les pays en question, au détriment des dépenses de santé, alors que les gouvernements ont tous pris l’engagement d’allouer 15 % de leur budget à la santé.

Au Niger par exemple, ils sont passés de 10,3 % des dépenses financées sur ressources intérieures de l’État en 2010 à 15,3 % en 2017. Dans le même temps, le chômage des jeunes a connu une hausse significative passant de 13 % à 17 %. Et la mobilisation des ressources internes demeure timide, depuis 2015. 

À cause du nombre important de jeunes dans la population générale, le gouvernement a enregistré un déficit de 1 880 milliards de F.CFA (2,87 milliards d’euros). Il est la conséquence des besoins des populations dépendantes, les tranches d’âges 0-27 ans et des plus de 64 ans. 

Les gouvernements ne font rien ? 

Malgré la barre de 10 % franchie en 2017, le gouvernement burkinabè reste toujours très loin de l’engagement d’accorder 15 % de son budget national au secteur de la santé, alors que la part allouée au secteur de la sécurité a connu une bonne progression se situant à près de 14 % en 2019. 

Plus de 8 millions d’enfants de six à quatorze ans ne sont pas scolarisés, soit près de 55 % des enfants de cette tranche d’âges. Alors que les gouvernements sont obligés de consacrer l’essentiel des ressources pour la réponse militaire, qui représenterait près du tiers du budget national.

On observe une situation identique au Mali où de 2010 à 2018, les montants alloués à la sécurité ont été multipliés par trois au détriment des dépenses de santé. Cette augmentation des dépenses militaires est intervenue dans un contexte où les ressources de l’État n’ont pas beaucoup augmenté, et parfois même pas du tout. 

Alors que dans certains pays développés comme le Japon ou dans les pays du Nord, on observe une tendance inverse où les dépenses militaires ou de sécurité sont contenues autour de 4 % à 5 % du PIB. Nous voyons que lorsque la demande sociale augmente, du fait de l’accroissement de la population, les ressources pour répondre à cette demande sont limitées. Cela contribue à accroître les tensions sociales qui peuvent déboucher sur des crises sécuritaires telles que nous le constatons dans le Sahel. 

À chaque attaque terroriste, les gouvernements concernés sont obligés de renforcer les mesures de sécurité en faisant des coupes sur les financements destinés aux secteurs prioritaires tels que l’éducation et la santé déjà mal servis.

Nous assistons ainsi à une baisse de la couverture et de la qualité des services indispensables. Cette spirale a naturellement un impact négatif sur les relations de confiance qui doivent exister entre les autorités nationales et les populations. 

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