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Culture

Un combat incessant contre le « braquage de pouvoir »

Un combat incessant contre le « braquage de pouvoir »
  • Publiéoctobre 15, 2023

Vingt ans de carrière, onze albums. Tiken Jah Fakoly, publiait voici un an, treize titres chantés en français, en anglais, en dioula et en bambara. Il porte aujourd’hui le même regard acéré et engagé sur l’Afrique, pour son indépendance et son unité.

 

Pourquoi ce titre à votre dernier album ? 

« Braquage de pouvoir », parce qu’après le combat mené entre les années 1990 et les années 2000 pour la démocratie, j’ai remarqué que la démocratie est piétinée dans certains pays africains. C’est-à-dire que certaines familles se sont approprié le pouvoir, elles ont braqué le pouvoir et ça m’a inspiré. Avant le Gabon et la dynastie Bongo, il y a eu le cas du Togo où Eyadéma a précédé son fils et aujourd’hui, le fils d’Idriss Deby a repris le pouvoir.

Je crains que cela ne donne des idées aux autres chefs d’État africains. Vous avez le cas de la Guinée équatoriale où le fils est vice-Président, le cas du Cameroun avec le fils de Paul Biya… J’ai l’impression qu’on a oublié tous ceux qui sont morts pour la démocratie !

Au lieu de construire des monuments à la Mémoire, au lieu de perpétuer les résultats de leurs combats, on essaie de balayer tout cela d’un revers de la main ; on a l’impression le népotisme est en train de se propager sur l’ensemble de continent africain.

Au lieu de construire des monuments à la Mémoire, on essaie de balayer tout cela d’un revers de la main ; on a l’impression le népotisme est en train de se propager sur l’ensemble de continent africain.

J’ai donc décidé d’attirer l’attention de la jeunesse africaine et du peuple africain, leur dire simplement de se rappeler que même si la démocratie n’est pas au top aujourd’hui, il ne faut pas baisser les bras.

Il n’y a pas mieux que de donner la parole au peuple, de donner la possibilité au peuple d’aller voter, de s’exprimer. Braquage de pouvoir, c’est dénoncer le fait que la démocratie acquise dans le sang et dans la souffrance est en train d’être piétinée.

 

Vous êtes en exil depuis 2002… 

J’ai vécu cinq ans sans revenir en Côte d’Ivoire. L’exil a commencé en 2002 et ça a pris fin en 2007 parce que le chef de la rébellion et le président de l’époque, Guillaume Soro et Laurent Gbagbo, ont appelé tous les exilés à revenir en Côte d’Ivoire. J’ai répondu à cet appel, d’où mon retour en Côte d’Ivoire en 2007, j’ai organisé un concert pour parler de paix et de réconciliation.

 

Que représente le Mali pour vous ?

Le Mali est mon pays d’accueil mais il est aussi celui aussi de mes ancêtres. Vous savez, je m’appelle Fakoly, c’est le nom de mon ancêtre qui a combattu au côté de Soundiata Keïta au XIIIe siècle pour la libération des peuples mandingues Donc, c’est mon pays de résidence aujourd’hui et pendant l’exil, il a été mon pays d’accueil ! Je me considère comme un Africain c’est-à-dire que je sois au Mali ou en Côte d’Ivoire ou en Guinée, je me sens chez moi.

 

Que pense le panafricaniste prônant l’unité africaine que vous êtes, de la situation actuelle du Mali ? Pourquoi dire que  le pays a fait le choix de conquérir une deuxième fois son indépendance ?

On nous a donné l’indépendance en 1960, mais nous avons eu la photocopie du régime précédent ! Parce qu’ils nous ont donné l’indépendance dans la journée, nous avons applaudi, nous avons dit nous sommes libres et puis tous les chefs d’État qui réclamaient une vraie indépendance ont été soit assassinés soit éjectés du pouvoir, certains arrêtés et emprisonnés jusqu’à la mort. Le pays a vécu ensuite pleins de tentatives de coups d’État donc finalement il est devenu parano.

Donc, le Mali a décidé de prendre une véritable indépendance. C’est-à-dire de décider ce qu’il veut, décider de travailler avec les Chinois, les Russes, les Américains.

Clip de « Religion » (2022, capture d’écran).
Clip de « Religion » (2022, capture d’écran).

 

C’est cela aussi l’indépendance, la liberté. La liberté de travailler avec qui on veut. Ce que le Mali a décidé de faire aujourd’hui et nous nous aimons. Parce que dans le passé, Thomas Sankara a été assassiné.

Aujourd’hui avec les réseaux sociaux, les gouvernants sont moins protégés. Auparavant, la France se cachait pour faire des coups d’État, elle ne peut plus se cacher aujourd’hui parce que nous, nous la voyons. Il en est de même pour les Américains. Nous avons ainsi davantage de protection aujourd’hui qu’hier.

Le fait que Mali ait donné le coup d’envoi de ces libérations, cela nous fait chaud au cœur et c’est pourquoi, nous soutenons cette cause-là. Je ne soutiens pas forcément ce qu’on appelle une junte militaire mais je soutiens son action. Le fait de prendre son indépendance, c’est ce que je soutiens.

Maintenant, je dis aux militaires au pouvoir de nous donner des visions claires, nous dire quand ils vont finir la transition, quand ils vont organiser les élections, Pour que les civils puissent arriver au pouvoir. Maintenant je sais que le cas du Mali et le cas du Burkina sont des cas assez difficiles parce qu’ils sont en guerre contre le terrorisme. Et tout le monde sait aujourd’hui que la guerre contre le terrorisme n’est pas facile, puisque personne n’est épargné, même les États-Unis, la France, personne n’est épargné. Nous les soutenons dans cette lutte contre le terrorisme. Je soutiens ces jeunes parce qu’ils ont dit « non » et je pense que beaucoup d’Africains aujourd’hui les soutiennent.

 

Que pensez-vous de la situation en Centrafrique ?

Vous savez, on nous a dit que la Centrafrique, ce sont les Russes, mais depuis que les Russes sont là, en tout cas on entend moins parler de la Centrafrique ! Nous déplorons moins de tueries, de coups d’État, etc., depuis un moment la Centrafrique semble calme. J’espère que cela va durer et que le président Touadera ne tentera pas de faire un troisième mandat, parce que cela donnerait une raison à ceux qui veulent déstabiliser encore le pays. Le Président peut rester dans l’histoire, en maintenant le calme actuel !

 

Entrez-vous dans le débat, parfois passionné, autour du franc CFA ?

D’abord, le fait que ce soit l’ancien colon qui fabrique cette monnaie, les billets, c’est une sorte de colonisation, et le fait que c’est l’ancien colon qui garantit cette monnaie, c’est une manière aussi de s’imposer à nous, de continuer à nous coloniser. Même le nom, Communauté française d’Afrique, ressemble un peu à une autre colonisation.

Je pense que les 54 pays d’Afrique méritent d’avoir une monnaie commune.

Ce qui mettra fin au franc CFA, c’est la mobilisation à travers toute l’Afrique. Que des millions de personnes descendent dans les rues, fassent une marche pacifique pour dénoncer cette monnaie. Sinon ce n’est pas le fait que des internautes sortent ou bien que des leaders d’opinion sortent pour venir dénoncer qui va stopper cela. Tant que la France y trouvera de l’avantage, elle ne s’arrêtera pas. Tant que la France utilisera cette monnaie pour continuer à nous dominer, elle ne s’arrêtera pas. Par contre, l’opinion française est sensible à la manifestation parce qu’il n’y a aucun peuple qui fait grève comme les Français, il n’y a aucun peuple qui marche comme les Français. Et donc je pense que si dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest, et d’Afrique centrale, on se mobilise dans les rues pour dénoncer le franc CFA, l’opinion française elle-même nous aidera à balayer cette monnaie-là.

 

Vous parlez de « fabrication », diriez-vous que la démocratie en Afrique a été fabriquée ailleurs ? Dans ces conditions, l’Afrique doit-elle revenir à sa démocratie originelle, la charte du Mandé ?

Je pense seulement que si la démocratie marche ailleurs, elle pourrait marcher en Afrique ! Parce que nous sommes des humains comme tout le monde. C’est vrai que nous sommes dans un contexte un peu difficile avec nos centaines d’ethnies dans les différents pays, rien qu’en Côte d’Ivoire, vous avez 62 ethnies, au Cameroun, on en compterait au moins 300. Chaque ethnie veut que son frère s’installe au pouvoir, voilà qui dérange la démocratie. Au Cameroun, tout le monde veut que son frère devienne président ! Au Congo, c’est pareil. On s’en fout du programme politique, de ce qu’il va faire, ce qui les intéresse, c’est tout simplement qu’il devient président car il appartient au clan. En Côte d’Ivoire, le pays est divisé entre le Nord et le Sud… Sinon, je préfère le pouvoir du peuple par le peuple qui s’exprime dans les urnes.

Et voilà, en effet, pourquoi il faut retourner avec la charte du Mandé, qui était une charte adaptée à nos ancêtres. La charte du Mandé est une chose très importante qui parle de droits de l’homme ; elle est à saluer parce qu’elle a protégé les populations. En somme, si la démocratie marche ailleurs, elle peut aussi marcher en Afrique et elle peut donner le pouvoir au peuple. Il suffit qu’on arrête de nous entretuer, qu’on arrête de vouloir prendre le pouvoir dans notre région, prendre le pouvoir pour notre ethnie.

 

La France-Afrique est-elle une vieille histoire selon vous ?  

L’écrivaine camerounaise Calixthe Beyala a dit concernant la France-Afrique que ce sont des Français-Africains et des Africains-Français qui ensemble continuent de piller l’Afrique. Je pense qu’elle a raison. La France-Afrique a été mise à nu de nos jours, il faut maintenant chercher à l’exterminer.

Tout le monde sait aujourd’hui que c’est la France qui est derrière tout ça. On a des chefs d’États qui sont français, ce sont des aristocrates, ce sont des gens qui ont plus de puissance que le président français, que le président américain, et tout cela en pillant les ressources. Les relations sombres de la France Afrique son† dévoilées, rien n’est caché aujourd’hui. Les chefs d’État africain francophiles ont les mêmes nationalités que les leurs alliés français. Ils ont la peau noire mais ce sont des Français. Maintenant, il faut que les Africains se mobilisent pour en finir avec ce système.

Les chefs d’État africain francophiles ont les mêmes nationalités que les leurs alliés français. Ils ont la peau noire mais ce sont des Français. Maintenant, il faut que les Africains se mobilisent pour en finir avec ce système.

Et c’est ce que nous sommes en train de faire, réveiller les Africains car personne ne viendra faire ça à la place des Africains qui doivent se battre. Quand on regarde dans l’histoire de la France, ce sont les Français qui se sont battus, soutenus par les alliés. Quand on regarde l’histoire des États-Unis, c’est pareil, etc. Tout le monde s’est battu pour sa patrie, pour son continent, etc.  Et personne ne viendra nous aider !

Nous devons nous réveiller pour dire, non, ce n’est pas normal que nos matières premières soient partagées de cette manière, que nous n’en recevons que 15%. Seuls les Africains pourront soigner cette maladie-là.

 

Retrouvez la deuxième partie de notre entretien, le 22 octobre 2023.

Tiken Jah Fakoly (photo AFP).
Tiken Jah Fakoly (photo AFP).

@NA

 

 

 

 

 

Écrit par
Aïssatou Diamanka

1 Commentaire

  • L’auteur devrait mieux se renseigner avant d’écrire l’histoire à sa façon. Je sais que c’est difficile car il faudrait aller contre la mode, et la mode est un mécanisme puissant, surtout quand le pouvoir local et des universitaires occidentaux nourrissent cette vision de l’histoire

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