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Culture

Le français, cette langue africaine…

Six locuteurs du français sur dix sont en Afrique, selon La langue française dans le monde, la remarquable photographie de la langue publiée par l’Organisation internationale de la francophonie. Qui prône un usage plus répandu du français, aux côtés des langues vernaculaires.

Par Laurent Soucaille

 

Quelle riche documentation ! Alors que nous célébrons la Journée internationale de la Francophonie, ce 20 mars 2022, l’OIF publie la cinquième édition de La langue française dans le monde. Publié tous les quatre ans, ce volumineux ouvrage constitue une radiographie exhaustive des populations qui parlent le français, soit en première langue, soit en langue de travail, soit en langue étrangère.

Premier constat, des motifs de satisfaction et des inquiétudes. Tout d’abord, contrairement à une idée reçue, la pratique du français progresse dans le monde. Ce, grâce à une région en particulier : l’Afrique. Environ 62% des locuteurs du français sont en Afrique, 14,6% au Maghreb et Proche-Orient, 47,4% en Afrique subsaharienne. Sur le continent, on compte 15% de locuteurs en plus, par rapport à la précédente édition de 2018. Le français est présent un peu partout dans le monde du travail ; il l’est un peu moins dans la sphère privée, mais reste important.  

Une Afrique francophone divisée en deux camps, néanmoins. Outre au Maghreb, le français est largement parlé dans les pays maritimes de l’Afrique de l’Ouest, au Burkina Faso, en Afrique centrale – mention spéciale pour le Gabon, où l’OIF considère que plus de 65% de la population parle français. Le français devient donc « une langue africaine », scande Louise Mushikiwabo, secrétaire générale de l’OIF ; la langue véhicule des mots, mais également des valeurs propres, a-t-elle exprimé lors d’une conférence de présentation du livre, le 17 mars.

« La langue française est donc plus que jamais langue d’Afrique, de ses écoles, de sa production littéraire, de sa recherche, de ses pensées. Elle sait également se faire la lingua franca de ses rues, de ses marchés, de ses villes en croissance toujours plus rapide. » (Souleymane Bachir Diagne).

Dans la sphère du travail, le français se trouve en position principale dans les villes de Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Congo, de la RD Congo. Au Gabon, il est même la seule langue citée. Dans la plupart des autres pays africains de l’OIF, sauf le Burkina Faso (devancé par le kinyarwanda et l’anglais) et le Rwanda, il est la seconde langue parlée au travail.

Retards de scolarisation au Sahel

À la maison, l’usage du français est moins important ; il tend même à disparaître dans les villes du Sénégal et de la Mauritanie, mais sa place dans la hiérarchie des langues se maintient. Toutefois, sa place devient marginale dans les foyers au Maroc, en Tunisie et au Rwanda, d’après une enquête de l’institut Kantar.

De plus, la diffusion du français est plus problématique dans quatre pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad), où l’enquête menée considère que moins de 18% des habitants parlent français. Alexandre Wolf, responsable de l’Observatoire de la langue française, y voit deux causes : ce sont des pays plus « africanophones que francophones », bien que les médias et l’administration s’expriment en français. De plus, ces pays sont incontestablement en retard en matière d’accès à la scolarité, ce qui ralentit la diffusion du français.

Ce mauvais taux de scolarisation, dans ces pays, est également pointé du doigt par Louise Mushikiwabo. Laquelle se réjouit néanmoins des progrès réalisés un peu partout par le français, à l’exception notable de l’Europe, où l’enseignement de la langue aurait décru de 10% en quatre ans, ainsi que son utilisation par les grandes instances internationales. Celles de l’Union européenne continuent de privilégier l’anglais, alors même que la Grande-Bretagne en est partie… Les pays européens se sont pourtant engagés à davantage promouvoir le français comme seconde langue vivante apprise au lycée.

L’exemple de Kinshasa

Pour le philosophe Souleymane Bachir Diagne, préfacier de l’ouvrage, la diffusion de la langue française évolue, et le livre édité par Gallimard constitue de ce fait « la saisie sur le vif du mouvement de la langue », couplé à celui du monde, lequel « va vers l’universalisme ». Le français est une langue « pleine de vitalité », elle doit être défendue, mais pas de manière frileuse, pas comme un bastion imprenable. Partout dans le monde, les langues échangent, se trouvent des équivalences. Elles suivent en cela le célèbre adage de Léopold Sédar Senghor : « Mesurer l’orgueil d’être différent à la joie d’être semblable. »

L’OIF compte 32 pays africains dans ses rangs, l’Algérie manquant à l’appel. La politique de l’Organisation est de favoriser les approches multilingues. Hors de question de considérer le français comme une forteresse, il doit apprendre à exister avec les langues locales, lesquelles doivent être préservées. À ce propos, l’ouvrage cite le cas, certes atypique, de Kinshasa. Le lingala est la première langue, mais la plupart des Kinois parlent un excellent français et passent de l’une à l’autre sans difficulté ; aucune langue ne perd son influence propre.

La langue va vers la jeunesse

Il faut également que le français, en Afrique et ailleurs, devienne davantage une langue professionnelle. Au sein des organismes internationaux, Louise Mushikiwabo veut « faire reculer le recul du français », à la faveur d’une vigilance accrue ou de la mise en œuvre de certains programmes, comme « Déclic », dans le numérique. À ce propos, la secrétaire générale constate que le français n’est que la cinquième langue du net, mais elle considère qu’il n’y a là aucune fatalité et que la langue de Senghor peut largement progresser.

Souleymane Bachir Diagne

L’ouvrage lui-même est présenté en trois parties. La première fait le point sur la présence du français dans le monde. La deuxième analyse les politiques linguistiques et l’enseignement de la langue. Cette partie, un peu plus technique, permet de se rendre compte de la diversité des organismes et des programmes d’appui à la langue. La troisième partie se penche sur la place du français dans la culture et le numérique. Où l’on apprend, par exemple, que le français représente 3,8% de l’usage dans les plateformes et réseaux sociaux, contre 27,9% pour l’anglais et 11,7% pour l’espagnol.

Le mot de la fin revient à Souleymane Bachir Diagne : « La francophonie est devenir car elle est l’énergie qui puise à celle des démographies d’un continent africain qui, comme elle, va vers sa jeunesse ».

 

@LS

 

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