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Analyse et Opinion

Monopoles, attention danger ?

Monopoles, attention danger ?
  • Publiéjanvier 16, 2024

L’Afrique encourage le libre-échange mais finance de grands groupes qui constituent des monopoles, lesquels exercent des pressions sur les prix et augmentent les inégalités. Le cas de Dangote Group, dans le ciment et dans le pétrole, résume cette problématique.

 

L’augmentation considérable de la richesse des milliardaires est étroitement liée au renforcement du pouvoir des grandes entreprises et des monopoles. Telle est la ligne directrice de l’analyse que vient de publier Oxfam International, qui s’interroge sur le pouvoir des grandes entreprises et l’augmentation des inégalités. On contestera sans doute quelques propos, quelques données, mais le discours d’Oxfam, étayé par des chiffres du FMI ou de la Banque mondiale, alimente un débat auquel l’Afrique n’échappe pas.

En effet, à force de prôner à la fois le libre-échange avec la ZLECAf et la création de « Champions africains », les États eux-mêmes ont favorisé la création de monopoles de fait. Bien sûr, le premier nom cité sur le continent est celui du groupe Dangote. Quel est le « retour » sur investissements des pays africains en matière de création de richesse, de développement durable, face aux bénéfices des grandes entreprises ? Sachant que l’Afrique n’a pas non plus à rougir de compter de grands groupes leaders capables, par leur taille, de négocier les prix de leurs fournisseurs et de rivaliser à l’international.

« Que gagne exactement le Nigeria à envisager de personnaliser sa politique d’importation de pétrole et ses ressources pour Dangote et à accepter de récompenser l’entreprise en cas d’échec de la production, si les résultats n’atténuent pas les problèmes ? »

Dans le monde, d’après les données de Wealth X, citées par Oxfam, les 1 % les plus riches possèdent 43 % de tous les actifs financiers mondiaux. Dans les pays du Moyen-Orient, les 1 % les plus riches détiennent 48 % du patrimoine financier. Cette part est de 50 % en Asie et de 47 % en Europe.

Sept des dix plus grandes entreprises mondiales ont un milliardaire comme PDG ou comme actionnaire principal. « Les propriétaires milliardaires utilisent ce contrôle pour s’assurer que le pouvoir des grandes entreprises ne cesse de croître grâce à une concentration croissante du marché et à des positions de monopole, avec la bénédiction des pouvoirs publics. Ce pouvoir accru des grandes entreprises est alors utilisé pour obtenir des rendements toujours plus élevés pour les actionnaires, aux dépens du reste de la population », s’insurge Oxfam.

 

« Consolidation » de l’agriculture africaine

Bien entendu, l’étude fait la part belle aux monopoles (ou oligopoles) de l’industrie pharmaceutique, reconnaissant que les autorités de la concurrence se sont saisies de cette question.

Ce qui a été dénoncé (ou loué) au moment de la crise sanitaire, n’est pas le fruit du hasard : entre 1995 et 2015, soixante sociétés pharmaceutiques ont fusionné pour ne former que dix géants mondiaux, les « Big Pharma ». Deux entreprises internationales détiennent aujourd’hui plus de 40 % du marché mondial des semences. Les « Big Tech » dominent les marchés : les trois quarts des dépenses publicitaires mondiales en ligne profitent à Meta, Alphabet et Amazon, et plus de 90 % des recherches en ligne dans le monde s’effectuent via Google. « En Afrique, le secteur agricole est marqué par la consolidation, c’est-à-dire le rapprochement ou la fusion de grandes entreprises du secteur », insiste Oxfam.

Sources : OCDE, Oxfam.
Sources : OCDE, Oxfam.

 

Les monopoles renforcent le pouvoir des grandes entreprises et de leurs propriétaires au détriment de toutes les autres. Des organismes comme le FMI reconnaissent que le pouvoir des monopoles s’accroît et alimente les inégalités, tandis que les marges moyennes des multinationales ont explosé au cours des dernières décennies. Le pouvoir monopolistique ayant permis aux grandes entreprises de nombreux secteurs concentrés de se coordonner implicitement pour augmenter leurs prix afin d’accroître leurs marges depuis 2021, les secteurs de l’énergie, de l’alimentation et des produits pharmaceutiques ont ainsi connu d’énormes hausses de prix. Un pouvoir accentué par les géants de la finance privée (BlackRock, State Street et Vanguard).

Selon Oxfam, les grandes entreprises monopolistiques exercent leur pouvoir de quatre manières : récompenser en priorité les riches, et non celles et ceux qui font tourner l’entreprise ; pratiquer l’évasion fiscale ; inciter à la privatisation des services publics ; contribuer au dérèglement climatique.

Une usine Dangote Cement.
Une usine Dangote Cement.

 

Les personnes les plus riches sont les principales bénéficiaires de l’économie mondiale, juge l’ONG. Certaines de ces personnes tirent profit de centaines d’années de colonialisme, dont l’héritage se perpétue encore aujourd’hui. Les groupes « racisés » sont moins susceptibles de posséder des entreprises. Aux États-Unis, 89 % des actions sont détenues par des personnes blanches, 1,1 % par des personnes noires et 0,5 % par des personnes hispaniques.

 

Une économie de vieux garçons

En 2022, en Afrique du Sud, seules 39 % des sociétés cotées à la Bourse de Johannesbourg étaient contrôlées par des personnes noires. De la même manière, au niveau mondial, seule une entreprise sur trois est détenue par des femmes. Une étude portant sur 5 727 entreprises africaines montre que la direction générale est plus susceptible d’être assurée par une femme s’il y a des femmes parmi les actionnaires de l’entreprise.  « Ces données suggèrent que les structures de propriété de type « old boys’ club » peuvent entraver l’autonomisation des talents féminins dans les grandes entreprises », commente Oxfam.

Et Aliko Dangote dans tout cela ? Oxfam le cite parmi les premiers exemples, après Bernard Arnault et Jeff Bezos. Selon Oxfam, la personne la plus riche d’Afrique détient un « quasi-monopole » sur le ciment au Nigeria et domine le marché sur le continent africain. Dangote Cement affiche des marges bénéficiaires parmi les plus élevées au monde (45 %), tout en bénéficiant d’un taux d’imposition de 1 % sur quinze ans. Résultat : d’après la Banque mondiale, « à une époque » (sic), les Africains payaient le ciment plus cher qu’ailleurs dans le monde, dénonce Oxfam qui prévient que Dangote « étend actuellement son empire ».

Allusion à l’ouverture, en 2023, d’une immense raffinerie de pétrole, un projet soutenu par la Banque centrale du Nigeria et le gouvernement. Cette raffinerie a représenté pour le pays un considérable investissement et nul ne doute que l’installation permettra au Nigeria de ne plus importer de produits pétroliers raffinés qui coûtent une fortune en devises.

Toutefois, mentionne la presse nigériane, le Centre for Transparency Advocacy (CTA) considère comme « impératif » que le nouveau gouvernement prenne des mesures proactives pour garantir l’exécution du projet dans la plus grande transparence, et que cela ne conduise pas à un monopole dans le secteur.

Le CTA souligne également que l’État doit garantir que les bénéfices de l’installation sont partagés équitablement entre les Nigérians, l’organisme exhortant la nouvelle administration de Bola Tinubu à donner la priorité aux principes idéaux dans toutes les transactions sur le projet, en particulier dans la mise en œuvre de processus d’appel d’offres transparents, de lignes directrices claires et de mécanismes de contrôle solides pour empêcher tout détournement de ressources et tout favoritisme.

 

Monopole privé contre monopole public

À la suite de la mise en service de la raffinerie, la plupart des organisations de la société civile, en particulier dans le secteur des industries extractives, ont exprimé leurs préoccupations quant à la transparence de l’approvisionnement en pétrole brut, notamment. Elles jugent que l’Initiative nigériane pour la transparence des industries extractives (NEITI) devrait se conformer pleinement aux principes de l’initiative pour la transparence des industries extractives (EITI), dont le Nigeria est signataire.

« En tant qu’acteur majeur de l’industrie pétrolière et gazière, l’ITIE commencera bientôt à s’engager auprès de la raffinerie Dangote sur les questions spécifiques relatives à la participation de 20 % que la NNPC, la compagnie publique, a prise dans la raffinerie au nom de la Fédération », a promis le directeur de l’ITIE, Orji Ogbonnaya Orji.

Si l’arrivée de Dangote a heureusement brisé le monopole de la NNPC, de nombreuses voix au Nigeria expriment la crainte que ce développement ne signifie que le remplacement du monopole gouvernemental par un autre détenu par le secteur privé.

« Avec cette raffinerie colossale, Dangote a l’avantage dans les secteurs intermédiaires et en aval de l’industrie pétrolière et gazière, et tout nouvel arrivant aura besoin des dix prochaines années pour rattraper son retard. Plus c’est gros, plus c’est avantageux », confie au Guardian Zayyad Muhammad, analyste financier.  

« Il est étonnant de voir à quel point les politiques macroéconomiques du Nigeria sont modifiées pour accorder aux entreprises de Dangote un traitement de faveur qui ne se traduit pas par des avantages rentables pour le reste de la nation. La politique macroéconomique devrait contribuer à créer un environnement économique stable pour la majorité », observe Cheta Nwanze, partenaire de SBM Intelligence, dans une note de blog.

Et l’analyste de comparer le Nigeria à La Ferme des animaux de George Orwell. « Outre les vaches sacrées, il y a aussi l’inconfort auquel nous sommes confrontés à cause des actions de ceux qui, pour des raisons narcissiques, mettent la charrue avant les bœufs. » L’analyste s’insurge, par exemple, contre le souhait de Dangote de limiter les importations de pétrole aux seules raffineries licenciées et actives au Nigeria, exprimé lors de l’ouverture de la raffinerie.

Rapport d'Oxfaml sur les inégalités et les monopoles.« Le fait même que de telles demandes puissent être formulées ouvertement et devant des membres d’une Assemblée nationale qui devrait être composée de personnes soucieuses de leurs circonscriptions respectives, nous montre à quel point les choses sont déséquilibrées. »

Selon Cheta Nwanze, le Nigeria ne progressera pas uniquement grâce à l’enrichissement de Dangote. En effet, « la personnalisation de la politique gouvernementale est une approche erronée qui est responsable de la plupart des dommages associés aux modèles de gouvernement moins équilibrés tels que les monarchies et les théocraties ».

Et l’analyste de s’interroger : « Que gagne exactement le Nigeria à envisager de personnaliser sa politique d’importation de pétrole et ses ressources pour Dangote et à accepter de récompenser l’entreprise en cas d’échec de la production, si les résultats n’atténuent pas les problèmes ? »

 

@AB

Écrit par
Laurent Soucaille

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