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Analyse et Opinion Entretien

L’indispensable reconquête de la souveraineté agricole

L’indispensable reconquête de la souveraineté agricole
  • Publiéjuillet 11, 2022

L’économiste Pierre Jacquemot éclaire la manière dont l’Afrique peut et doit assurer sa souveraineté alimentaire. Amélioration des rendements et agro-écologie, libre-échange teinté de protectionnisme… Les paradoxes ne sont qu’apparents.

 

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

 

Vous avez publié 2021 Souveraineté agricole et alimentaire en Afrique : la reconquête. La crise actuelle ne fait que mettre en évidence le retard du continent en matière d’autosuffisance alimentaire.

Effectivement, on peut parler d’échec des politiques de sécurité alimentaire conduites par les gouvernements africains depuis une quinzaine d’années. La crise ukrainienne suit en fait une tendance très défavorable. On sait que, de 2019 à 2020, le continent a subi de graves sécheresses et des calamités naturelles qui ont affecté l’agriculture. La pandémie de Covid a évidemment entravé les échanges et l’activité de production. Sur les légumineuses, les céréales et les intrants, la crise ukrainienne vient amplifier une crise de plus longue durée.

 

Vous abordez dans ce livre des questions structurelles : le foncier, les habitudes entre nomades et sédentaires… des questions essentielles qui commandent ce rapport à la terre.

Pourquoi cet échec et cette situation d’insécurité alimentaire que l’on peut rencontrer pratiquement dans les 54 pays du continent ? D’abord parce que pratiquement aucun gouvernement n’a respecté les engagements qu’il avait pris en faveur du financement de l’agriculture. La Déclaration de Malabo en 2014 imposait aux États d’accorder au moins 10% des budgets nationaux à l’agriculture, ce qui n’a jamais été respecté. Cette situation est révélatrice d’un désintérêt envers les questions agricoles, alimentaires et nutritionnelles de la plupart des États. Je vois deux raisons principales à ce désintérêt.

Il faut opérer un changement radical autour du concept devenu très fort de « souveraineté alimentaire ». Il est plus fort que le concept de « sécurité alimentaire » car il signifie qu’on maîtrise l’ensemble des paramètres pour assurer la couverture des besoins de base des populations.

Demeure en Afrique une rente aux importations. Il est beaucoup plus profitable d’importer des céréales comme du blé ou du riz brisé que de produire localement du maïs ou du riz. Les importateurs jouent un rôle assez pernicieux sur les marchés et les « grands boubous » comme on les appelle dans certains pays sahéliens, exercent une influence importante sur les politiques. Les importateurs trouvent sur les marchés internationaux des produits d’assez bas de gamme à des prix de déstockage. Du fait de cette ouverture, les céréales importées à bas prix concurrencent les productions locales. C’est flagrant en ce qui concerne le riz. Seul le Mali est autosuffisant et Madagascar qui l’était, ne l’est plus.

La seconde raison est associée à l’urbanisation. Désormais, un Africain sur deux habite en ville et les modes de consommation des urbains s’orientent vers plus de produits transformés, en partie en défaveur des productions locales de céréales, de légumineuses, de volaille et de viande, de produits de la pêche.

 

On le sait, 60% des terres arables se trouvent en Afrique. Depuis trois ou quatre ans, on observe une amorce de changement. Mais est-ce le bon tempo pour rattraper un retard considérable dans ce domaine ?

Il n’est jamais trop tard pour bien faire, comme le dit le proverbe populaire ! Il est possible d’identifier, ici et là, des facteurs favorables et des dynamiques. La première chose est qu’il faut produire autrement et plus en passant à une agriculture intensive plutôt qu’une agriculture extensive.

Les réserves de terres arables ne sont pas infinies, à moins de remettre en cause le capital forestier ou les terres de parcours des pasteurs. Contrairement à l’image de « l’Afrique vierge », aux terres à conquérir par de nouveaux fronts pionniers, des limites foncières importantes existent. Dans ces conditions, l’accent doit être mis sur la productivité et donc sur l’intensification. Mais pas n’importe laquelle : si cette intensification suppose des engrais importés hors du continent, on voit bien qu’une crise telle que celle que l’on connaît actuellement avec l’invasion russe en Ukraine peut être préjudiciable à la souveraineté alimentaire.

Cela étant, il faut produire autrement. L’option à retenir est l’agroécologie, parce que respectueuse des équilibres naturels et peu gourmands en intrants importés. Les savoirs africains dans ce domaine sont importants. Le problème est le temps d’adaptation des agriculteurs.

Il faut aussi consommer autrement et favoriser les produits locaux au titre du « manger local » : céréales sèches (mil, sorgho, fonio, tef), maïs, riz local, manioc, tubercules (taro-cocoyam et macabo) et plantains, légumineuses (soja, niébé, arachide, pois chiche, pois d’Angole, fèves, lentilles) qui peuvent contenir de grandes quantités de protéines et de calories.

Nombreux sont les acteurs de changement déjà à l’œuvre. D’abord les femmes. Tout ce qui s’est passé de favorable ces vingt dernières années sur le plan social et économique et, plus largement, en matière d’amélioration du sort des Africains, tient à leur dynamisme. Elles changent les choses à chaque fois qu’elles parviennent à établir leur autonomie vis-à-vis des contraintes patriarcales.

Sur l’ensemble de la filière alimentaire, en particulier sur la transformation et la commercialisation, les jeunes sont les deuxièmes acteurs clé. Ils apportent les innovations tant dans les systèmes de production que dans l’usage des moyens de communication, à la condition qu’ils puissent trouver leur place dans les communautés traditionnelles. Ce n’est pas toujours facile car il est connu que le lignage repose sur une relation d’aîné à cadet qui peut être défavorable à ce dernier.

Autour des villes enfin, sont arrivés de nouveaux acteurs que j’appelle les agri-entrepreneurs. À proximité des villes, dans un rayon d’action d’une dizaine de kilomètres, ils développent des activités autour du fruitier, des légumes, des céréales sèches, sur des bases commerciales. Il s’agit bien d’activités parfaitement rentables.

 

Les nouvelles technologies peuvent-elles être utilisées pour une plus grande efficience et pour corriger le tir ? En mettant en parallèle l’obstacle du manque d’énergie…

Les Bolchéviques disaient que le changement, c’est le parti et l’électricité ! Cette problématique est un peu identique mais j’y ajouterais la téléphonie mobile comme moteur du changement. La question de l’électrification rurale est fondamentale. Nous voyons des changements spectaculaires dans le hors réseau, avec le recours au solaire, à l’éolien ou à l’hydraulique lorsque les circonstances sont favorables. Ils modifient la réalité du monde rural puisqu’ils donnent la possibilité de pratiquer l’irrigation, ainsi que de mettre en place une chaîne du froid et des activités artisanales fondamentales pour la vie du monde rural.

Ajoutez à cela la diffusion de la téléphonie mobile et la possibilité qui est donnée, du fait de l’accès aux smartphones, aux informations sur la météo, l’état des marchés, les prix, l’état des routes… Sans oublier les conseils agricoles. L’environnement du paysan s’améliore sensiblement. Les jeunes ruraux et les femmes sont particulièrement dynamiques sur l’usage intelligent des ressources de la téléphonie mobile.

 

Pour l’heure, ces expériences restent très limitées et doivent être généralisées…

Vous avez tout à fait raison. C’est la question du passage à l’échelle, c’est-à-dire du comment sortir des micro-réalisations très sympathiques mises en œuvre par des associations ou des ONG, financées parfois par l’aide internationale ou des fondations. Elles améliorent le sort des paysans, accroissent la production locale, densifient les chaînes de valeur des productions jusque vers les villes pour atteindre les demandes locales. Il faut sortir du projet pour passer à des dimensions plus importantes.

Pour ce faire, des politiques cohérentes sont nécessaires. Je vais dire quelque chose qui va peut-être choquer certains de vos lecteurs mais la protection provisoire aux frontières peut s’imposer, lorsqu’on a affaire à des importations de dumping, pour essayer de préserver ou de stimuler la production de céréales ou de légumineuses locales. Il faut aussi un système de financement adapté aux réalités du monde rural.

Il n’y a pas de financement pertinent pour l’agriculture dans le contexte africain. Les financements ne profitent qu’aux agri-entrepreneurs qui peuvent supporter des coûts de crédit relativement élevés. Le système financier et bancaire ne considère pas l’agriculture paysanne comme étant intéressante. Il faut alors stimuler le financement par d’autres moyens. Le microcrédit reste bien évidemment le plus adapté dans beaucoup de contextes.

Enfin, une politique cohérente des États est nécessaire en direction de l’agriculture. Il s’agit de jouer le jeu des organisations de producteurs, d’être à l’écoute des organisations de femmes et de jeunes, tous ceux qui veulent stimuler la production intérieure et conquérir la souveraineté alimentaire. Cela revient à jouer sur tous les leviers de la décision pour faire évoluer les choses.

Écrit par
Hichem Ben Yaïche

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