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Art et Culture

Olivier Caumont : « Girault de Prangey, un observateur éclairé du monde arabe »

Le Musée de Langres dévoile les dessins, les aquarelles et les photographies de Girault de Prangey, acquis en dix ans. Retour avec Olivier Caumont*, conservateur, sur le parcours et le regard de cet amateur éclairé des architectures arabes et du Moyen-Orient.

Propos recueillis par Serges David, envoyé spécial à Langres

Pourquoi remettre en lumière aujourd’hui Girault de Prangey, 128 ans après sa disparition et vingt ans après sa dernière exposition, la crainte qu’il tombe dans l’oubli ?

Non, mais nous sommes plutôt fiers de faire ressurgir la mémoire de Girault de Prangey. L’artiste est intimement lié au Musée de Langres, à l’histoire de la ville et à nos collections. Il est d’ailleurs l’un des membres fondateurs du Musée. Girault de Prangey est l’héritier d’une famille aristocratique d’origine langroise depuis des siècles et qui a vécu à Langres. Il nous semblait donc légitime, avec les collections réunies depuis des années, plus les collections anciennes, de donner l’occasion d’une présentation de son travail renouvelée, différente de la manière dont on le percevait jusqu’à maintenant.

Et comment percevait-on Girault de Prangey jusqu’à présent ?

On le voyait sous deux angles majeurs : son rôle d’historien de l’architecture arabe et son rôle de photographe. Il est l’un des tout premiers chercheurs sérieux ayant étudié l’architecture arabe du bassin méditerranéen. Ensuite, il est l’un des pères de la photographie à travers le Daguerréotype. Ce sont les deux points par lesquels Girault de Prangey était un sujet essentiellement connu.

Il compare les sites lointains : la mosquée de Séville avec celle de Damas, par exemple. Il trace ainsi l’histoire de l’art arabe : voilà ce qui était à la naissance de monuments, voilà les monuments de l’apogée, les monuments du déclin…

Pour notre part, nous reconstituons son travail d’archéologue marnais, son travail d’artiste-dessinateur, d’aquarelliste, de peintre, son rôle d’éditeur de grands livres d’art. Nous soulignons l’importance de la villa des Tuaires, son domaine de Langres, qu’il va constituer progressivement pendant cinquante ans et qui devient une projection de lui-même. Tous ces aspects permettent, non pas de répondre à la disparition de la mémoire de Girault de Prangey – espérons que ça ne sera pas le cas ! –, mais au contraire, de lui donner sa véritable dimension.

Que tentait de démontrer l’artiste par ses visites en Afrique, au Moyen-Orient, un monde globalisé avant l’heure du point de vue de l’art ?

Girault de Prangey part en voyage au Maghreb et en Andalousie d’abord par goût personnel, à un moment où ces territoires-là portent un imaginaire romantique.

À 25-30 ans, Girault de Prangey est un jeune romantique qui lit des œuvres évoquant ces paysages et ces pays. Ils enflamment évidemment son imaginaire. Il a envie d’y aller lui aussi pour voir. Pas à titre uniquement personnel, puisqu’il documente, il dessine, il mesure, il étudie finement le bâtiment, parce qu’il veut rendre aux autres le résultat de son voyage à travers ses grands livres et son étude sur l’Orient.

Ensuite, il y a l’autre grand voyage, celui du « Grand tour ». C’est aussi une tradition que les jeunes lettrés de son temps avaient, à savoir effectuer un grand tour oriental, pour aller en Grèce, en Égypte, en Palestine, en Turquie ou voir le tombeau du Christ. Tout cela est dans l’esprit du moment. Nous voyons aussi l’idée de comparer l’architecture arabe, qu’il a vu en Tunisie ou en Algérie, avec ce qu’il va voir à Damas et à Alep, en Syrie, ou en Égypte pour y construire une histoire de l’architecture arabe du bassin méditerranéen.

Il compare les sites lointains : la mosquée de Séville avec celle de Damas, par exemple. Il trace ainsi l’histoire de l’art arabe : voilà ce qui était à la naissance de monuments, voilà les monuments de l’apogée, les monuments du déclin… il ne faut pas oublier que Girault de Prangey est un homme de son temps. Il a un raisonnement de l’histoire de l’art qu’on ne tient plus du tout aujourd’hui.

Son attrait pour les minarets arabes a-t-il influencé l’ensemble de son œuvre ? 

Le minaret est emblématique des architectures arabes qu’il étudie, il en est un élément majeur, donc l’ouvrage l’intéresse en tant que tel.

Il est aussi un signe graphique pratiquement avec son attrait, il est également l’élément fort de l’architecture arabe : on a le clocher de la cathédrale chrétienne, désormais on a aussi le minaret de la mosquée arabe.

Et le minaret est l’élément le plus symbolique, c’est un élément qui s’élève, il est l’endroit où figurent le plus de décors. Donc Girault de Prangey s’y intéresse au plan artistique, c’est pour cela qu’il le représente beaucoup.

On peut regretter qu’il ne soit pas allé un peu plus au sud de l’Afrique…

Là, ça aurait été le projet, pour le coup, d’une autre génération ! En 1830, 1850, on va en Égypte et au Maghreb. Aller au-delà du Sahara, c’est l’affaire de la seconde moitié du xixe siècle. C’est quelque chose à laquelle Girault de Prangey n’a certainement pas pensé, ce n’est pas de son temps.

Pourtant, pour comparer les chefs-d’œuvre architecturaux d’Orient et du Maghreb, ne fallait-il pas être en avance sur son temps ?   

Il a effectivement une grande sensibilité liée au Patrimoine. Il l’exprime à la fois en étudiant les monuments de son territoire en France, mais en allant voir ces architectures, qu’on commence simplement à étudier à son époque, qui sont celles de l’Orient, des cultures arabes et de la Méditerranée. Et en cela, vous avez raison, il est complètement novateur !

Peut-on alors qualifier Girault de Prangey d’« avant-gardiste » ?

La formule avant-gardiste est contemporaine et ne peut être appliquée à Girault de Prangey. Mais dire qu’il est original, qu’il est nouveau dans ces sujets d’étude, oui, clairement !

Dans ce cas, comment explique-t-on le fait qu’il se soit retiré dans sa villa des Tuaires, se considérant incompris par ses pairs et par ses compatriotes ?

Ses premiers livres, ceux des années 1830 consacrés au Maghreb et en Andalousie, ont eu du succès. Ils ont été commentés très positivement et lui ont donné cette réputation d’historien de l’architecture arabe. Mais les livres suivant le second voyage, ceux qu’il édite après 1845, ont connu moins de succès. Il est difficile d’en connaître les raisons, en tout cas, il en a été, semble-t-il, assez déçu.

C’est une des raisons de son repli vers les affaires personnelles, vers la villa des Tuaires. Il préféra y retourner plutôt que de continuer à étudier ou à diffuser pour les autres, du moins en ce qui concerne les résultats de ses études sur l’architecture arabe.

Que doivent faire les Africains et les Moyen-orientaux qui veulent aller plus loin dans la compréhension de la cosmogonie Prangeyenne ?

C’est simple. Qu’ils viennent à Langres pour voir l’exposition à partir du 1er juillet au 29 novembre 2020 ! Évidemment, c’est le moment et le lieu pour découvrir Girault de Prangey avec l’ensemble de sa production, les dessins orientaux, les vues égyptiennes, avec toutes les œuvres qui n’ont jamais été encore montrées et qu’on voit dans l’exposition.

Nous avons aussi beaucoup de visites guidées. Si on ne peut pas venir à Langres, on peut acheter le catalogue de l’exposition dans lequel on trouvera les études et les images de tout ce qu’il a produit. C’est donc aussi une manière de découvrir Girault de Prangey.

*Olivier Caumont est directeur et conservateur des musées de Langres

ENCADRE

Musée d’Art et d’Histoire, Place du Centenaire 52 200 Langres

EXPOSITION 

Mille et un Orients. Les grands voyages de Girault de Prangey.

Jusqu’au 29 novembre, tous les jours sauf le mardi.

Prix : 7 euros (adultes) 4 euros (moins de douze ans), gratuit pour les moins de douze ans. Billets qui donnent droit à la visite de deux Musées.

Renseignements sur www.musees-langres.fr

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