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Coopération

La Turquie consolide sa présence en Afrique

Malgré sa crise financière, les impératifs économiques et politiques à long terme rendent improbable un désengagement de la Turquie : le pays continuera de bâtir des ponts avec l’Afrique.

Par Giorgio Berti

Depuis une dizaine d’années, la Turquie est l’un des plus grands investisseurs en Afrique, les fonds provenant à la fois des secteurs privé et public. Les investissements d’Ankara ont considérablement augmenté, pour des raisons à la fois économiques, politiques et militaires.

La volonté d’Ankara de renforcer son pouvoir en Afrique est un élément central du projet nationaliste d’Erdogan. Même si la Turquie limite ses dépenses, les opportunités africaines continueront d’attirer le pays.

La relation entre la Turquie et le continent s’est consolidée récemment. Les investissements turcs en Afrique sont passés de 100 millions de dollars à plus de 6 milliards $, depuis 2003, année de l’accession au poste de Premier ministre du président Recep Tayyip Erdogan, tandis que les importations se chiffrent à 11,7 milliards $ et les exportations à 6,7 milliards $.

Turkish Airlines, dans laquelle l’État détient une participation de 49 %, dessert à présent 52 destinations africaines dans 33 pays. La Turquie compte 41 ambassades sur le continent tandis que la Chine en affiche 47. Les entreprises turques participent à de nombreux projets dans le domaine des infrastructures sur le continent. Yapi Merzkei, une société de travaux publics, a remporté un contrat d’un montant de 1,7 milliard $ pour la ligne de chemin de fer Awash-Weldiya en Éthiopie face à la société ferroviaire publique chinoise, Chinese Railway Group.

Coopération militaire et politique

Pourtant, Sedat Aybar, professeur d’économie à l’université Aydin à Istanbul, estime que la dévaluation de la livre turque « pourrait avoir des répercussions sur les chantiers en cours ». De nombreux projets d’infrastructure turcs ont été financés à l’aide de crédits étrangers, ce qui fragilise aujourd’hui l’économie du pays. En juin, les banques internationales détiendraient quelque 200 milliards $ de dettes turques – une situation qui pourrait menacer les investissements privés en Afrique alors que le crédit va devenir plus difficile à obtenir.

Outre l’inflation, les difficultés économiques ont rendu les investisseurs plus frileux. Au cas où le remboursement des emprunts turcs deviendrait problématique, le gouvernement a fait savoir qu’il soutiendrait les banques qui ont accepté de financer les entreprises endettées.

Des objectifs stratégiques à long terme

La crise financière a également des répercussions sur la capacité de la Turquie de financer des projets coûteux. La Turquie a deux partenaires prioritaires en Afrique : la Somalie et le Soudan. L’aide turque à la Somalie s’élève à 4,5 millions $ par mois depuis juillet 2013 ; elle a permis, entre autres projets, de construire l’hôpital Erdogan à Mogadiscio. L’aide s’est accompagnée de la présence d’entreprises privées, dont le groupe turc Abaryak, qui exploite le port de Mogadiscio.

D’autre part, la Turquie a ouvert une base militaire en Somalie qui abrite 200 soldats. L’objectif de la mission est de former l’armée somalienne afin de maintenir l’ordre et de lutter contre les militants islamistes présents dans la région. L’établissement de la base militaire à Mogadiscio et le financement d’opérations de lutte contre les insurgés, à hauteur de 5 millions $, dans le Sahel, confirment l’intérêt de la Turquie vis-à-vis de l’Afrique. En 2017, le Soudan a accordé un bail de 99 ans à la Turquie sur la presqu’île de Suakin, pour qu’elle puisse restaurer les lieux et notamment construire un port capable d’accueillir des navires civils et militaires.

Les investisseurs font pression pour que soient décidées, en Turquie, des mesures d’austérité, indispensables selon eux. Si le gouvernement devait se montrer moins généreux envers l’Afrique, le secteur privé pourrait avoir des difficultés à trouver des financements lorsqu’il répond à des appels d’offres sur le continent. Néanmoins, il est improbable que la Turquie abandonne son objectif de créer des ponts avec des partenaires africains. La volonté d’Ankara de renforcer son pouvoir dans la région est un élément central du projet nationaliste d’Erdogan. Bien que sa rhétorique agressive ait provoqué des conflits avec les alliés traditionnels – les États-Unis, l’Europe et la Russie –, la Turquie a maintenu ses relations cordiales avec l’Afrique.

Erdogan voit l’Afrique comme un nouveau partenaire commercial, alors qu’il s’éloigne des États-Unis et de l’Europe. Ainsi, les investissements turcs en Afrique, essentiels pour la politique étrangère à long terme, devraient résister à la crise financière qui sévit dans le pays. Même si la Turquie limite ses dépenses pour faire face à son déficit fiscal, les opportunités africaines continueront d’attirer le pays. La crise financière représente un risque pour les investissements privés, mais alors que l’influence politique turque grandit dans la région, il n’est pas inconcevable que les entre-prises turques considèrent l’Afrique en plein essor comme une solution face aux difficultés de leur marché intérieur. 

ECLAIRAGE

RELATIONS TURQUIE-AFRIQUE

Le modèle de demain

Alors que les entreprises turques investissent partout en Afrique et que le commerce entre ces pays a bondi ces 15 dernières années, la coopération Turquie-Afrique a pour objectif une prospérité partagée.

Par Ruhsar Pekcan, ministre turque du Commerce

Nous savons que le XXIe siècle sera forgé par le peuple africain. Il ne s’agit pas là d’un avenir lointain. En 2050, la population mondiale aura augmenté de 2,2 milliards de personnes. Plus de la moitié de cette augmentation se fera en Afrique. Ces nouveaux citoyens auront besoin d’emplois. Si suffisamment d’emplois sont créés, l’Afrique deviendra un centre de croissance mondiale.

Dans le cas contraire, il est probable que l’on entre dans une nouvelle ère d’instabilité, pas seulement en Afrique, mais aussi au-delà du continent. La Turquie s’associe aux nations africaines dans le but de forger un avenir économique prospère sur le continent. Notre partenariat illustre bien cette volonté.

Ces 15 dernières années, le commerce de la Turquie avec l’Afrique a plus que sextuplé, pour atteindre 20,6 milliards de dollars. On compte aujourd’hui plus de 41 ambassades turques sur le continent, et Turkish Airlines propose des vols à destination de 52 villes africaines, plus que tout autre transporteur international. Ce « partenariat » se distingue d’autres alliances en Afrique de par la forte participation du secteur privé. Les sociétés turques ont réalisé plus de 1 150 projets en Afrique, représentant une valeur de 65 milliards $.

Nos sociétés ont investi dans divers secteurs, tels que l’agroalimentaire, la sécurité, la santé et les transports. Au Ghana, les entreprises turques produisent aujourd’hui 35 % de l’électricité.

Elles ont également injecté 165 millions $ dans une usine de traitement des eaux usées qui apportera l’eau potable à plus de deux millions d’habitants. Des investissements dans le textile en Éthiopie aux projets ferroviaires en Tanzanie, les initiatives du secteur privé turc en Afrique sont de plus en plus nombreuses.

Nous voulons également importer davantage de produits africains en Turquie : nos importations s’élèvent aujourd’hui à 5,1 milliards $, soit une hausse de 54 % depuis le lancement de ce projet. En octobre, nous avons célébré ce partenariat remarquable à Istanbul : des leaders venus de toute l’Afrique, notamment des chefs d’État, le président de l’Union africaine et des dirigeants d’affaires, se sont réunis à l’occasion du Forum d’affaires Turquie-Afrique dans le cadre duquel ils ont rencontré le président Erdogan, ainsi que de hauts responsables turcs. Trois nouveaux partenariats ont vu le jour lors de ce forum : un accord de coopération avec l’Union africaine, et deux accords de partenariat économique, l’un avec la Guinée-Bissau et l’autre avec le Zimbabwe.

Une prospérité partagée

Les pays développés comparent la présence de la Turquie en Afrique à celle de la Chine. Mais notre approche est bien différente. Nous nous associons avec les pays africains dans le but de générer une prospérité partagée. Plus l’Afrique recevra d’investissements, le mieux ce sera pour l’avenir économique du monde. Nous voulons que la Chine, les États-Unis et l’Union européenne s’impliquent en Afrique – et la Turquie est prête à donner l’exemple. Depuis l’époque de la route de la soie, notre pays est un carre-four économique, un pont entre des terres lointaines. Aujourd’hui, notre approche en Afrique contribue à mettre en place une nouvelle dynamique, qui peut remodeler le monde de demain. Nous espérons que les pays développés y participent. 

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