Close
Avez-vous trouvé cet article intéressant?

Dossier politique

Côte d’Ivoire : Objectif présidentielle 2020 (Première partie)

À l’approche de la présidentielle d’octobre 2020 en Côte d’Ivoire, quels sont les rapports de force politiques actuels qui prévalent à Abidjan et les possibles configurations d’ici à la tenue du scrutin ? Réédition.

Par François Backman

« Les vrais mogos ont des principes, les vrais mogos sont pas caméléons », Kiff No Beat, Gor la Montagne, 2015

Political brouhaha, c’est un titre récent de la star ivoirienne Alpha Blondy faisant écho à un morceau plus ancien d’une autre star, Tiken Jah Fakoly, Trop de blabla.

Ces textes dénoncent la déconnexion d’une classe politique africaine par rapport aux problèmes des populations, son manque de respect, son absence de vision et de projet. Est-ce valable pour la Côte d’Ivoire de ce début 2020 ?

Cela fait longtemps que l’élection présidentielle de 2020 est dans toutes les têtes du personnel politique ivoirien. Déjà en juillet 2018, une note confidentielle de la Délégation de l’Union européenne regroupant toutes les chancelleries membres de cette institution pointait la chose ainsi que « les failles politiques importantes de la reconstruction post-crise et les fragilités non-résorbées d’un pays peut-être moins solide et démocratique que sa bonne image pourrait le laisser penser ».

Si l’on fait un rapide tour d’horizon de la situation à moins d’un an de l’élection présidentielle d’octobre 2020, assiste-t-on à une version soft de Game of Thrones en mode lagune Ebrié, les dragons en moins, les crocodiles en plus ? Le lecteur jugera. Plus sérieusement, le jeu politique ivoirien pose des questions qui se retrouvent à des degrés divers dans nombre de pays ouest-africains. C’est en ce sens qu’il peut être intéressant.

Disons-le d’emblée, la Côte d’Ivoire mérite mieux que le débat politique actuel qui agite les cénacles et les observateurs sans vraiment prendre en compte les aspirations réelles des populations.

En route vers l’élection

Rappelons brièvement le contexte : en 1999, après le renversement du président Henri Konan Bédié, la Côte d’Ivoire des années 2000 rime avec crise économique et identitaire. De 2002 à 2007, le pays est quasiment coupé en deux : au Nord, une « rébellion » des partisans d’Alassane Ouattara (communément appelé ADO, d’après ses initiales, le D valant pour Dramane) dans laquelle Guillaume Soro joue un rôle clef et, au sud du pays, le pouvoir du président Laurent Gbagbo. Bédié, ADO, Soro, Gbagbo, le quatuor qui compte.

Au second tour du scrutin présidentiel de 2010, les deux candidats arrivés en tête, ADO et Laurent Gbagbo, se déclarent tous deux gagnants, inaugurant une nouvelle année de crise qui verra la victoire du premier. Soutenu par la communauté internationale, ralliant à lui Henri Konan Bédié, l’inamovible leader du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), Alassane Ouattara est intronisé en mai 2011.

Quant à Laurent Gbagbo, il est arrêté et transféré à la Cour pénale internationale. L’éléphant, symbole du pays, patauge depuis une décennie dans les problèmes, tout est à plat et tout est urgence, il faut s’atteler à la reconstruction. Celle-ci passe notamment par le désarmement des diverses milices, la réconciliation des communautés, la remise en route de l’administration, la reconstruction des infrastructures, etc. Scénario assez classique pour une sortie de crise, mais demandant des efforts titanesques au vu de l’état du pays.

Quatre ans plus tard, l’élection présidentielle de 2015 verra la réélection d’ADO, toujours soutenu par le PDCI, face au candidat d’une partie du Front populaire ivoirien, gbagboïste, Pascal Affi N’Guessan. Laurent Gbagbo, lui, reste toujours emprisonné à La Haye.

Durant les quinquennats Ouattara, la Côte d’Ivoire change. L’argent et les investissements affluent, certains quartiers d’Abidjan se métamorphosent, l’eau et l’électricité reviennent peu à peu. Si l’on suit les indicateurs économiques, cela repart. ADO entend faire de la Côte d’Ivoire un pays émergent pour 2020 – l’émergence, mot valise, très à la mode en Afrique lors de la dernière décennie -, telle est la petite musique que développe le pouvoir.

Mais la fameuse émergence ne parle guère aux populations empêtrées dans les difficultés quotidiennes et finalement assez peu aux bailleurs. L’émergence est devenue un bruit de fond que quasiment personne n’écoute. La Côte d’Ivoire brandit des taux de croissance impressionnants. Cependant, son Indice de développement humain, même s’il est en progression, reste « faible » selon l’ONU.

En 2019, elle occupe le 165e rang mondial (sur 189 pays) et près de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté (un peu plus d’un tiers selon le gouvernement). On le sait, de bons taux de croissance ne sont pas nécessairement synonymes de développement pour les populations.

En effet, si les avancées sont évidentes, certes à des degrés divers, il suffit d’avoir parcouru le pays durant toutes ces années pour s’en apercevoir, plusieurs interrogations demeurent.

La machine étatique est encore assez fragile. Les mutineries de janvier et mai 2017 en ont été une illustration. La réforme du secteur de la sécurité reste perfectible selon nombre d’experts. Ce n’est pas un hasard si, après ces mutineries, ADO a déplacé son fidèle Hamed Bakayoko du ministère de l’Intérieur à celui de la Défense et procédé à diverses nominations permettant de neutraliser plus encore les ex-com’zones afin d’apaiser les tensions.

Par ailleurs, la situation sécuritaire sous-régionale n’est pas au beau fixe ; on se souvient des attentats de Grand-Bassam en mars 2016 et, en janvier de cette année, des combats contre une cellule « djihadiste » survenus à la frontière avec le Burkina Faso. Concernant la fonction publique, le pays, comme ses voisins, est régulièrement touché par des mouvements de grogne et des grèves, d’enseignants notamment.

S’agissant du climat des affaires, les réformes entamées ont un impact encore insuffisant, ce qui est fort dommageable au vu du potentiel du pays. La Côte d’Ivoire est également un pays très endetté à l’instar de nombre de ses homologues. La corruption reste toujours prégnante, certes beaucoup moins que dans certains États limitrophes. Quant à la corruption de rue, le petit billet qu’on glisse au policier ou au fonctionnaire pour lui « mouiller la barbe », elle se porte à merveille. La Haute Autorité pour la bonne gouvernance ressemble toujours à une coquille plus ou moins vide.

Autre problème, la réconciliation entre les communautés est toujours quelque peu virtuelle sous bien des aspects. L’arrivée d’ADO a provoqué un « rattrapage » au profit des gens du Nord qui passe mal chez ceux du Sud. Dioula a pris coupe (les gens du Nord trustent le pouvoir), chantait un rappeur ivoirien dès 2013, et il suffit de voir ce qui se dit sur les réseaux sociaux pour s’apercevoir que les tensions subsistent.

Dans un pays où chaque année 300 à 400 000 jeunes arrivent sur le marché du travail, la question de l’emploi est un défi colossal, loin d’être évident à relever. Et les annonces des deux millions d’emplois créés depuis 2011 ne semblent guère convaincre.

Les annonces grandiloquentes et déconnectées, les envolées lyriques de type « 2020 déjà gagné », atteignent des sommets. L’opposition en mode pro-Bédié n’est pas non plus en reste dans la surenchère. On allait voir ce qu’on allait voir, tel était le narratif prévu. Mais tout ceci fut éclipsé par la remise en liberté (sous conditions) de Laurent Gbagbo quittant alors sa cellule de Scheweningen pour une résidence bruxelloise.

Au niveau des infrastructures, si les choses avancent, les besoins restent de taille (fourniture en eau et en électricité, logements, écoles, hôpitaux et dispensaires, routes, etc.). ADO ne s’était d’ailleurs pas trompé en insistant sur les progrès réalisés en la matière lors de ses vœux de Nouvel An.

Le coût de la vie est une donnée fondamentale. En effet, si l’on va au-delà des images d’Épinal des centres commerciaux abidjanais de type Marcory Place et autres Cap-Sud ne profitant qu’à une classe moyenne encore très embryonnaire, la vie quotidienne des Ivoiriens est difficile. Les galeries marchandes pour toubabs étrangers et Ivoiriens privilégiés sont inaccessibles pour l’écrasante majorité. En outre, les augmentations impromptues (électricité, etc.) passent mal.

D’autant plus que les populations voient leurs élites s’enrichir. Ainsi les publicités pour la classe affaires de telle ou telle compagnie aérienne qui parfois parsèment les panneaux publicitaires d’Abidjan peuvent laisser songeur. D’un côté, il y a la business class, et de l’autre, le gamin de Yopougon, rêvant d’Europe, que l’on retrouve mort dans les trains d’atterrissage à Roissy début janvier 2020. Deux images, deux raccourcis, qui traduisent symboliquement deux réalités du pays.

Principaux protagonistes et raidissement du pouvoir

Cela fait longtemps que l’élection présidentielle de 2020 est dans toutes les têtes du personnel politique ivoirien. Déjà en juillet 2018, une note confidentielle de la Délégation de l’Union européenne regroupant toutes les chancelleries membres de cette institution pointait la chose ainsi que « les failles politiques importantes de la reconstruction post-crise et les fragilités non-résorbées d’un pays peut-être moins solide et démocratique que sa bonne image pourrait le laisser penser ».

En théorie, du côté du pouvoir, le scénario était le suivant. Après le vote d’une nouvelle constitution en 2016 créant un poste de vice-président et un Sénat, la mouvance d’ADO devait présenter son dauphin comme candidat, a priori le Premier ministre Amadou Gon Coulibaly. Pour le poste de vice-président, beaucoup parlaient de Patrick Achi, actuel secrétaire général de la présidence ayant rompu avec Henri Konan Bédié. Tout cela devait donner une victoire quasi assurée. Mais rien ne s’est déroulé comme prévu.

On connaît la boutade : si quelqu’un dit avoir compris le jeu politique ivoirien, c’est qu’on le lui a mal expliqué… Rembobinons pour essayer d’y voir plus clair. En janvier 2019, le congrès du parti présidentiel se déroule dans une ambiance tendue. Il entérine la rupture avec l’ex-allié Bédié et le PDCI. On bourre le stade Félix Houphouët Boigny d’Abidjan à coups de welcome pack et de cars venus de toutes les régions du pays.

Les annonces grandiloquentes et déconnectées, les envolées lyriques de type « 2020 déjà gagné », atteignent des sommets. L’opposition en mode pro-Bédié n’est pas non plus en reste dans la surenchère. On allait voir ce qu’on allait voir, tel était le narratif prévu. Mais tout ceci fut éclipsé par la remise en liberté (sous conditions) de Laurent Gbagbo quittant alors sa cellule de Scheweningen pour une résidence bruxelloise.

La libération sous conditions du Woody de Mama redistribue les cartes. Il fallait voir la liesse dans les quartiers gbagboïstes d’Abidjan lors de son annonce. Si aujourd’hui, il ne peut pas encore rentrer au pays, si la Cour pénale internationale peut encore lui mettre des bâtons dans les roues, il est redevenu le leader du Front populaire ivoirien. 

Il œuvre dès lors à réunifier sa mouvance jusque-là divisée en deux camps : celui des GOR (Gbagbo ou rien) et l’autre, plus conciliant vis-à-vis du pouvoir, mené par Pascal Affi N’Guessan, un de ses anciens Premiers ministres. Par ailleurs, Laurent Gbagbo a pris langue avec Henri Konan Bédié, l’ennemi d’hier, pour échafauder une plateforme commune.

A suivre

François Backman est membre de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne de la Fondation 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Related Posts

Share This