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Art et Culture

Fanny Gonella : Déconstruire la dynamique qui a amené à la colonisation

Le Fonds régional d’art contemporain de Lorraine (FRAC Lorraine) a présenté, in situ, l’exposition À plusieurs qui interroge nos différents rapports à l’Art. Rencontre avec sa directrice, Fanny Gonella.

Propos recueillis par Serges David, envoyé spécial

Nous sommes ensemble aujourd’hui à Metz. Pourquoi ?

Pour parler d’une exposition dont l’installation vient de s’achever au Fonds régional d’art contemporain (FRAC) Lorraine. Elle sera présentée au public dès que nous pouvons rouvrir. L’exposition s’intitule « À plusieurs ». Nous présenterons également une deuxième exposition, celle d’Aurélie de Heinzelin, dans l’espace Degrés Est, dédié aux artistes.

Lors de la présentation des œuvres des expositions, vous avez plusieurs fois parlé de la colonisation ; en quoi a-t-elle un impact dans la création des œuvres exposées ?

Les œuvres témoignent de la réflexion d’artistes qui sont particulièrement actifs dans les mécanismes de décolonisation des esprits. Sans forcément parler de faits historiques, ils évoquent les structures dominantes de pensée et travaillent à les remettre en question, à différents plans.

L’exposition est un espace de test qui permet de reconfigurer les espaces et qui permet de s’interroger sur une construction différente. Elle constitue un espace de test idéal pour repenser le rapport à l’espace, le rapport à l’autre.

Que ce soit Kengné Téguia – un artiste sourd – et qui déconstruit les mécanismes d’habitude, ou bien Tarek Lakhrissi qui nous parle de stratégies de survie et de résistance. Je citerai aussi Tabita Rezaire qui, elle, interroge notre rapport au corps, notre rapport au Cosmos. Elle cherche à sortir d’une relation rationnelle et considère que nous faisons partie d’un Cosmos, d’un tout. Vous le voyez, le travail de tous ces artistes nous pousse à d’innombrables interrogations !

À travers l’apport intellectuel de cette exposition, quelle Afrique finalement visez-vous, vu que plusieurs de vos artistes en sont originaires ?

Ibrahim Meïté Sikely, Inès di Folco et Tarek Lakhrissi

Vu par le prisme du territoire français, c’est en fait toute la dynamique capitaliste qui a amené à la colonisation. Nous réfléchissons à la situation dans laquelle nous sommes aujourd’hui et à la manière de réfléchir à la déconstruction d’états de fait qui ont été développés au XIXe siècle et dont nous avons hérité, et dont on réalise les limites.

Nous ne définissons pas ici de zones géographiques particulières, puisque tous les artistes de cette exposition sont liés au territoire français, même si Tabita, par exemple, habite au Brésil et en Guyane. Il est vrai qu’on oublie souvent le rôle de l’Amérique du Sud dans la question des diasporas, on aborde davantage l’Afrique. De son côté, Ines di Folco nous parle de Cuba, ce qui nous permet d’évoquer aussi toute la région des Caraïbes.

Comment procédez-vous dans le choix des artistes au point d’en arriver à des expositions transversales ?

Chaque processus d’exposition est unique, même si elle part toujours d’une rencontre. Pour « À plusieurs », tout part d’un autre projet qui avait été monté quand je travaillais encore en Allemagne, en 2017. Comme toujours, les expositions partent de rencontres, des choses dont on a entendu parler ou qu’on a vues.

Elle fait parfois endroit écho avec l’expérience personnelle, – généralement on ne l’identifie pas totalement. À un moment, une machine se met en branle, la tête commence à réfléchir, et tout ce qu’on croise va rentrer en résonance avec ce sujet qui nous préoccupe. Et à partir de là, si les contenus s’agglomèrent, on va regarder le travail des artistes, on les rencontre, on parle avec eux… On va ainsi détecter des affinités, des résonances, des préoccupations communes et envisager d’avancer ensemble.

Comment intéressez-vous un Africain au fin fond de Zanzibar à vos expositions ?

Je pense que ce n’est pas à moi de dire ce qui est intéressant pour lui. De mon côté, je peux juste partager mes propres réflexions, mais je ne cherche à convaincre personne, surtout pas ! D’autant, et c’est tant mieux, que les gens ne seraient pas du tout intéressés. Parce que des milliards de questions doivent être posées, réfléchies, et tout le monde ne peut pas réfléchir à la même chose : on n’est pas obligés de marcher dans la même direction.

Comment interagir avec un artiste de Zanzibar, qui dit « tiens, j’irai rejoindre une exposition » ? Déjà, il faut penser bilan carbone, donc l’artiste ne viendra pas à Metz pour une exposition. D’ailleurs, c’est plutôt la démarche inverse qui m’intéresse, parce que je suis Blanche, je vais plutôt chercher à présenter ce travail auprès d’autres Blancs et leur dire qu’il est peut-être un peu temps de regarder les choses différemment.

L’autre versant, c’est pour des personnes dont les noms vont évoquer des paysages, des régions du monde, et pour lesquels nous pourrons nous dire « cette exposition pourrait rentrer en résonance avec mon parcours ». Le titre de l’exposition sera le nom des artistes, et le public pourra dire qu’il se passe quelque chose et que le nom répond à sa curiosité.

Pourquoi cette exposition est, à mon sens, importante ? C’est qu’elle ne cherche pas du tout à imposer un style, un point de vue. Nous avons invité des personnes, chacun y a mis du sien ; résultat, il n’y a aucune homogénéité, nous sommes tous différents, mais nous arrivons quand même à tenir dans le même espace.

C’est le seul projet de ce type d’exposition ?

Nous participons à une déconstruction des canons artistiques, c’est la base de notre travail. Je pense que l’histoire de l’art est devenue une discipline politique ces dernières années ; la question de la représentation est essentielle à savoir : « Qui montre qui ? Qui parle au nom de qui ? » Et produire une image de la réalité, ce sont des points de repère essentiels pour naviguer dans le monde. Je pense qu’il est important de proposer d’autres images, d’autres points de repère visuels pour se déplacer dans le monde.

Dans ce contexte de crise sanitaire, ne craignez-vous pas d’être traité de « sujet non essentiel », avec votre façon de concevoir votre exposition ?

Je sens la dimension un peu subversive de votre question ! Justement, nous sommes en train de nous demander, comment nous pourrons nous déplacer dans cette situation inexplicable, où l’on a encore plus besoin de l’art !

La poétesse Audre Lorde disait que « la poésie n’est pas un luxe » et nous sommes dans cet état d’esprit ! On ne peut pas faire l’économie de repenser nos repères, puisque le monde nous force à le faire.

Une oeuvre des artistes du FRAC Lorraine

À l’époque où j’ai commencé dans l’histoire de l’art, je ne comprenais rien autour de moi. Je regardais des bâtiments, je regardais des choses et je m’interrogeais sur leur sens, sur l’organisation de ce monde. Je me suis dit que l’histoire de l’art allait m’aider à comprendre pourquoi le monde ressemble à ce qu’il est aujourd’hui.

L’exposition est un espace de test qui permet de reconfigurer les espaces et qui permet de s’interroger sur une construction différente. Elle constitue un espace de test idéal pour repenser le rapport à l’espace, pour repenser le rapport à l’autre.

Envisagez-vous des expositions en Afrique et aux Antilles ?

Désormais, les musées doivent aussi réfléchir à leur bilan carbone. Déplacer une exposition, c’est « faire des tours » avec des volumes de caisses énormes à transporter ; l’économie ne s’y prête guère en ce moment. Cela dit, les idées voyagent pas mal, et nous avons aussi plusieurs œuvres matérielles qui peuvent voyager.

Ce qui est vrai aussi, c’est que nous, en Europe, ne connaissons pas forcément les contextes que vous évoquez, africains ou antillais. En tout cas, nous n’en sommes pas familiers, donc nous avons besoin de travailler en partenariat avec des structures sur place. Peut-être pourront-elles valoriser des contenus qui les traversent, et nous pouvons éventuellement venir en soutien. Quoi qu’il en soit, je ne serai pas là pour projeter ma réalité sur celle des autres !

Quand le public pourra-t-il avoir accès à vos expositions ?

Dès que nous pourrons rouvrir. Nous sommes ouverts du mardi à dimanche les après-midi en semaine et toute la journée en week-end. Un point important, l’accès est gratuit !

L’accessibilité est une question essentielle : tout le monde peut venir. Nous avons prévu un accès pour les personnes en fauteuil ainsi qu’une accessibilité aux personnes sourdes.

C’est aussi le moment de préparer la période post-Covid…

Je pense que tout le monde est en train d’interroger son rapport au corps, son rapport à la physicalité et la possibilité de se déplacer. Dans cette logique, nous avons développé plusieurs projets dans l’hypothèse d’une nouvelle fermeture. Comment peut-on continuer à amener des contenus artistiques aux gens qui restent bloqués dans leur environnement domestique ? Nous avons-là des questionnements forts. Les circuits et modes de circulation de l’art, ce dont nous venons de parler, il nous faudra les repenser. Nous y travaillons.

Nous avons aussi lancé une politique d’acquisition d’éditions illimitées qui peuvent circuler de manière totalement différente, qui n’ont pas forcément besoin de nous pour pouvoir imaginer d’autres circuits, et d’autres formes d’accès.

SD

 

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