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Dossier politique

Côte d’Ivoire : Objectif présidentielle 2020 (Deuxième partie)

À l’approche de l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire d’octobre prochain, quels sont les rapports de force politiques actuels qui prévalent à Abidjan et les possibles configurations d’ici à la tenue du scrutin. Réédition.

Par François Backman

Du côté du PDCI, tout porte à croire que Bédié, octogénaire « bon pied bon œil », sera candidat en octobre prochain. Comme nombre d’ex-présidents du continent ou d’ailleurs, il n’a plus grand-chose à dire. Il suffisait de lire son interview à Jeune Afrique de septembre 2019 pour s’apercevoir de la vacuité de ses propos concernant l’avenir du pays et de ses habitants, la seule chose que l’on en retenait était le mot revanche.

Revoir le « sphynx de Daoukro » à la tête du pays ne serait pas nécessairement une bonne nouvelle pour les Ivoiriens, son passage à la tête du pays n’ayant pas été une réussite, son âge ne rimant pas non plus avec dynamisme.

Grands oubliés dans ce triste jeu : les Ivoiriens, qui n’ont guère envie de revivre la crise de 2010-2011. Mais actuellement, qui leur parle vraiment ? Qui prend vraiment en compte leurs difficultés et leurs aspirations par-delà les déclarations banales ou les discours fleuves ? Personne.

À l’heure actuelle, il semble être prêt à presque tout pour retrouver la présidence, comptant jouer sur une corde anti-ADO.

Face à cela, malgré des annonces sur la tenue d’élections bien évidemment libres et transparentes, le camp présidentiel montre des signes de durcissement. La candidature d’Amadou Gon Coulibaly, poulain d’ADO, patine quelque peu. Là encore, ce n’est pas parce qu’on est plus ou moins désigné comme le successeur que les choses sont pliées. Il faut parler, communiquer auprès des populations autrement qu’à coups de messages technocratiques et donc incompréhensibles pour le quidam moyen, il faut se construire un destin et montrer qu’on a une vision pour le pays et ses populations, ce qui est encore loin d’être le cas pour Amadou Gon Coulibaly qui reste, envers et contre tout, soutenu par le Président.

Se pose également la question du « ticket » avec le futur vice-président : finalement qui proposer au suffrage ? Le raidissement du pouvoir se traduit dans les faits par diverses péripéties qui viennent alimenter le feuilleton politique, des tracasseries et vexations touchant les opposants (éviction lors d’appels d’offres, retrait de passeport diplomatique, perquisitions et autres arrestations) à des mesures plus drastiques, à l’instar de la condamnation à vingt ans de prison par contumace de Charles Blé Goudé, libéré de la CPI en même temps que son mentor Laurent Gbagbo.

Le cas de Guillaume Soro, (NDLR : Condamné mardi 28 avril 2020 par un tribunal ivoirien à 20 ans de prison ferme et 5 ans de privation de ses droits civiques) quatrième candidat potentiel, est encore plus symptomatique et révélateur de la pauvreté du débat et de la fébrilité du microcosme politique. Homme du Nord pouvant donc fissurer l’électorat pro-Ouattara, mais chrétien, ex-leader étudiant, ex-chef de la rébellion, ancien ministre de Laurent Gbagbo, puis Premier ministre d’ADO après son ralliement, puis président de l’Assemblée nationale, Guillaume Soro, vu un temps comme dauphin du chef de l’État, finit par démissionner de son poste en février 2019 : « J’ai rendu le tabouret, à présent je vais aller chercher le fauteuil… », a-t-il déclaré.

« Quand c’est dur, seuls les durs avancent », dit le proverbe ivoirien, et à n’en pas douter, Guillaume Soro en est un. L’on aurait donc peut-être tort de l’enterrer trop tôt même si on l’imagine mal en piste pour octobre prochain.

Cette démission acte une position devenue intenable. En effet, une partie de l’entourage présidentiel qui lui est très hostile s’agite et l’accuse de tous les maux : c’est lui qui aurait été à la manœuvre lors des mutineries de 2017, il aurait envisagé et envisagerait un putsch, etc.

Si l’enfant de Ferkessédougou dispose d’atouts plus ou moins considérables – sa jeunesse, il a moins de cinquante ans, sa capacité à reconnaître ses erreurs, un charisme avéré, et une popularité réelle – il souffre de véritables handicaps : absence d’équipes dignes de ce nom, manque de ressources financières – le trésor de guerre des années de rébellion ayant quelque peu fondu (et il faut vraiment beaucoup d’argent pour compter dans une élection présidentielle ivoirienne) – influence moindre dans l’armée et un maillage territorial à consolider. De plus, GPS (Générations et peuples solidaires), principal mouvement coiffant la galaxie de soutiens de celui qu’on surnommait Bogota lors de ses années de militantisme étudiant, peine à vraiment décoller.

Mi-octobre 2019, Guillaume Soro déclare finalement sa candidature depuis l’Espagne. Fin décembre, lors de son retour au pays, son avion est dérouté sur le Ghana. Il fait alors l’objet d’un mandat d’arrêt international lancé par le gouvernement pour « tentative d’atteinte à l’autorité de l’État et à l’intégrité du territoire national » auquel s’ajoutent d’autres affaires judiciaires. Quelques jours plus tard, plusieurs membres de son premier cercle sont arrêtés à l’instar de Souleymane Kamaraté Koné, alias Soul to Soul, maintenant familier des maisons d’arrêt ivoiriennes, ou d’Alain Lobognon, un de ses bras droits, ex-ministre d’ADO.

Guillaume Soro reflue alors vers l’Europe pour « organiser la résistance » et semble quelque peu satellisé pour l’échéance 2020. Une chose est sûre avec son éviction, les partisans d’ADO ont effacé brutalement du jeu politique un concurrent et un homme politique populaire. « Quand c’est dur, seuls les durs avancent », dit le proverbe ivoirien, et à n’en pas douter, Guillaume Soro en est un. L’on aurait donc peut-être tort de l’enterrer trop tôt même si on l’imagine mal en piste pour octobre prochain.

Les candidatures officielles seront connues au début de l’été. A priori, il s’agirait des mêmes « vieux pères » qu’en 2010, ou leurs clones. Henri Konan Bédié, 85 ans, devrait être dans les starting-blocks. Si Amadou Gon Coulibaly, 60 ans, ne concourt pas, ce qui est peu envisageable, ce sera son mentor, Alassane Ouattara, 78 ans. Quant à Laurent Gbagbo, 75 ans, il est fort peu probable qu’il puisse se présenter (condamné à vingt ans de prison par la justice ivoirienne et en attente de diverses décisions de la CPI), mais il pèsera lourd dans la balance et on risque fort de voir Pascal Affi N’Guessan, 67 ans, revenu dans son giron, aller à la bataille. Rappelons qu’en Côte d’Ivoire, l’âge médian est de 19 ans et qu’environ 70% de la population a moins de 35 ans…

Les autres candidatures émanant d’acteurs souhaitant témoigner ou grapiller quelques places ne seront qu’anecdotiques. Et, dix ans après, on assisterait au match retour avec les mêmes ou par personnes interposées. Pas sûr qu’il y ait beaucoup de monde dans les gradins et que la rencontre passionne véritablement le public, si ce n’est les supporteurs les plus convaincus… Voir toujours les mêmes vieux pères sur le devant de la scène ou dans les coulisses peut laisser pantois. Que dire de certains membres de leurs entourages : les uns ne veulent pas lâcher l’affaire, les autres entendent reprendre leur part du gâteau, et finalement peu leur importe les Ivoiriens.

Pourtant en Côte d’Ivoire, il existe une génération de jeunes leaders potentiels, étouffée la plupart du temps par des pratiques old school, qui ne demande qu’à éclore…

Trois questions parmi d’autres

En attendant d’être fixés sur les candidats, trois grandes questions – malheureusement assez banales en Afrique francophone – vont agiter le jeu ivoirien, les analystes et les chancelleries. Toutes affaiblissent l’image du pays et actent la déconnexion du monde politique d’avec les populations.

Premier point, l’organisation du scrutin. Les polémiques concernant la Commission électorale indépendante vont s’amplifier – l’opposition refusant d’y participer – et pour cause, cette institution gère le calendrier électoral et annonce les résultats officiels. Il risque fort d’en aller de même au niveau des 549 commissions locales. La gestion du renouvellement des cartes d’identité, indispensables pour pouvoir voter, sera également au centre des polémiques.

Outre leur prix assez exorbitant pour la plupart des Ivoiriens, 5 000 F.CFA (soit près de 7,50 euros), la logistique liée à leur distribution demeure problématique. On retrouvera également les sempiternelles questions liées aux conditions d’enrôlement et à la mise à jour du fichier électoral (la radiation de certains électeurs et la prise en compte des nouveaux étant un thème récurrent et épineux dans nombre de pays du continent ou d’ailleurs). Rappelons qu’en novembre dernier, le gouvernement a sollicité l’ONU pour que celle-ci l’accompagne dans le processus électoral, comme cela avait été le cas en 2015.

Dernier point moins « technique » : Le peu d’appétence de la jeunesse pour s’inscrire sur les listes électorales qui traduit le manque de crédibilité de la classe politique. En Côte d’Ivoire, comme dans nombre de pays de la zone, ce sont d’abord des « vieux » qui votent.

A priori, il s’agirait des mêmes « vieux pères » qu’en 2010, ou leurs clones. Henri Konan Bédié, 85 ans, devrait être dans les starting-blocks. Si Amadou Gon Coulibaly, 60 ans, ne concourt pas, ce qui est peu envisageable, ce sera son mentor, Alassane Ouattara, 78 ans. Quant à Laurent Gbagbo, 75 ans, il est fort peu probable qu’il puisse se présenter (condamné à vingt ans de prison par la justice ivoirienne et en attente de diverses décisions de la CPI), mais il pèsera lourd dans la balance et on risque fort de voir Pascal Affi N’Guessan, 67 ans, revenu dans son giron, aller à la bataille.

Deuxièmement : la modification de la constitution de 2016. ADO annoncera des « ajustements » au cours du printemps. Si cela s’avère effectif, on va retrouver ses partisans brandir l’image d’une nécessaire adaptation aux réalités du pays et l’opposition se braquer en prônant le statu quo ante du type « Touche pas à ma constitution ». On a vu cela au Mali en juin 2017 avec la coalition Antè a bana qui a fait échouer un projet de réforme d’Ibrahim Boubacar Keïta. En Guinée, aujourd’hui, l’opposition est vent debout contre le référendum constitutionnel proposé par Alpha Condé.

Dernière question : celle du troisième mandat. ADO peut l’envisager grâce à la nouvelle constitution. Même s’il ne semble guère partant, il a annoncé que si Henri Konan Bédié se déclarait, chose hautement probable, il postulerait de nouveau à la magistrature suprême, et de même dans le cas d’une, assez hypothétique, candidature Gbagbo. S’il se représente, on verrait certaines grandes voix de la société civile prendre position et critiquer le « mandat de trop », l’opposition ne serait pas en reste et les camps opposés mobiliseront la rue à coup de démonstrations monstres, etc. Même si, pour certains observateurs, le « troisième mandat » n’est qu’un leurre destiné à brouiller les cartes, cela laisse planer un doute dommageable.

La Côte d’Ivoire « modèle » se retrouve au même niveau que nombre d’autres pays de la région en termes d’image et de fonctionnement démocratique via un schéma de type « modification de la constitution égale troisième mandat ». Rappelons que l’élection présidentielle togolaise de février prochain voit Faure Gnassingbé en route vers un quatrième mandat et que, en Guinée, Alpha Condé envisagerait de concourir en décembre 2020 pour un nouveau mandat. Certains prennent déjà position contre un troisième mandat de Macky Sall prévu pour l’élection de 2024…

Tout ceci se place plus globalement dans un contexte de « retour de l’autoritarisme » en Afrique pointé par nombre d’analystes.

Ainsi, dans les semaines et mois à venir, on risque fort de voir le microcosme politique continuer de se radicaliser, les déclarations incendiaires devenir la norme, notamment chez les seconds rôles prêts à tout pour exister et se faire entendre.

On verra les mêmes propos délirants et haineux se propager plus encore sur les réseaux sociaux, etc. Le tout sur fond d’alliances improbables faites et mal faites, défaites et refaites, de coups bas, de menaces plus ou moins voilées et autres arrestations intempestives. Qu’en dire ? Rien.

Grands oubliés dans ce triste jeu : les Ivoiriens, qui n’ont guère envie de revivre la crise de 2010-2011. Mais actuellement, qui leur parle vraiment ? Qui prend vraiment en compte leurs difficultés et leurs aspirations par-delà les déclarations banales ou les discours fleuves ? Personne.

François Backman est membre de l’Observatoire de l’Afrique subsaharienne de la Fondation

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