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Culture

Un combat utile et noble

Un combat utile et noble
  • Publiéoctobre 21, 2023

Seconde partie de notre entretien avec Tiken Jah Fakoly. L’artiste explique le choix de ses textes, qui parlent aux consciences africaines. Et détaille ses engagements pour une Afrique unie, débarrassée du prisme des ethnies et de la concentration du pouvoir à quelques familles.

 

Pour votre onzième album Braquage, vous avez quitté Barclay Universal pour un label indépendant Chapter two ; pourquoi ce choix ?

J’étais en fin de contrat avec Barclay. Après dix albums, nous avons souhaité ensemble ne pas reconduire le contrat. Je suis très heureux d’être chez Chapter Two, parce que c’est un petit label. Je sens la différence entre ce petit label et le grand label qu’était Barclay, parce que je sens la concentration sur moi, je sens l’intérêt de ceux qui travaillent dans ce label avec moi. Ils sont présents partout dans mes concerts, ils sont présents même à mes répétitions. Je n’ai pas eu de problèmes avec Universal, pas eu de problème avec Barclay, mais je suis content d’être bien entouré aujourd’hui sinon mieux par Chapter Two.

Ce que je veux dire aux jeunes Africains, c’est que nous avons un beau continent, le continent de l’avenir ! En Occident, tout a été fait, et chez nous tout est à refaire.

Le morceau Gouvernement 20 ans, sorti en janvier 2022, figure dans ce nouvel album, pourquoi ce choix d’intégrer encore ce titre ?

Parce que c’est un cas d’actualité. En Afrique, le pouvoir emprisonne beaucoup. Vous avez des opposants emprisonnés au Bénin à 20 ans, des opposants emprisonnés en Côte d’Ivoire : 20 ans ! Des militaires ont été arrêtés au Mali, accusés d’être des espions, ils ont été condamnés à 20 ans. J’ai l’impression que pour la justice africaine, 20 ans sont devenus quelque chose de banal ; j’ai ainsi décidé de le dénoncer, en pensant aux pays où les gens sont condamnés à 20 ans pour des délits d’opinion. Pour que les juges se disent que « le petit il a dévoilé un peu notre plan, il a dévoilé notre manque d’indépendance », sans m’attaquer aux juges en Afrique. J’ai envie que ce message-là soit entendu partout en Afrique, ainsi qu’en Occident.

 

Justement, vous parlez de « famille-cratie », et de la longévité du pouvoir des chefs d’État africains, pourquoi cette formule ? 

La  « famille-cratie » existe aujourd’hui, elle a toujours existé partout. Nous avons évoqué le « Braquage du pouvoir », pour dire que le pouvoir est confisqué au Gabon, jusqu’à récemment, braqué au Togo, braqué au Tchad, et peut être, bientôt braqué en Guinée équatoriale et au Cameroun. Pour moi ce sont les familles qui veulent installer la « famille-cratie » à la place de la « démocratie ». Il me semble important de dénoncer ces pratiques, je le fais à travers ce titre-là.

 

Pourquoi le peuple n’a-t-il pas le pouvoir, alors ?

Nous l’avons évoqué, parce qu’il est divisé entre ethnies. Alors que si on se place au-dessus des ethnies, si on se place au-dessus des religions, si on se place au-dessus des histoires des régions, on devient très fort et le pouvoir en face va avoir peur de nous. Évidemment, les autres pays auront aussi peur de nous, mais tant qu’on est divisé on n’a pas de pouvoir.

Dans un pays africain de 25 millions d’habitants, vous trouverez seulement 200 personnes qui dirigent le pays, ce sont eux qui ont le pouvoir. Alors comment 200 personnes peuvent-elles manipuler 25 millions de personnes ? Parce que le peuple africain est divisé. Les dirigeants nous divisent parce qu’ils aiment cela et qu’ils savent que quand on est divisé on n’a pas de pouvoir.

 

Votre rêve, dites-vous, ce sont les États-Unis d’Afrique ; pour que le continent africain soit un et indivisible ?

Nous n’avons pas le choix en face de la Chine, les États-Unis, la Russie ; les Européens l’ont compris et ont fondé l’Union européenne. La France et l’Allemagne ont commencé à se rapprocher ont décidé de créer cette union afin de peser plus lourd sur la balance. L’Afrique unie, c’est 54 pays et nous avons la majorité des matières premières dont les pays occidentaux ont besoin pour continuer leur développement.

Dans la fabrication d’un avion, vous trouverez des matières premières venant d’Afrique. Sans l’uranium du Niger, une grande partie des Français n’auraient pas l’électricité. Nos téléphones portables contiennent un métal qui lui permet de fonctionner, c’est le coltan ; or, 90% du coltan dans le monde provient du Congo Kinshasa. Pour la production mondiale de cacao utilisé pour la fabrication du chocolat, la Côte d’Ivoire assure 40%, le Ghana, 20%, le Nigeria 15%. Nous en sommes déjà à 75%. Si on ajoute les productions du Gabon, les petites productions du Cameroun, les petites productions de la Guinée forestière, les petites productions des pays africains où il y a un peu de forêts, alors l’Afrique nourrit le monde entier en chocolat ! Vous connaissez quel petit Blanc qui n’aime pas le chocolat ?

Donc, les États-Unis d’Afrique sont notre seule porte de sorties. Donc je prie et je rêve et je souhaite que nous arrivions un jour à nous mettre ensemble, à parler d’une seule et même voix ; et vous verrez que ce jour-là le monde tremblera, parce qu’ils ne pourront plus voler nos matières premières, ou les acheter à bas prix. Ils ne pourront plus encourager les guerres au Congo Kinshasa : pendant que les Congolais se battent, ils pillent les richesses avec d’autres congolais au pouvoir. Les États-Unis d’Afrique ne se feront pas forcément pas de mon vivant mais je les souhaite en tout cas pour les générations futures. 

Panafricaniste, artiste militant engagé, une voix qui compte pour le continent, c’est trop pour vous ou pas assez finalement ?

C’est une grande responsabilité, comme celle de Bob Marley.  Lui était la voix du tiers-monde, c’était la voix de ceux qui ont été colonisés, qui ont été esclavagisés, c’était une grande responsabilité pour lui et il a assumé jusqu’à sa mort, à 35 ans. Et c’est une grande responsabilité pour moi aujourd’hui et d’autres artistes reggaemen mais moi en tout cas, je suis prêt à assumer ce rôle-là jusqu’à ma mort. C’est une grande responsabilité mais je trouve que c’est un combat utile et noble qu’il faut continuer.

 

Avez-vous un message à adresser aux présidents africains ?

Je leur dirais d’encourager l’alternance car les hommes passent mais les pays restent et les institutions aussi. Quand tu es là, il faut faire en sorte que tu entres par la grande porte dans l’histoire. Il faut savoir que quand on est au pouvoir, on est comme un tronc d’arbre : il y a des branches collées à nous, et donc si nous tombons, si on quitte le pouvoir, ces branches-là sont obligées de tomber. Pourtant, certaines branches qui ne veulent pas tomber vont vous encourager à continuer jusqu’à ce que vous rencontriez l’humiliation comme Blaise Compaoré, comme Alpha Condé aussi. Les chefs d’État qui s’accrochent au pouvoir connaîtront tous l’humiliation. Je pense qu’il faut savoir partir à temps !

 

Et avez-vous un message pour la jeunesse africaine ?

Ce que je veux dire aux jeunes Africains, c’est que nous avons un beau continent, le continent de l’avenir ! En Occident, tout a été fait, et chez nous tout est à refaire. Nous ne sommes qu’au début, nous avons 60 ans d’indépendance. Quand je les compare à l’âge de la France libre, la France démocratique, la France stable, je trouve que l’Afrique est encore un gamin qui a besoin de grandir.

Il faut qu’on ouvre les yeux, il faut qu’on mette la main à la pâte, il faut qu’on s’intéresse à notre continent, il faut qu’on ait notre continent dans le cœur, il faut qu’on travaille, il faut qu’on arrête de s’asseoir et se dire « ça va aller ». Si Dieu est grand, l’histoire s’écrit et elle ne s’écrit pas toute seule, mais par des hommes avec les hommes.

Concert à Paris, en décembre 2022.
Concert à Paris, en décembre 2022 (capture enregistrement ARTE).

 

Les jeunes Africains ont tout le temps, aujourd’hui, de faire de ce beau continent, un continent de rêve. Je l’ai dit, nous avons la majorité des matières premières dont les pays occidentaux ont besoin pour leur développement. Si l’Afrique décide de ne pas vendre ses matières premières pendant cinq ans, le monde tombe en panne !

Nous avons le soleil les douze mois de l’année alors que les Occidentaux n’ont que peu de destinations, et elles sont très chères comme la Côte d’Azur, Miami ou la Floride. L’Afrique a des centaines de kilomètres de plages. Dieu nous a tout donnés et c’est à nous maintenant de lui prouver que l’on mérite ce qu’il nous a donné. Voilà mon message à la jeunesse africaine.

@NA

Écrit par
Aïssatou Diamanka

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