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Culture

Le cinéma donne à voir guerres et paix

Le cinéma donne à voir guerres et paix
  • Publiémars 27, 2024

Les images de fiction n’arrêtent pas une guerre mais elles offrent une compréhension du monde et jettent les bases d’un dialogue entre les populations, en témoignent les films récents consacrés au Sahel.

 

Dans quelle mesure le cinéma est-il un outil culturel, mémoriel, de dialogue et de paix ?, s’interroge, dans sa première partie, une riche étude de l’AFD (Agence française de développement) intitulée Le cinéma et l’Afrique L’écran d’enjeux multiples dont la paix au Sahel.

L’exemple de l’Afghanistan, et de la chape de plomb qui s’abat depuis 2021 sur la culture et notamment le cinéma, peut très bien se répliquer au Sahel, redoute l’auteur de l’étude, Pascal Brouillet. D’ailleurs, « le bilan plus qu’incertain de huit ans d’intervention française s’explique en partie par l’ignorance du tissu social local et la méconnaissance du terrain », écrit l’anthropologue Jean-Pierre Olivier de Sardan.

Si le visionnage d’un film de fiction ou documentaire peut être utile à comprendre une situation mal maîtrisée, reconnait le chercheur de l’AFD, il ne permet pas de percevoir parfaitement les conflits et les enjeux de leurs protagonistes.

La faiblesse de l’État vis-à-vis de la sécurité et des services de base en faveur de la population dans des zones souvent éloignées de la capitale, les injustices qui touchent ces populations mais aussi la faiblesse des missions des Nations unies dans des pays en crise sont bien connues. Ces phénomènes sont illustrés par des films très récents comme Massiiba, le mal d’un peuple (2020), de Seidou Samba Toure, se déroulant au Sahel, L’empire du silence (2021) de Thierry Michel, son dernier film sur la RD Congo, ainsi que Siriri (2021) de Manuel Von Stüler sur la République centrafricaine. Ces films ont notamment fait partie de la sélection des films de la 16e édition, en décembre 2021, de Ciné Droit Libre à Ouagadougou.

Le célèbre Timbumktu (2014) d’Abderrahmane Sissako avait déjà mis en scène différents défis culturels et sécuritaires avec l’apparition des djihadistes au Mali. Cette œuvre est devenue une référence cinématographique.

Le film Massoud !, réalisé par Emmanuel Rotoubam Mbaidé, projeté en avant-première au Fespaco, en octobre 2021, apparait comme un exemple des liens qui existent entre le contexte afghan et sahélien alors que l’on sait que Ben Laden établit des contacts en Afrique du Nord et au Sahel.

« Le monde est en guerre, par conséquent il utilise son arme qui est le cinéma contre le fléau qui est le terrorisme », expliquera le réalisateur, pour justifier un film africain dont le personnage porte le nom du commandant afghan. L’œuvre tentera de susciter une démarche qui vise à prôner un monde sans violence où les jeunes ne seront pas candidats à la radicalisation.

 

Instaurer un dialogue

Comme le commandant Massoud, le réalisateur, à travers son film, s’inscrit dans la « dynamique de lutter contre la barbarie mais aussi d’éviter l’endoctrinement de la jeunesse ».

L’analyse rappelle que suite à la diffusion de films au festival à Ouagadougou, des discussions ouvertes à tous ont permis de mettre l’accent sur les solutions à privilégier pour un avenir meilleur pour le Sahel. Le cinéma garde donc « une dimension mémorielle », même si certains peuvent juger, en Afrique, que Timbuktu n’est pas en phase avec la vérité historique.

« La représentation des djihadistes qui apparaissent à l’écran comme des pantins est loin de la réalité d’un groupe bien structuré et équipé, et dont la barbarie ne laisse aucune place à l’humanisme », fait observer l’universitaire Justin Ouoro.

Pour autant, la force militaire n’était pas la seule solution face au terrorisme. En effet, pour restaurer la paix, la priorité est de gagner le cœur de la population, de s’appuyer sur les leaders communautaires, religieux ou autres. Les djihadistes, de leur côté, cherchent à les éliminer pour prendre le pouvoir face à des citoyens démunis qui sont confrontés à l’absence de l’État et du départ des leaders locaux.

Le film Massoud ! met en scène un jeune Africain qui, subissant la dure réalité de son environnement au Sahel, est séduit par les terroristes. Ces derniers le poussent alors à tuer son père, un iman modéré et tolérant. Au cœur du film Siriri se dessine l’importance des échanges entre les chrétiens et musulmans, à travers l’action d’un cardinal et d’un iman centrafricains : ceux–ci cherchent à faire changer les esprits de leurs communautés respectives afin de renouer les liens entre musulmans et catholiques, liens fortement dégradés depuis le conflit né en 2012 en Centrafrique.

L’objectif de son réalisateur, Manuel Von Stüler, est désormais de pouvoir montrer son film sur l’ensemble du territoire centrafricain afin d’offrir l’opportunité d’un dialogue entre citoyens en vue de favoriser l’instauration de la paix. Cette action pourrait recevoir l’appui du Cinéma Numérique Ambulant (CNA), une organisation présente dans la plupart des pays d’Afrique francophone qui engage et anime le dialogue avec et entre les communautés, autour de projections cinématographiques, notamment dans des régions qui ne disposent pas ou peu d’accès aux médias.

Si le visionnage d’un film de fiction ou documentaire peut être utile à comprendre une situation mal maîtrisée, reconnait le chercheur de l’AFD, il ne permet pas de percevoir parfaitement les conflits et les enjeux de leurs protagonistes, ni ne conduit systématiquement à faire évoluer les politiques et priorités d’actions tant du point de vue des décideurs politiques, que des citoyens.

On constate que si un film peut ouvrir de nouvelles possibilités de politisation, il n’y a « pas de chemin direct du visionnage à la compréhension de l’état de la parole, et aucun de la prise de conscience intellectuelle à l’action politique », affirme le philosophe Jacques Rancière.

Certes, si les images sont importantes, elles ne font cependant pas changer le monde, comme cela a été observé à plusieurs reprises, à travers notamment le conflit en Syrie. « Cependant, elles participent à la compréhension de ces conflits, à la formation d’un espace social et contribuent à un dialogue fait de virtualités alors que l’action publique, elle, doit avoir des effets directs sur les conflits », résume le chercheur.

 

Étude complète ICI.

Une image du film Timbuktu (2014).
Une image du film Timbuktu (2014).

@NA

Écrit par
Laurent Soucaille

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