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Art et Culture

Africa2020. N’Goné Fall : « Nous ne sommes pas un peuple assisté ! » 

L’architecte sénégalaise N’Goné Fall est la Commissaire générale de la saison Africa2020. A la Friche La belle de mai à l’occasion de l’événement culte Here Comes Africa, elle présente un projet basé sur le dialogue entre différents artistes, scientifiques, agitateurs d’idées, dans une vision panafricaine qui ne gomme pas les spécificités de chacun.

Propos recueillis par Serges David, envoyé spécial à Marseille

Du point de vue africain, peut-on dire qu’avec Africa2020, l’Afrique s’exprime ?

Tel est justement l’objectif pour moi, d’où le sous-titre de cette saison : une invitation à regarder et à comprendre le monde d’un point de vue africain.

Avec quatre camarades, collègues, qui exercent dans les domaines des sciences sociales, politiques, et de l’art contemporain, nous avons établi une cartographie des idées et des défis qui débouche sur de la recherche et de la production dans les arts, les sciences, l’entrepreneuriat.

Pour moi, il était extrêmement important que cette saison soit exclusivement portée par la société africaine, pas par les États, et que des professionnels africains collaborent avec des structures en France qui accueillent les projets. Il n’était pas question de se contenter du regard de Français sur l’Afrique, mais de présenter le regard des Africains sur le monde.

On peut dire que la saison Africa2020, avec des centaines de milliers de personnes impliquées, et plus de 500 projets, c’est : « Comment l’Afrique pense-t-elle le monde de demain ? »

Cette saison Africa2020, retardée, n’a débuté qu’en décembre 2020. Se déroule-t-elle comme vous le souhaitez ?

Effectivement, à l’origine, la saison Africa2020 devait se dérouler du 1er juin au 31 décembre 2020. Et puis en mars, la Covid-19 est venue toquer à nos portes. Nous avons alors compris très vite, que nous n’allions pas pouvoir démarrer le 1er juin, en conséquence, tout a été décalé de six mois.

La saison a donc commencé le 1er décembre en Martinique et en Guyane, qui n’étaient pas confinées. Nous avons commencé tout le travail pédagogique dans les écoles : maternelle, primaire, secondaire, lycée. Nous avons présenté beaucoup de projets en ligne et depuis le 19 mai 2021, soit depuis que les établissements recevant du public ont rouvert, les visiteurs peuvent découvrir énormément de choses.

Pendant le confinement entre le 1er décembre et la mi-mai, ce sont 150 projets que les professionnels, les journalistes et les scolaires ont pu voir ; quelquefois, le grand public y a eu accès via les bibliothèques.

Vous venez de le dire, Africa2020 compte énormément de projets, que gagnent les artistes et les opérateurs africains ?

Ce qu’ils gagnent, c’est déjà d’avoir la possibilité de s’exprimer et de présenter un projet selon leurs propres termes et conditions. Personne ne travaille bénévolement, les gens sont rémunérés.

Cette saison, nous avons constitué un comité de mécènes ; toute la programmation et les projets sont financés un peu par la France, mais surtout par des entreprises et des fondations qui sont de France, du Nigeria et de Madagascar.

Chaque opérateur africain ou français qui a déposé un projet a aussi déposé un budget avec une demande de financement qui a été étudiée par un comité de programmation, qui comptait onze experts d’Afrique et de la diaspora, d’Allemagne et des États-Unis. Bien vite, le travail a commencé, mais quand la Covid-19 est arrivée, beaucoup des travailleurs africains, du reste indépendants, ont été gênés : les salaires qu’ils devaient toucher en 2020 ont été décalés en 2021. Avec les mécènes, nous avons constitué un fonds de réserves, pour justement compenser cette perte de revenus.

On vous a entendu, à plusieurs reprises, appeler à un projet panafricain contre un projet africain. Où se trouve la nuance ?

La différence c’est que dans un projet panafricain, on n’est pas là pour représenter son pays, son groupe ethnique, sa langue, sa couleur de peau. On n’est pas là pour célébrer l’Afrique où s’auto-célébrer.

Nous ne sommes pas dans une démarche de nationalisme, par rapport à des populations pour lesquelles, encore aujourd’hui, on conteste les frontières héritées de la colonisation.

Un projet panafricain, c’est l’esprit panafricain qui a conduit à la fondation de l’Organisation de l’unité africaine, puis de l’Union africaine, c’est aussi se dire que nous participons à un destin collectif du continent. Ce qui veut dire que chaque personne ou structure qui a proposé un projet, a travaillé avec des artistes et des intellectuels qui viennent de différents pays du continent.

Ce qui m’intéressait, c’était d’avoir justement cette addition de propositions et de points de vue sur la même question. À titre d’exemple, je vous citerai les artistes ou intervenants qui ont travaillé sur la question de la mémoire. Que signifie « la mémoire », quand on est romancier angolais, cinéaste égyptien, un docteur en neuroscience qui vient de l’Afrique du Sud ? Qu’est-ce que la mémoire, quand on est un chorégraphe sénégalais ?

Il nous a intéressés de réunir des professions différentes et aussi de contexte et de vécu différents et ensemble, ils transcendent cette question de la mémoire. Nous observons quel genre de discussion on peut tenir entre les personnes venues de pays africains qui travaillent sur le projet ; avant de le restituer et d’entamer un dialogue avec un public français.

Voyez le projet de l’artiste Emeka Ogboh, par exemple, à Fræme, qui fait l’ouverture du Quartier général de Marseille, la liste des participants et des remerciements est kilométrique !

Même si c’est lui Emeka Ogboh, artiste sonore, qui travaille beaucoup sur les questions liées à la gastronomie, tout son projet tourne autour du voyage des épices pour évoquer la migration. Il témoigne aussi de la manière dont les épices et produits africains ont transformé la culture française, à travers sa gastronomie.

Je dis au Français, laissez les Africains s’exprimer, et peut-être même que vous apprendrez de nous. Dans tous les projets, qu’ils soient scientifiques ou artistiques, les Africains arrivent avec leur savoir-faire et leur compétence. Nous ne sommes pas un peuple assisté ! 

Emeka Ogboh a travaillé avec énormément de personnes de la diaspora africaine à Marseille, mais aussi sur le continent avec des gens qui ont participé depuis la Côte d’Ivoire, le Ghana ou le Cameroun. Lui-même étant originaire du Nigeria.

On vous fait le reproche de favoriser l’internationalisme au lieu de mettre en évidence les spécificités culturelles par pays africain.

Pourtant, quand Emeka Ogboh présente un projet, il parle de son vécu ! Avec l’installation sonore qu’on voit et tous ces champs polyphoniques, il rend hommage, à travers son initiative, à sa culture ibo. Et il se place, en même temps, dans une dimension plus universelle du chant.

Je ne parle pas ibo, je parle wolof, mais cette installation de Emeka Ogboh me touche. Chacun apporte son vécu, son histoire, ces références, voilà le travail collectif que nous privilégions.

C’est pourquoi nous ne présentons aucun projet où une personne seule vient se mettre en avant ! Seules discussions nourrissent la construction d’un projet qui débouche sur quelque chose de particulier.

On n’est pas dans une internalisation de la culture, ce ne sont pas les États-Unis d’Afrique non plus ! La richesse de l’Afrique tient ici dans une addition de points de vue, et dans des personnalités qui travaillent ensemble, parce qu’elles ont envie de travailler ensemble aussi. Nous ne les forçons pas !

Cela dit, comment appréhender une idée de l’Afrique, un continent de 30 millions de km2, et plus de 1,2 milliard de personnes ? Pour moi, cela passait par des projets panafricains et la mise en avant de différentes sensibilités ; de toute façon, quoi qu’il arrive, ce sont les Africains qui sont aux commandes, parce qu’il faut qu’ils soient aux commandes de leur destin.

« Il faut qu’ils soient aux commandes de leur destin. » Cette formule permet de corriger la vision souvent paternaliste, parfois misérabiliste sur l’Afrique.

Je l’espère bien ! Sur ce point, je suis plutôt rassuré pour l’avenir quand je vois le nombre de musées partenaires.

Tous les musées avaient pour obligation d’inviter des commissaires d’exposition du continent ou de la diaspora africaine. Rien que cette démarche est une révolution en France. Cela ne s’est jamais vu : en une année, on compte une vingtaine de commissaires d’exposition africains, de la diaspora africaine qui présentent des projets dans de grands établissements français. On retrouve cette dynamique aussi dans les projets en musique et dans l’enseignement.

Ne serait-ce que d’envoyer le message aux Français : l’Afrique dispose de toutes les compétences, elle n’a plus besoin aujourd’hui au xxie siècle, d’être définie par la France.

Laissez les Africains s’exprimer, et peut-être même que vous apprendrez de nous. Je sais que par rapport à ce projet Fræme avec Emeka Ogboh, l’équipe de la Friche a beaucoup appris. Et dans tous les projets, qu’ils soient scientifiques ou artistiques, les Africains arrivent avec leur savoir-faire et leur compétence. Le message le plus important c’est ça : Nous ne sommes pas un peuple assisté !  

SD

 

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