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Climat des affaires

Libye : Quand les « Suisses de l’Afrique du Nord » apprennent la débrouille

Riches du pétrole de leur pays, les Libyens se sont longtemps considérés comme des privilégiés, en Afrique du Nord. Aujourd’hui, ils se démènent pour s’approvisionner et commercer. Le système D est devenu leur quotidien.

Par Mathieu Galtier

Ils en viendraient presque à en sourire. Installés dans la salle de détente de l’espace coworking Deraz Corner, dans le quartier tripolitain de Nouflyin, à l’ouest du centre-ville, les jeunes dirigeants se remémorent comment ils ont obtenu l’argent pour démarrer leurs entreprises. Amira Msaed qui vend des bijoux en ligne a classiquement démarché les banques pour obtenir un prêt. « Je n’ai jamais rien obtenu à cause du manque de liquidités », explique-t-elle.

Finalement, elle s’est tournée vers sa famille pour récolter les fonds nécessaires. Moaid Shabani a commencé encore plus petit en empruntant à des amis pour acheter des poteries de Gharyan, ville des monts Nefoussa, au sud-ouest du pays, et les revendre, avec plus-value, dans la capitale. Par effet boule de neige, Fokharstore approvisionne aujourd’hui des dizaines de boutiques d’artisanat dans tout le pays. Avec, respectivement, un profit mensuel de 2 000 et 3 000 dinars (1 270 et 1 910 euros), les deux patrons ont eu largement de quoi rembourser leur mise de départ.

Les autorités financières ont décidé de lutter contre ces fuites de capitaux en incitant les Libyens à se bancariser. Les banques proposent des terminaux de carte de crédit aux commerces ou des systèmes de paiements par téléphone mobile. Mais la culture du cash reste prédominante.

Certains habitués de Deraz Corner, ouvert en juillet 2017, cherchent encore les premiers fonds. À 34 ans, Mohamed Belkhair rêve d’ouvrir une école de pâtisserie qui dispenserait ses cours en ligne.

Une idée qui nécessite au moins 250 000 dinars (158 000 euros) : « Un premier Business Angel a reculé au dernier moment, il a eu peur du projet. Un second était intéressé mais voulait avoir le contrôle de la société, j’ai refusé. » Il n’a même pas essayé de passer par les banques.

Et pour cause, en 2017, ces dernières ont octroyé moins de 20 millions de dinars (12,6 millions d’euros) de crédits aux entreprises privées. La production de pétrole est pourtant bonne et constante depuis deux ans, autour d’un million de barils par jour – hormis une chute à la fin de l’été 2018 due aux affrontements à Tripoli – mais les salaires (47 %) et les subventions sur les produits jugés de première nécessité (10,6%) accaparent une large part du PIB.

90 % des liquidités hors système bancaire

À cela, il faut ajouter les captations des richesses nationales par les milices… Résultat, les établissements bancaires sont plus enclins à garder les ressources qu’ils arrivent à collecter plutôt que d’investir dans le secteur privé qui ne représente que 6 % du PIB. Nombreux sont les commerçants à ne plus déposer leur argent dans les banques.

Deux tendances cohabitent : celle des traditionnels qui thésaurisent et cachent leur pécule dans les bas de laine ou sous les matelas ; celle des pessimistes qui cherchent à changer leurs dinars en devises et à les exfiltrer à l’étranger. Selon des experts libyens, au moins 24 milliards de dinars (près de 15 milliards d’euros), soit 90 % des liquidités totales du pays, circuleraient en dehors du système bancaire, ce qui coûterait à la Libye au moins 5 points de PIB, selon la US-Libya Business association.

Résultat, les banques manquent de trésorerie pour les salaires des fonctionnaires – 70 % des actifs – et des retraités. Les clients sont souvent obligés de faire la queue des heures pour retirer quelques centaines de dinars par semaine. C’est donc la débrouille qui prime pour faire la chasse aux billets. Une situation ubuesque pour un pays dont la Banque centrale possède quelque 65 milliards de dollars de réserves, mais les habitants ont fini par s’y habituer. Et les plus malins font fortune.

Les cambistes informels font florès à Tripoli et ailleurs dans le pays. Dans la capitale, ils officient au grand jour sur la place de l’Horloge, derrière la Banque centrale, malgré les régulières opérations de nettoyage. Enfants, vieux, exhibent leurs liasses de devises. Début novembre, au marché officiel, l’euro s’échangeait à 1,6 dinar libyen ; au marché noir, il atteignait 6,3 dinars. Mais il n’y a pas que les dinars qui sont bradés. Une institution s’est muée en arnaque : chaque année, les Libyens perçoivent sous forme de carte de débit une allocation de change annuelle de 500 $.

« Les courses sont devenues une activité à plein temps »

Ceux qui peuvent voyager à l’étranger rachètent ces cartes en dinars à un taux plus important que le taux officiel pour inciter le vendeur mais en dessous du marché noir. Une fois hors du pays, ils récupèrent le cash sous forme de dollars. La devise est ensuite changée au prix fort sur le marché noir libyen. La fraude est devenue si massive que le gouvernement d’union nationale à Tripoli envisage d’arrêter cette allocation.

Cette pénurie d’argent rend les achats de provisions difficiles : « Les courses sont devenues une activité à plein temps : les prix flambent. On ne trouve rien à des prix corrects », s’exaspèrent les ménagères tripolitaines interrogées. Le manque de produits dans les étals devient un problème de plus en plus prégnant. La faute aux lettres de crédits censées permettre aux importateurs d’acheter les marchandises à l’étranger.

La Tunisie est un important exportateur pour la région occidentale de la Libye. Mais, seule la Banque tuniso-libyenne (BTL) peut confirmer les lettres de crédits libyennes avant que les produits ne soient acheminés par voie maritime, comme l’exige la loi. Or, en 2017, elle n’a validé que pour 3,2 millions de dinars tunisiens (972 000 euros) de transactions et les deux pays n’ont plus de lignes maritimes officielles depuis 2011. Pour contourner ces obstacles, la solution est le transit par voie terrestre.

Afrah Byia !

Seulement, le principal poste frontière de Ras Jadir a été fermé deux mois, en 2017, et les groupes armés qui tiennent le point de passage exigent des pots-de-vin de plus en plus importants. La parade des commerçants est d’utiliser les taxis collectifs, des camionnettes de neuf places, ou les cars quand ceux-ci circulent. À l’aller, ils se trimballent des milliers de dinars, au retour, ils ont les poches vides mais des ballots pleins de marchandises.

« On est obligé de passer par la case « Afrah byia ! » [littéralement « Fais-moi plaisir »] pour soudoyer les miliciens en Libye et les douaniers en Tunisie. Cela fonctionne car personne n’a intérêt à ce que le trafic s’arrête », détaille Wissal, une commerçante libyenne, spécialisée dans le textile.

Les autorités financières ont décidé de lutter contre ces fuites de capitaux en incitant les Libyens à se bancariser. Les banques proposent des terminaux de carte de crédit aux commerces ou des systèmes de paiements par téléphone mobile. Mais la culture du cash reste prédominante, d’autant plus que hors des grandes villes côtières, les services bancaires, voire l’accès à l’électricité, sont quasi absents.

Les bailleurs de fonds internationaux ont, eux aussi, compris l’importance d’injecter des liquidités pour faciliter la vie quotidienne et faire tourner le commerce. L’agence de développement Expertise France et le département de Développement international du Royaume-Uni ont signé un accord, en mai 2018, pour la création de la première agence de microcrédit, Assaray Namaa, en Libye. Les premiers versements sont prévus pour le premier trimestre 2019.

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