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Dossier UNFPA

Les enjeux d’une interdépendance

Les pays du Sahel sont confrontés à des défis sociaux, démographiques, et sécuritaires importants. Comprendre le lien entre ces enjeux permet de développer une approche innovante pour y apporter une solution durable.

La région du Sahel, de par la spécificité des conflits qui la traversent, fait l’objet d’un grand intérêt des acteurs de la recherche. Pour sa part, l’UNFPA (Fonds des Nations unies pour la population) appuie les efforts pour faire ressortir les éléments quantitatifs, puis explicatifs, de ces conflits.

Une étude menée avec l’ENSAE (École nationale de la statistique et de l’analyse économique) de Dakar, tente de modéliser les interrelations entre Paix, Sécurité, Démographie, afin, entre autres objectifs, d’en tirer un indicateur synthétique. Et bien sûr, d’en tirer des conclusions éclairantes pour les acteurs de terrain.

Quelques grandes conclusions s’en dégagent. Ainsi, met-on en évidence que les pays avec au niveau élevé de scolarisation au secondaire, un taux d’urbanisation élevé et une bonne performance agricole, sont généralement caractérisés par un niveau de sécurité élevé. À l’inverse, les pays dans lesquels le chômage des jeunes et les inégalités sont élevés sont ceux les plus touchés par l’insécurité.

Il en est de même pour ceux des pays qui subissent un accroissement du niveau de dépendance démographique (mesuré par le nombre moyen de personnes à charge pour une personne en âge de travailler). Sans surprise, les auteurs soulignent que la préservation des ressources naturelles, ainsi que les avancées démocratiques, sont des facteurs de paix.

Au Sahel, le manque de possibilités d’emplois rend les jeunes vulnérables à la traite des êtres humains. En outre, ils sont des cibles faciles, à la merci de groupes armés en quête de nouveaux membres. Tandis que l’insécurité favorise les migrations mal canalisées. Enfin, si la jeunesse est instruite, au Sahel, le manque d’emplois constitue un facteur de fragilités.

Un fort ratio de dépendance

Améliorer l’alphabétisation des jeunes ne suffit pas, donc. Néanmoins, il est possible de mettre en évidence la corrélation positive entre l’Indice global

de paix (IGP)* et le niveau d’éducation, le taux d’urbanisation et la performance agricole. L’IGP classe les pays selon leur degré de pacifisme. C’est un indice synthétique regroupant des données comme le chômage des jeunes, la surface des terres arables, le PIB, les dépenses de santé, etc.  Un moyen de démontrer l’importance de l’éducation dans le développement. 

D’autre part, plus le taux de fécondité d’un pays est élevé, plus le rapport de dépendance démographique est élevé.

Il en est de même pour la dépendance économique. Car les personnes supposées économiquement actives sont responsables d’un nombre beaucoup plus élevé de personnes à charge, principalement des adolescents, des enfants et des personnes âgées.

Dans les pays du Sahel, notamment ceux autour du lac Tchad, le niveau de sécurité est faible, à en juger par rapport aux scores enregistrés sur le IGP. La principale limite de cette étude est qu’elle est purement descriptive, les résultats obtenus, à partir des seules données de 2018, doivent être soutenus par des techniques statistiques qui viendraient les confirmer. La prise en compte d’une évolution dynamique, l’étude un panel, permettrait d’avoir des résultats plus robustes.

Qu’en est-il de l’effet de contagion ? Les études mettent en évidence que l’augmentation du niveau de paix et de sécurité d’un pays a un effet positif sur le niveau de paix et de sécurité de ses voisins frontaliers. Ainsi, le partage de frontières communes est très déterminant de la sécurité des pays africains.

Certains pays comme la Libye, le Soudan, la Centrafrique, partageant des frontières communes, sont tous en situation très élevée d’insécurité. Bien sûr, ce n’est pas le seul facteur, en témoigne la stabilité de la Tunisie, voisin de la Libye.

Une transition lente de la fécondité

En matière de conflits, les modèles développés par l’Institut de recherche pour la Paix d’Oslo (PRIO) suggèrent que le risque de conflits devrait continuer d’augmenter dans les pays du Sahel tels que le Mali, le Niger et le Nigeria, d’ici 2050. Pour bon nombre de ces pays, ce risque accru s’explique principalement par des facteurs liés au faible niveau de développement socio-économique et aux facteurs démographiques.

Il serait intéressant, dans le cas du Sahel, d’actualiser les modèles en élargissant l’analyse jusqu’en 2020, en vue de prendre en compte le facteur de la Covid-19. Sur le plan démographique, nous observons qu’au Sahel, la baisse de la mortalité des enfants enregistrée ces dernières années – dans cette région comme dans la plupart des pays du monde –, n’a pas encore conduit à une baisse conséquente de la fécondité, comme cela est prédit dans le schéma classique de la transition démographique.

Le nombre moyen d’enfants par femme est encore élevé et ne connaît pas pour le moment une baisse significative. Il avoisine ou dépasse 5 enfants par femme. Les structures démographiques sont dominées par des jeunes de moins de 30 ans. Or, les pays où la population croît à un rythme accéléré et où les populations de moins de 30 ans représentent plus de 60% de la population totale, risquent davantage de subir des conflits civils ou des crises sécuritaires.

En effet, ils doivent affronter des pressions sur les systèmes d’éducation et sur la socialisation, de même que du chômage et du sous-emploi, en concomitance avec une propension à la déviance.

À l’inverse, une faible pression démographique sur les ressources ne signifie pas nécessairement moins de conflits. En effet, si la bonne gouvernance n’est pas de rigueur et que les ressources ne sont pas équitablement réparties, on peut avoir une situation explosive comme dans le cas d’une forte pression démographique.

Sur le plan de l’analyse, aucune relation n’a pu être établie entre l’insécurité qui règne dans le Sahel et certains facteurs susceptibles de l’influencer comme la croissance du PIB par tête, les superficies de terres arables et la démocratie. 

Ces liens sont, pour le moment, purement intuitifs. Nous ne pouvons pas confirmer que ces facteurs affectent, dans un sens ou dans un autre, l’insécurité dans la zone du Sahel. Une collecte des données « micro » (individus, ménages) semble indispensable, pour mieux appréhender la réalité de terrain.

Trois scénarios pour l’avenir

Faisant le lien entre ces vulnérabilités accumulées et l’insécurité montante au Sahel, Mabingue Ngom, directeur régional de l’UNFPA en Afrique de l’Ouest et du Centre, évoque « une spirale négative enclenchée » et prédit une « situation qui va empirer sur le plan social, et donc sécuritaire », si rien n’est fait.

Fort de ces constats, L’UNFPA, dans son Livre Blanc Comprendre le Sahel à travers son histoire, sa géographie et ses défis sociaux, démographiques et sécuritaires, retient trois scénarios.

Le premier n’est que le prolongement des tendances lourdes de ces dernières décennies. Avec un État, dans chaque pays, dont la présence s’améliore, mais où la sécurité extérieure reste source de préoccupation. Résultat : hausse des naissances, un taux de croissance démographique encore élevé, de même que les inégalités. Ce scénario tendanciel n’est certainement pas souhaitable pour tous ceux qui prônent l’émergence, mais il reste très plausible. Un scénario dit « d’adaptation » suppose un ralentissement de la fécondité.

Un taux de 3 enfants par femme, environ,  permet une diminution progressive de la croissance démographique et du taux de dépendance. Dès lors, une croissance économique plus soutenue, plus inclusive et plus durable, devient possible.

La jeunesse n’est pas un obstacle

Dans ce scénario, des innovations sociales et organisationnelles ont aussi contribué à l’établissement de relations gagnant-gagnant entre États et sociétés civiles.

Si les bonnes décisions sont prises, ce scénario suppose que la gestion des frontières a été résolue parce que, entre autres raisons, les migrations saisonnières liées à la prépondérance de l’agriculture pluviale dans les économies rurales ont diminué en intensité. Ce scénario est le plus souhaitable, est-il le plus probable ?

Un troisième scénario, celui de l’aggravation des tensions, n’est pas à exclure. Si les sociétés sahéliennes ne s’engagent pas dans un changement des comportements reproductifs, la baisse de la fécondité sera insuffisante. Le nombre de naissances des cinq pays du Sahel pourrait passer de 3,4 à 6,4 millions en 2040.

Avec les conséquences pour la paix et la sécurité que l’on devine. Les pressions communautaires l’emporteraient et l’État deviendrait « trop petit pour les grandes choses et trop grand pour les petites choses ».

Selon l’UNFPA, les pays du Sahel devraient mener des politiques permettant une maîtrise de la dépendance démographique et offrant des débouchés aux jeunes. Dont le niveau d’éducation, combiné à l’utilisation des technologies de communication et des réseaux sociaux concourent à renforcer leur besoin d’émancipation et d’un meilleur devenir.

Les causes profondes de la radicalisation et de l’extrémisme violent ont souvent été associées à la poussée démographique des jeunes et à l’incapacité des gouvernements à répondre efficacement à leurs diverses revendications politiques et économiques, confirme une étude du PRIO (Institut de recherche pour la paix d’Oslo).

Unfpa

Lequel PRIO note d’ailleurs que les importantes populations jeunes ne sont pas, par nature, un problème pour la sécurité. Au contraire, elles recèlent le potentiel nécessaire pour parvenir à une plus grande prospérité et à une sécurité renforcée au sein de l’État. L’exemple des pays du sud-est de l’Asie montre comment ils ont réussi à réduire de manière significative et efficace leur taux de fécondité tout en exploitant la ressource de main d’œuvre offerte par la forte poussée démographique des jeunes.

Pour autant, les pays en situation d’insécurité, surtout ceux d’Afrique de l’Ouest, devraient accompagner le processus d’urbanisation des villes et engager une politique éducative permettant de maintenir les enfants dans le système éducatif. Sans oublier, bien sûr, les efforts de planification familiale.

Le dernier scénario catastrophe décrit par l’UNFPA reste tout aussi plausible que les deux précédents, bien qu’il soit aux antipodes des actions menées dans la région par les acteurs du développement. L’éviter est à portée de mains.

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