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Analyse et Opinion

Minerais : l’Afrique entre positions dominantes et défis structurels

Minerais : l’Afrique entre positions dominantes et défis structurels
  • Publiéfévrier 5, 2024

La transformation des minerais en produits transformés, comme les batteries, se heurte à de nombreux obstacles, liés à l’absence de marché africain, à l’exigence d’agilité des industries et aux tentations protectionnistes des pays occidentaux.

 

Les ambitions de l’Afrique en matière d’exploitation de ses minerais doivent être analysées au regard des réalités géologiques et économiques de chaque projet, ainsi qu’au regard des spécificités politiques et environnementales de chaque pays. Tel est le constat d’une courte étude de l’AFD (Agence française de développement).

Bien sûr, le continent dispose de solides atouts ; elle dispose même d’une « position dominante » pour quatre minerais critiques : le cobalt (RD Congo, Madagascar, Ouganda, Maroc) ; le manganèse (Afrique du Sud, Gabon) ; le chrome et les platines (Afrique du Sud, Zimbabwe).

L’Afrique fait face à un risque industriel, notamment dans le domaine des batteries où la technologie évolue très vite. Et à un risque commercial, avec la montée en puissance du « protectionnisme vert » des pays occidentaux.

Elle est également présente dans la production de cinq autres minerais : la bauxite (Guinée) ; le cuivre (RD Congo, Zambie, Mauritanie, Maroc, Égypte) ; le graphite (Tanzanie, Madagascar) ; le nickel (Afrique du Sud, Madagascar) ; le zinc (Afrique du Sud). « Une opportunité pour utiliser ce changement de rapport de force et lancer un nouvel agenda de transformation des minerais sur le continent », comment l’AFD.

En effet, les gouvernements des pays producteurs proposent aux investisseurs de transformer les minerais sur place afin de créer davantage de valeur ajoutée et de susciter des retombées économiques locales ou régionales. « Avec le temps, la plupart de ces projets pourraient devenir réalités et fonctionner de manière pérenne. »

Sachant que pour certains pays moins bien dotés, il pourrait s’agir, dans un premier temps, d’enrichir l’offre de fournisseurs de produits et de services à destination des sociétés minières : véhicules de transport, pièces de rechange, restauration, main-d’œuvre. Ce développement de l’offre pourrait s’accompagner d’exigences contractuelles de recours à des entreprises africaines. Voilà qui « renforcerait » les chaînes de valeurs, dans un continent, on le sait, trop peu transformateur de minerais.

Il faut néanmoins tenir compte des réalités de marché. Et les économistes de prendre en exemple le cuivre. Déjà, la RD Congo et la Zambie disposent d’importantes capacités de « smelting » (fonderie), étape avant le raffinage. Le produit exporté sous forme d’anode n’est donc pas « brut » ; pour autant, les capacités de raffinage ne sont pas suffisantes pour développer une activité de transformation, en Afrique. Or, le coût de la fonte du minerai – qui permet la transformation du concentré de cuivre en métal – est actuellement très bas au niveau international.

 

Des projets structurants

« Cela peut profiter aux producteurs africains ne disposant pas de fonderies sur place ; ils peuvent envoyer leurs concentrés à l’étranger, en particulier en Chine, pour les y transformer à moindre coût. » Voilà pourquoi la Zambie et la RD Congo ne transforment qu’une petite partie de leur production de cuivre.

Selon l’AFD, le continent n’est « pas encore prêt » pour la production de batterie à destination des véhicules électriques. Selon eux, les chaînes de valeur sur les batteries seront davantage viables lorsqu’il existera un marché à proximité. « Malheureusement, la faible accessibilité financière et le manque d’infrastructures signifient que le marché africain des véhicules électriques devrait rester limité pendant de longues années. » Certes, il existe un potentiel plus important des véhicules électriques à deux ou trois roues – qui utilisent des batteries au lithium, au fer et au phosphate [voir l’exemple du Togo].

Une pierre de cobalt extraite en RD Congo (photo AFP).
Une pierre de cobalt extraite en RD Congo (photo AFP).

 

« Les industries basées sur la chimie des batteries pourraient ainsi être viables. » Les investissements nécessaires dans les usines de fabrication de cellules pourraient être facilités par un soutien aux fabricants nationaux, par de nouvelles découvertes de lithium et par une coordination régionale sur son raffinage. Ainsi, on voit se développer des projets de production de batterie dans la zone RDC-Zambie- Zimbabwe avec la perspective de créer des véhicules deux ou trois roues électriques pour le continent.

Dès lors, l’enjeu pour le continent prend une nouvelle dimension : la transformation du minerai sur place afin de créer davantage de valeur ajoutée dans les économies. La stratégie adoptée par certains pays africains est d’essayer de forcer la main aux compagnies minières en imposant des restrictions sur les exportations de matières premières non transformées afin de favoriser les industries africaines. Par exemple la Guinée avec la bauxite et le fer, ou le Gabon avec le manganèse. « Les résultats suggèrent que ces restrictions à l’exportation pour favoriser la transformation au niveau local ne sont pas efficaces », reconnaissent les économistes. Parfois, ces mesures peuvent dégrader la performance globale des industries du fait de la dégradation de l’exportation des minéraux extraits.

 

Rien n’est acquis

Un problème majeur de la transformation locale est celui du financement. Les pays ont besoin d’attirer investisseurs pour construire des usines. C’est dans ce contexte que l’on voit émerger des projets de ZES (Zones économiques spéciales) comme celle en projet entre la RD Congo et la Zambie dans les batteries, à l’initiative de la CEA et d’Afreximbank.

L’autre défi qui attend une industrie de transformation est, nous l’avons vu, l’absence d’un marché local suffisant. Aucun pays africain ne possède à lui seul tous les minéraux nécessaires à la production de batteries. En revanche, « mettre en commun leurs approvisionnements en minéraux pourrait permettre d’atteindre les échelles nécessaires ». C’est là que la ZLECAf (Zone de libre-échange continentale africaine) « peut proposer un cadre intéressant pour ces transformations ». En soutenant le commerce intra-africain de minerais transformés, la ZLECAf pourrait aussi contribuer à faire progresser l’industrialisation de l’Afrique et réduirait sa dépendance à l’égard des produits de base importés. Subsistent, bien entendu, des « défis majeurs » en matière d’infrastructure, d’autant que les industries de transformation de minerai en produits raffinés sont souvent « très énergivores ». Enfin, un dernier obstacle tient dans l’insuffisance de transports terrestres.

On le voit, l’« Afrique dispose de perspectives de création de valeur encourageantes mais pas acquises ». Pour réussir son pari, elle doit renforcer sa position sur le marché des matières premières minérales, exploiter ses avantages comparatifs (notamment ses faibles émissions de gaz à effet de serre) et améliorer ses infrastructures, ses systèmes énergétiques et ses conditions générales d’investissements.

Sachant que le continent fait face à deux risques émergents. Tout d’abord, un risque industriel, notamment dans le domaine des batteries où la technologie évolue très vite. Puis un risque commercial, avec la montée en puissance du « protectionnisme vert » dans les pays occidentaux. « Des alliances sont donc à bâtir au niveau des pays africains et aussi au niveau international. L’Europe, le Japon et les États-Unis multiplient les offres de partenariats dans un esprit « gagnant – gagnant » qu’il faudra juger au fil du temps », préviennent les économistes de l’AFD.

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@AB

Écrit par
Laurent Soucaille

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