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Analyse et Opinion

Vers une malédiction du lithium ?

Vers une malédiction du lithium ?
  • Publiéjuin 4, 2024

L’Afrique ne doit pas céder aux sirènes hurlantes occidentales et se précipiter dans l’extraction du lithium sans garantie des droits humains et environnementaux et sans être certaine de participer à l’ensemble de la chaîne de valeur, juge une étude.

 

Différents projets en cours ou envisagés témoignent d’un intérêt et d’un investissement croissants dans les ressources en lithium de l’Afrique, créant une ruée vers ce métal rare. Si ces intérêts présentent des opportunités, il reste des défis importants à relever, relève une étude universitaire La course aux minéraux essentiels en Afrique : Une bénédiction ou une nouvelle malédiction des ressources ? L’étude est publiée par l’éditeur de recherches scientifique Elsevier.

La course aux minéraux essentiels en Afrique risque d’avoir des répercussions socio-écologiques à long terme plutôt que de profiter au continent, si des mesures durables appropriées ne sont pas prises. 

Tout d’abord, constatent les auteurs, la participation de l’Afrique à la chaîne d’approvisionnement en lithium ne va pas au-delà de l’extraction. C’est pourquoi, récemment, le Zimbabwe et le Ghana ont demandé que le minerai de lithium soit transformé en concentré avant d’être exporté. Le lithium du projet Karibib en Namibie devrait être exporté vers une usine chimique des Émirats arabes unis pour y être traité.

Comme pour toutes les ressources minérales, les avantages économiques augmentent aux derniers stades de l’évaluation, tels que le traitement, le raffinage et la fabrication. Ainsi, limiter la participation aux étapes inférieures de la chaîne d’approvisionnement limite également les avantages économiques qu’un pays peut en tirer. Par conséquent, « la plupart des pays africains ne seront pas en mesure de tirer pleinement parti des avantages économiques attendus de l’extraction du lithium s’ils ne participent qu’aux activités en amont », insiste l’étude.

Qui considère que compte tenu de la crise de l’énergie dans la plupart des pays africains, de la complexité et de l’indisponibilité des technologies d’extraction et de traitement du lithium, « il semble que la participation de l’Afrique à la chaîne d’approvisionnement en lithium en aval soit un rêve lointain ».

En outre, contrairement aux autres grands pays producteurs de lithium, où les entreprises productrices sont locales, toutes les entreprises qui investissent dans les ressources en lithium de l’Afrique sont des multinationales étrangères, ce qui limite les avantages économiques que les pays africains peuvent tirer de la production de lithium. « L’Afrique a donc besoin d’une planification stratégique pour relever ces défis. » 

 

Préserver les écosystèmes

Sans oublier que l’extraction de lithium n’est pas sans dégâts sur l’environnement, détaille longuement l’analyse. En effet, l’extraction de lithium en roche dure implique généralement le défrichement de plusieurs hectares de végétation, ce qui pourrait entraîner une perte importante de biodiversité. Le défrichement de la végétation expose de grandes surfaces de sol à des phénomènes météorologiques violents, entraînant un ruissellement et une érosion intenses, avec les impacts environnementaux négatifs qui en découlent sur la richesse de la biodiversité et d’autres écosystèmes.

Maquette du projet Ewoyaa Lithium au Ghana et de son éventuel impact environnemental.
Maquette du projet Ewoyaa Lithium au Ghana et de son éventuel impact environnemental.

 

Les sites en chantiers (au Ghana, en RD Congo) ou existants d’extraction de lithium en roche dure en Afrique abritent certaines des espèces de flore et de faune les plus riches en biodiversité au monde, certaines espèces n’existant nulle part ailleurs sur Terre tandis que d’autres sont menacées d’extinction, s’inquiètent les universitaires.

Et pourtant, les écosystèmes forestiers naturels intacts de certaines de ces régions sont parmi les plus anciens du monde et constituent des habitats importants pour les humains, la faune et des milliards de micro-organismes. Ces forêts constituent également d’importants puits et réservoirs de carbone pour la planète, la protégeant ainsi du changement climatique et des impacts associés.

Dans ce contexte, comment tolérer la méthode de forage et de dynamitage, généralement employée dans l’exploitation du lithium en roche dure ? Elle génère de grands volumes de matériaux géologiques, expose des roches intactes et fragmentées à l’air et à l’eau, et crée une forme de relief qui diffère considérablement du paysage naturel.

Retenue d'eau aux abords du projet Manono Lithium en RD Congo.
Retenue d’eau aux abords du projet Manono Lithium en RD Congo.

 

De plus, le traitement de l’exploitation minière du lithium en roche dure utilise des quantités substantielles d’eau, ce qui a des répercussions importantes sur les ressources en eau de surface et en eau souterraine, affectant les écosystèmes qui en dépendent et la disponibilité pour les communautés voisines. Et les auteurs de s’inquiéter, par exemple, que le projet Ewoyaa Lithium au Ghana ne prévoie aucune source d’approvisionnement en eau !

En revanche, le projet de lithium de Goulamina au Mali s’approvisionnera principalement en eau à partir d’un barrage existant, situé à 25 km du site, et sera complété par la collecte d’eau de pluie et une extraction limitée d’eau souterraine.

 

La complexe question foncière

La problématique est la même pour l’énergie : l’extraction du lithium en roche dure nécessite une forte consommation d’énergie. Et pourtant, les pays africains où ces opérations minières sont proposées ou en cours ont déjà du mal à assurer un approvisionnement énergétique durable. Le projet Manono Lithium en RD Congo dispose d’une infrastructure limitée dans les zones environnantes, l’électricité étant produite dans la commune de Manono à l’aide de générateurs diesel et d’un système d’énergie solaire récemment mis en service, ainsi que d’une énergie hydroélectrique potentielle. Or, moins de 10% de la population de la RD Congo a accès à l’électricité.

L’étude s’attarde enfin sur les impacts sociaux de l’extraction du lithium. Elle recense différents litiges relatifs aux droits fonciers et la corruption, le déplacement et la perte des moyens de subsistance des communautés locales, ainsi que les problèmes de santé et de sécurité. Sans oublier la question des conditions de travail.

Souvent, l’’origine de ces conflits provient de la coexistence d’un système de gouvernance de l’accès aux terres dualisé, régi à la fois par les politiques de l’État et les lois coutumières.

La propriété des ressources minérales par l’État au nom de la population introduit des complexités dans la mise en œuvre et l’interprétation du droit étatique et coutumier, ce qui contribue de manière significative aux conflits actuels liés aux ressources dans de nombreux pays africains.

Ces conflits sont encore intensifiés par la recherche de minerais critiques et la géopolitique qui l’accompagne. Nous le voyons avec les désaccords prolongés entre la société australienne AVZ Minerals et le conglomérat chinois Zijin Mining, qui se disputent les droits miniers dans la région de Manono en RD Congo, réputée pour abriter l’un des plus grands gisements de lithium au monde.

En conclusion, les auteurs rappellent que l’Afrique, moins industrialisée, est moins concernée par les politiques de « transition » vers une économie à faible émission de carbone, si l’on ne tient pas compte de sa propre demande en produits industriels produits hors du continent.

 

Une nécessaire gouvernance africaine

Deuxièmement, ils constatent qu’avec plus de 30 % des gisements mondiaux de minéraux essentiels, les pays africains pourraient s’approvisionner mutuellement en minéraux essentiels afin d’éviter une rupture de la chaîne d’approvisionnement, voire un monopole de la part des pays non africains.

« Ainsi, les revendications d’urgence des minerais critiques ne servent que les intérêts géopolitiques et économiques des pays occidentaux et de la Chine, et non ceux de l’Afrique. » Cependant, l’Afrique dispose d’un potentiel inexploité en tant que fournisseur majeur de minerais essentiels au niveau mondial.

Bien sûr, les problèmes socio-écologiques décrits plus haut ne sont pas nouveaux dans le secteur des ressources en Afrique, reconnaissent les auteurs. Qui insistent : « La ruée vers les minerais essentiels de l’Afrique renforce les problèmes, les complexifie et fait dérailler les efforts déployés pour les combattre. »

Voilà pourquoi la course aux minéraux essentiels en Afrique risque d’avoir des répercussions socio-écologiques à long terme plutôt que de profiter au continent, si des mesures durables appropriées ne sont pas prises. Reste donc à l’Union africaine d’élaborer enfin une « Stratégie pour les minéraux critiques en Afrique », qui guidera les pays membres dans la négociation de contrats et d’accords miniers.

@AB

Écrit par
Laurent Soucaille

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