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Culture

Les mythes de l’émancipation

Les mythes de l’émancipation
  • Publiéoctobre 30, 2022

Le nouveau livre de Kris Manjapra explose les mythes qui entourent l’émancipation des peuples africains et révèle pourquoi le fantôme de l’esclavage nous hante encore aujourd’hui.

 

Dans Black Ghost of Empire, Kris Manjapra met de côté les nombreux mythes qui entourent les faits historiques de l’émancipation des peuples africains et apporte une contribution convaincante factuelle pour exiger des réparations.

L’auteur explique sa démarche : « Cinq cents ans d’esclavage racial ont désigné les peuples d’origine africaine comme dépourvus de valeur humaine. Il les a dépouillés de leurs noms personnels et familiaux, a effacé leurs liens de parenté et leur a attribué un prix de marché en tant que biens humains. » Et poursuit : « L’esclavage a englouti des millions d’Africains dans le ventre des navires, les a recensés et inventoriés, les a transportés à travers les mers et les a recrachés sur les marchés aux esclaves des Amériques et d’Europe. »

L’esclavage était « un système de génocide traumatisant, déchirant les familles et aliénant les gens ; les forçant à reconstruire leurs vies et leurs familles encore et encore. L’esclavage a constitué une guerre de plusieurs siècles contre les peuples africains. Et les émancipations – les actes destinés à mettre fin à l’esclavage – n’ont fait que prolonger cette guerre dans le temps ».

« La production de sucre, de cacao et de café de Haïti générait plus d’un quart des revenus annuels de la France. La richesse de Paris, Bordeaux, Nantes et Marseille provenait de la richesse accumulée de cet esclavage. »

En effet, il existe un argument puissant selon lequel l’héritage de l’esclavage n’a pas pris fin avec les actes officiels d’émancipation et continue de se répercuter dans le monde entier jusqu’à aujourd’hui. Il ne s’agit pas seulement du mouvement Black Lives Matter, qui réclame la justice raciale aux États-Unis et ailleurs, mais aussi des dommages durables et de la marginalisation économique subis par les descendants des esclaves dans d’autres anciennes colonies esclavagistes. La puissante histoire de Kris Manjapra le place à l’avant-garde de ceux qui plaident en faveur d’une tentative sérieuse de réparations.

 

Soulèvements et révolutions

 Il arrive à cette conclusion en retraçant l’histoire des rébellions d’esclaves dans les Caraïbes, comme l’exemple de Saint-Domingue, aujourd’hui connu sous le nom de Haïti. Cette partie occidentale de l’île d’Hispaniola, a été rachetée à l’Espagne au XVIIe siècle par les Français, qui y ont développé et intensifié les systèmes de plantation d’esclaves jusqu’à ce que des centaines de moulins à sucre fonctionnent dans tout le pays.

Outre le sucre, la demande européenne s’est accrue pour les produits en provenance de pays lointains. Dans les années 1770, nous relate l’auteur, « Saint-Domingue comptait plus de 800 plantations de sucre, 2 000 plantations de café et 700 plantations de coton ».

L’île produisait environ 40% du sucre et 60% du café circulant dans toute l’économie atlantique, soit plus de sucre et de café que toutes les colonies de Grande-Bretagne.

« La production de sucre, de cacao et de café de l’île générait plus d’un quart des revenus annuels de la France. La richesse de Paris, Bordeaux, Nantes et Marseille provenait de la richesse accumulée de cet esclavage. »

Comme on pouvait s’y attendre, le mécontentement grandit parmi les esclaves, alors que l’économie dévorait un grand nombre de vies africaines et éviscérait l’écologie dans une quête effrénée d’une plus grande production. À peine 40 000 propriétaires blancs gardaient des centaines de milliers d’esclaves, qui étaient soumis au fouet, à la torture et à d’autres horreurs.

Kris Manjapra devant les étudiants du Radcliffe Institute.

 

Plusieurs soulèvements avaient eu lieu auparavant, mais c’est Toussaint Louverture qui, en 1793, a conduit une armée révolutionnaire d’insurgés africains dans la capitale, Port-au-Prince. Le gouverneur français, pris de panique, s’empresse de déclarer l’abolition de l’esclavage dans l’espoir de mater le soulèvement et d’éviter l’invasion des puissances européennes concurrentes.

Pour autant, l’abolition est loin d’être la fin de l’histoire. Haïti a obtenu son indépendance en 1804, mais ce n’est qu’en 1825 que la France l’a reconnue, et seulement à la condition que le pays verse des « réparations » de 150 millions de francs aux anciens propriétaires d’esclaves.

Le New York Times a estimé que le paiement de cette « dette » et des intérêts associés a coûté à Haïti 21 milliards de dollars au fil du temps, enfermant le pays dans un cycle d’appauvrissement et de sous-développement. Il a fallu attendre 1947 pour qu’Haïti rembourse enfin tous les intérêts associés, qui avaient été transmis à la National City Bank de New York (aujourd’hui Citibank).

Les abolitionnistes blancs n’ont pas dénoncé l’insistance de la France de compenser les propriétaires d’esclaves. Mais la France n’est pas la seule nation esclavagiste à avoir lié l’émancipation à la compensation des propriétaires d’esclaves. La Grande-Bretagne a fait exactement la même chose.

Kris Manjapra raconte comment le Trésor britannique a révélé qu’en 1833, « la Grande-Bretagne a utilisé 20 millions de livres, soit 40 % de son budget national, pour acheter la liberté de tous les esclaves de l’Empire. Le montant emprunté pour la loi d’abolition de l’esclavage était si important (équivalent à plus de 300 milliards de livres aujourd’hui) qu’il n’a été remboursé qu’en 2015. Ce qui signifie que les citoyens britanniques vivants ont contribué à payer la fin de la traite des esclaves. »

 

Le jour des comptes doit venir

Cette gigantesque somme d’argent n’a pas été versée aux victimes de l’esclavage, les esclaves eux-mêmes, mais aux coupables, les propriétaires d’esclaves !

L’auteur ajoute : « D’autres États propriétaires d’esclaves, dont le Danemark, les Pays-Bas et le Brésil, suivront l’exemple britannique. Mais la compensation que la Grande-Bretagne a versée à ses propriétaires d’esclaves était de loin la plus généreuse. La Grande-Bretagne se distingue des autres États européens par sa volonté d’apaiser les propriétaires d’esclaves et de faire peser sur les générations futures de ses citoyens le poids de la dette. »

 Aux États-Unis aussi, la liberté réelle des esclaves était considérée comme une ambition lointaine, plutôt qu’un objectif réaliste à court terme, même par les abolitionnistes des États du Nord, plus libéraux. Précisant comment les premières années de l’histoire de l’après-guerre civile aux États-Unis ont façonné l’attitude de ce pays à l’égard de la race et de la négritude, Black Ghost of Empire illustre la façon dont les injustices passées se répercutent jusqu’à aujourd’hui.

Kris Manjapra raconte que la guerre civile américaine est si souvent considérée comme la lutte des abolitionnistes du Nord contre les impitoyables esclavagistes des plantations du Sud. Pourtant, les abolitionnistes du Nord, sous la direction d’Abraham Lincoln, avaient une vision quelque peu décevante de l’émancipation. Pour Lincoln et d’autres, la question de la libération des esclaves africains était plutôt perçue comme un mouvement progressif vers une liberté éventuelle que comme une rupture du jour au lendemain des chaînes de la servitude noire.

 

Il en va de même pour la quasi-totalité des pays européens, qui se sont si longtemps accrochés aux avantages de l’esclavage et ont retardé les comptes que beaucoup, y compris Kris Manjapra, exigent de voir rendus un jour prochain.

 

@NA

 

 

Écrit par
Stephen Williams

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