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Diplomatie Entretien

« Joe Biden tarde à décider sa stratégie pour l’Afrique »

« Joe Biden tarde à décider sa stratégie pour l’Afrique »
  • Publiéjuin 26, 2022

Monopolisée par l’Ukraine et la Chine, l’attention américaine pour l’Afrique s’est diluée jusqu’à presque disparaître. L’ancien ambassadeur Jeffrey Hawkins explique les rouages de la politique étrangère de son pays et précise ce défaut de profondeur stratégique sur le continent.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

 

Ancien diplomate, aujourd’hui enseignant à Sciences Po Paris, vous êtes chercheur associé à l’IRIS. Vous avez été ambassadeur en République centrafricaine (2015-2017). Comment avez-vous vécu cette période dans un pays presque failli ?

Il essaie, avec d’ailleurs beaucoup de courage, de s’éloigner du précipice, avec énormément d’aide de la communauté internationale. Bien que ce pays a été en difficulté et que les Centrafricains ont beaucoup souffert, j’avais plutôt un sentiment de fierté, comme mes collègues européens et africains. Cela parce que, avec nos partenaires centrafricains, les citoyens du pays, les Nations unies, l’Union africaine et les organisations régionales, nous avons essayé de faire quelque chose d’utile. Nous aidions la force de maintien de la paix des Nations unies et permettions un soutien financier très important.

Comme tout pays, les États-Unis ont des intérêts économiques en Afrique et c’est normal. En tant que grande puissance, nous sommes obligés d’avoir nos intérêts géostratégiques face aux Russes, aux Chinois et d’autres encore. Mais, en ce qui concerne l’Afrique, nous avons un intérêt bienveillant et pas toujours perçu comme tel par les dirigeants africains.

Les États-Unis ont été un partenaire important dans ce travail. Le pays est passé d’une crise totale à une situation très difficile mais avec des élections qui ont, petit à petit, remis le pays sur les rails. Par la suite, nous avons eu des problèmes comme l’arrivée des Russes en Centrafrique. Pour moi, c’étaient deux années de travail parfois acharné mais méritant.

 

Que faut-il pour que ce pays riche soit reconstruit et reprenne sa place ?

Il le pourrait et pas seulement grâce à ses richesses comme l’or et le diamant qui sont extraordinaires mais surtout grâce à l’agriculture. Ce pays a la taille de la France et de la Belgique réunies pour une population de 5 millions de personnes. C’est pratiquement vide ! Le pays ne manque pas d’eau ni de terres arables et a beaucoup de potentiel.

Mais avec des divisions politiques et des dysfonctionnements politico-militaires, une économie formelle qui n’existe pratiquement pas sauf à Bangui, il y a beaucoup de travail à faire. La première pierre doit forcément être la paix. La communauté internationale a quand même lutté pour l’instaurer sans toutefois que nos efforts soient complètement couronnés de succès.

 

Au moment où vous partez, le groupe privé de mercenaires Wagner, un groupe russe, arrive en Centrafrique. Comment ce choix va-t-il peser sur le destin de ce pays ?

J’étais déjà parti quand les Russes sont arrivés. Je suis convaincu que la présence russe est le fait d’un pur opportunisme de la Russie. Ce n’était pas prévu et, d’ailleurs, tout au long des années que j’ai passées en Centrafrique, les Russes étaient invisibles. Sans vouloir critiquer un collègue, je n’ai jamais entendu leur ambassadeur parler français ni anglais. Il était invisible ! Mais à un moment donné, les forces armées centrafricaines ont eu besoin d’armes et, pour des raisons compliquées liées aux sanctions des Nations unies, les Centrafricains se sont tournés vers les Russes pour les armements.

À vrai dire, ce n’est pas en soi une mauvaise chose. Les Russes ont sauté sur l’occasion et, d’un simple contrat d’armement, le pays est passé très rapidement à une relation extrêmement étroite entre Bangui et Moscou. Le dispositif des mercenaires russes fait partie intégrante de cette nouvelle relation, que j’estime être très néfaste pour le pays.

Comme l’ont rapporté les médias, ces Russes sont responsables d’exactions contre les populations civiles, de violations des droits humains, ou encore de meurtres. Ce sont des gens qui ne sont pas contrôlés et n’agissent pas dans un cadre légal. Cela faisait partie du travail de la communauté internationale, qui voulait structurer la force dans le pays de manière qu’elle soit uniquement employée quand il le fallait par une autorité légitime. Ce n’est plus le cas à présent.

Wagner devient une des nombreuses milices dans un paysage politico-militaire qui en est rempli et n’avait pas besoin de cela. C’était de l’opportunisme mais les Russes se sont bien installés et ont appris des leçons qu’ils ont appliquées ensuite au Mali.

 

La guerre en Ukraine va-t-elle peser sur la présence du groupe Wagner ?

Sans parler pour les Russes, je peux dire que pour l’Amérique, la guerre en Ukraine a beaucoup amplifié des préoccupations qui étaient déjà importantes vis-à-vis des Russes sur le continent. Surtout, nous voyons une certaine complaisance entre quelques pays africains, dont la Centrafrique, et les Russes. Pour nous, cette situation est très dangereuse.

Pour un pays qui se trouvait jusque-là isolé, la recherche d’alliés et de partenaires sur le continent africain devient d’autant plus importante. Sans que nous le voulions, du moins du côté américain, le continent va peut-être devenir encore une fois le théâtre d’une potentielle nouvelle Guerre froide entre les deux puissances.

 

Votre pays, avec ses 13 000 diplomates, 276 ambassades et consulats, est planétaire par cette présence. On a donc envie de comprendre si Joe Biden a une vision africaine et ce qu’il a envie de faire.

Il faut d’abord regarder les documents qui émanent de la Maison Blanche, et notamment un qui est très important, quel que soit le gouvernement : la Stratégie de sécurité nationale. Le président américain y détaille sur cent pages sa stratégie mondiale et on y trouve toujours un chapitre sur l’Afrique, comme il y en a un sur l’Europe. Pour l’instant, et cela fait deux ans, Joe Biden n’en a toujours pas. Ce n’est pas exceptionnel mais il tarde un peu. Nous n’avons pas cette feuille de route pour nous aider à décrypter la politique américaine.

Pourtant, il y a eu un document intérimaire, moins approfondi, publié au moment où Joe Biden a pris ses fonctions à la Maison Blanche. Il y parle franchement très peu de l’Afrique et, cela va sans dire, la Chine et la Russie y ont une place très importante. Il paraît que le Conseil de sécurité nationale prépare un document stratégique pour l’Afrique. Les discussions sont menées par quelqu’un qui connaît très bien l’Afrique. Mais, même avec ces discussions, cette stratégie n’est toujours pas annoncée et il est donc difficile de savoir de quoi il s’agira. Il y aura peut-être un sommet US-Africa Leadership au mois de septembre entre chefs d’État. Il faudrait savoir ce que nous voulons faire !

Le problème principal est que, comme d’habitude, il existe d’immenses préoccupations. La crise Covid d’abord, qui a pris toute l’attention du président, et à présent c’est la guerre en Ukraine. Il peine à construire une stratégie mondiale pour des raisons importantes mais peut-être moins urgentes que la Russie ou la Chine. Ceci dit, même sans grand document ni grand discours, les États-Unis ont quelques idées.

D’abord et toujours, la lutte contre la Covid où l’Afrique est un acteur très important, et en général la santé. Les États-Unis veulent mettre en avant toute la dimension économique où ils sont moins forts que d’autres partenaires et ont perdu quelques places. Ils ont été grandement devancés par les Chinois. En dépit de l’initiative Prosper Africa lancée par le gouvernement Trump, censée viser les Africains. Et nous accordons toujours de l’importance à la démocratie et aux droits humains.

 

C’est un branding, c’est-à-dire un affichage de l’Amérique pour sa politique étrangère…

Tout à fait. Et il existe des préoccupations sur les cas particuliers que sont les coups d’État au Mali, en Guinée Conakry et au Burkina Faso, les transitions et conflits difficiles au Soudan et en Éthiopie. Le côté positif est que nous avons des partenaires importants comme le Kenya, le Sénégal et l’Afrique du Sud, entre autres, avec lesquels nous recherchons un engagement plus profond.

Enfin, il y a le côté sécuritaire qu’il ne faut pas négliger. À ma connaissance, les États-Unis sont le seul pays au monde à avoir un commandement entier dédié aux pays du continent, AFRICOM. Celui-ci est très présent et poursuit son travail de partenariat mais conduit aussi des opérations de temps en temps.

 

Beaucoup ne comprennent pas suffisamment comment la politique étrangère est définie. Il y a le Conseil national de sécurité, le Département d’État et le Pentagone. Dans l’arbitrage de l’interaction entre ces trois pôles du pouvoir, qui a la prééminence et comment les décisions se prennent-elles pour définir la stratégie des États-Unis en direction de l’Afrique ?

Il y a le principe et il y a la réalité. Les deux sont parfois cohérents et parfois un peu moins. En principe, le Président est le chef de nos relations avec le monde. Le secrétaire d’État est son principal conseiller diplomatique et le secrétaire à la Défense son principal conseiller militaire. Enfin, le Conseil national de sécurité, en principe, coordonne tout cela. Si le Président a déjà une politique vis-à-vis d’un pays ou d’un continent, le Conseil est censé réunir tout le monde, discuter d’une stratégie et l’élaborer pour la présenter ensuite au Président. C’est le top down mais il y a aussi le bottom up.

Parfois, le Président n’a pas d’analyse d’une crise ou d’un pays mais les différents ministères estiment qu’il y a un besoin de stratégie. Ils font monter cette information et proposent des stratégies au Président. Comme dans tout système bureaucratique, tout est souvent question de leadership, d’intérêt, et de proximité avec le Président. Dans le cas de la Centrafrique, si vous demandiez aux Américains de vous montrer le pays sur une carte du monde, ils en seraient tous incapables. Ce pays n’est pas la grande priorité des États-Unis.

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

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