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Analyse

Vers un prix plancher pour le cacao ?

Au terme d’un bras de fer d’un mois, la Côte d’Ivoire et le Ghana ont repris la vente des fèves de cacao sur le marché mondial. S’ils n’obtiennent pas un prix plancher ferme, les producteurs bénéficieront d’un mécanisme de compensation plus favorable. 

Par Christian d’Alayer 

À 31 ans d’intervalle, Nana Akufo-Addo, président du Ghana, et Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire, ont semblé réussir ce que Félix Houphouët- Boigny (FHB) n’avait pas obtenu en 1988 : obtenir un prix constant et suffisamment rémunérateur du cacao auprès des majors du secteur. Il faut toutefois relativiser l’exploit : FHB, le « Père de l’Indépendance » avait, le premier, retenu les exportations de cacao aux ports de San-Pedro et d’Abidjan pour tenter de faire monter les cours.

À l’époque seul l’Occident consommait vraiment tandis que les grands chocolatiers mondiaux élargissaient la production à l’Asie et l’Amérique latine, tout en faisant réduire à quelques pourcentages le taux légal de cacao dans leurs produits pour qu’ils s’appellent quand même « chocolat ».

Houphouët-Boigny a été obligé de céder et se plier aux conditions des Occidentaux via le FMI. Il a été contraint de supprimer la fameuse « Caistab », la Caisse de stabilisation des prix qui était l’intermédiaire obligé des acheteurs et libéraliser totalement les échanges entre producteurs, les petits paysans africains, et acheteurs, les gros négociants et les multinationales du chocolat. 

En juin 2019, les gouvernements du Ghana et de Côte d’Ivoire ont stoppé eux aussi les livraisons. Et les grands chocolatiers mondiaux (voir tableau 4) ont accepté de payer la fève de cacao sur une base minimale de 2 600 $ la tonne.

Ce qui va permettre aux deux gouvernements de garantir à leurs paysans un revenu minimal suffisant au moins pour les inciter à continuer à produire. Compte tenu de la surproduction de 2016-2017, les prix s’étaient effondrés, comme le montre le tableau 1, et les paysans avaient alors décidé de moins produire.

Les prix minimaux aux paysans devraient être décidés en juillet, mais on sait qu’en dessous de 1 000 F.CFA au kilo (1,52 euro), lesdits paysans continueront à diminuer les surfaces consacrées au cacao : c’est le prix en dessous duquel ils perdent de l’argent alors que le revenu du cacao leur procure à peine de quoi vivre, soit 0,78 $ par jour selon une étude du cabinet True Price pour la marque de commerce équitable Faitrade, parue au printemps 2018.

L’affaire n’en est qu’à ses débuts, comme le marché : les pays émergents consomment peu de chocolat et les perspectives sont donc énormes. S’assurer de ses approvisionnements dans ces conditions est un minimum, ce qui explique l’accord rapide des grands chocolatiers sur un prix plancher cette année.

Qui a calculé que les producteurs de base ne touchaient que 6 % du prix du chocolat, 6 petits milliards $ sur les 100 milliards $ que génère le marché du cacao transformé. 

Les compagnies n’ont plus le choix 

On le voit : 1 000 $ la tonne refusés en 1988, 2 600 $ acceptés en 2019, ce n’est pas le Pérou quand on sait qu’en moyenne et après la crise de 2008, les prix des matières premières ont été multipliés par 4,5 par rapport à 1999 : le paysan de base n’a pas vu venir le boom dans le cacao !

Ses conditions matérielles n’ont pas changé depuis 1988, au point qu’il a parfois réduit sa production comme on peut le voir dans le tableau 3. Les majors n’ont pas eu le choix : elles doivent faire face aujourd’hui à l’éveil des marchés en développement, leurs manoeuvres de 1988 étant on ne peut plus insuffisantes face à la menace de non-livraison des deux principaux pays producteurs.

Et, finalement et face à la baisse de production de ces deux principaux pays producteurs de fèves, elles ont accepté un prix qui n’est pas très éloigné de la réalité (les prix se sont redressés depuis janvier 2019).

Elles n’avaient guère le choix, sachant qu’il n’existe pas, pour l’instant, de cacao de synthèse comme la vanilline a pu venir au secours des transformateurs de vanille – ce qui n’a pas empêché d’ailleurs l’envol du cours de la vraie vanille ! Félicitons toutefois les deux pays d’avoir réussi à obtenir un prix plus favorable pour la campagne en cours… 

Car les pays en développement s’éveillent et se mettent à consommer aussi du chocolat, notamment celui de ces majors, qui est à la portée de nombreuses bourses. Certes, l’Occident reste le principal consommateur.

Si les États-Unis sont de loin les premiers consommateurs mondiaux, essentiellement de chocolat au lait très sucré, les Anglais les copient et les Suisses sont les producteurs les plus réputés de ce genre de chocolat avec les Belges. Les Français sont les rois du chocolat noir amer dont la consommation croît sensiblement dans les classes aisées du monde entier, notamment en Chine. 

Un faible prix plancher 

On voit bien toutefois que l’essentiel du cacao mondial finit ses jours dans des préparations industrielles du type Mars ou Ferrero (le fameux Nutella). Et les crises des producteurs n’arrêtaient pas de succéder aux crises, le commerce « éthique » ne changeant strictement rien à la donne. Ce qu’ont paru obtenir les gouvernements ghanéen et ivoirien, est simplement un prix plancher bas.

Reste à le faire grimper tout en ristournant aux paysans une part suffisante pour les faire vivre dignement (il y a beaucoup de petites exploitations dans le cacao). Malheureusement, le 4 juillet 2019, les grandes firmes chocolatières refusaient d’accorder sur long terme un prix plancher aux producteurs. Le prix de 2 600 $/tonne ne sera valable que pour cette campagne 2019-2020. Sachant tout de même que le Ghana et la Côte d’Ivoire n’auraient pas livré en deçà de ce prix. 

L’affaire n’en est donc qu’à ses débuts, comme le marché : les pays en développement consomment encore peu de chocolat et les perspectives sont donc énormes. S’assurer de ses approvisionnements dans ces conditions est un minimum, ce qui explique aisément l’accord très rapide des grands chocolatiers mondiaux sur un prix plancher cette année. Qui leur permet de garder la main : car, tout de même, le gros des recettes du marché du chocolat va dans les poches des transformateurs.

Dont font partie les pays producteurs de cacao qui exportent des produits non pas finis, mais séparés : poudre et beurre notamment. Mais l’essentiel de la vraie transformation est américain et européen. Parce que la consommation est toujours majoritairement américaine et européenne. Les Africains fabriquent du chocolat mais n’en consomment que très peu : le marché intérieur est tout de même la base du transfert de technologie en matière alimentaire !

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