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Analyse et Opinion

Les paradoxes du marché du cacao

Les paradoxes du marché du cacao
  • Publiéavril 3, 2024

Les producteurs de cacao des deux leaders, Côte d’Ivoire et Ghana, ne profitent guère de l’envolée des cours mondiaux, au contraire des exploitants camerounais. De nouveaux acteurs émergent.

 

La production mondiale de cacao pourrait atteindre son plus faible niveau depuis sept ans, notamment sous l’effet d’aléas climatiques qui ont perturbé les récoltes des deux principaux pays producteurs, la Côte d’Ivoire et le Ghana. Cette diminution, combinée à des stocks faibles et à une demande robuste, provoque une surchauffe du marché, relèvent les analystes de GSA (Global Sovereign Advisory). La fève se négocie désormais à plus de 8 000 dollars la tonne, quatre fois plus qu’il y a deux ans et pulvérisant ses records des années 1970.

Si leurs régulateurs ne décident pas d’augmenter les prix, Côte d’Ivoire et au Ghana seront amenés à être de plus en plus décorrélés du prix du marché mondial, à mesure que celui-ci augmente.

Pour l’actuelle saison, le ministère ivoirien de l’Agriculture anticipe une diminution de la production de 20%, à 1,8 million de tonnes. De son côté, le Ghana, qui espérait retrouver un niveau de 850 000 tonnes, a révisé à la baisse ses prévisions et n’attend plus qu’entre 650 000 et 700 000 tonnes, un niveau comparable à la saison précédente (680 000 tonnes).

Au Ghana, la production est orientée à la baisse depuis plusieurs années (à l’exception de la récolte record de 2020-2021), situation qui s’expliquerait notamment par la forte prévalence d’un virus qui affecte les plantations. D’autres facteurs jouent, comme la moindre disponibilité d’engrais mais aussi la concurrence de l’orpaillage clandestin.

 

En Côte d’Ivoire, la production est restée stable ces dernières années, à l’exception de la saison actuelle. Du fait des difficultés des deux principaux producteurs mondiaux, la saison 2023-2024, qui s’achèvera en septembre, s’annonce donc sous de mauvais auspices, avec une production mondiale estimée à 4,4 millions de tonnes, en baisse de 11%, soit le plus faible niveau depuis sept ans.

Tous les producteurs ne tireront pas les mêmes bénéfices de cette embellie à court terme, nous y reviendrons.

Sur un plan plus structurel, les analystes pointent la part croissante, sur le marché mondial, de l’Amérique latine, tirée par l’Équateur.

La région, qui ne produisait qu’environ 13% du cacao mondial en 2000, a vu sa part augmenter à 16% lors de la saison 2016/2017, et un peu plus de 21% lors de la saison 2022/2023).

 

L’arrivée de nouveaux acteurs ?

L’ensemble de la zone a vu sa production plus que doubler (+129%) entre 2000 et 2022, là où celle de l’Afrique (hors Côte d’Ivoire et Ghana) progressait de 49% et celle de l’Asie-Pacifique refluait (-28%). Les difficultés rencontrées par les géants africains durant la saison actuelle ne devraient faire que renforcer la part relative de l’Amérique latine.

D’ailleurs, de futurs producteurs peuvent-ils émerger ?, s’interrogent les analystes.

L’histoire de la filière montre qu’il n’est rien de mécanique, mais l’actuelle hausse des prix pourrait pousser des pays à lancer, ou relancer, leurs activités. Outre que la demande mondiale ne semble pas faiblir, les nouvelles variétés de fève permettent de lancer la première récolte dès deux ans après la plantation, avec des rendements intéressants. Il est également possible d’améliorer les rendements sans attendre de nouvelles plantations, pour les producteurs installés.

Dans ce contexte, jugent les analystes, « le Nigeria est sans conteste le géant endormi du cacao africain » : le pays occupait la quatrième position mondiale en 2006 avec 485 000 tonnes produites ; sa production oscille désormais entre 245 000 et 290 000 tonnes annuelles. Or, le Nigeria s’intéresse à nouveau à la filière : le ministère de l’Agriculture a créé en 2022 un comité national de gestion du cacao, et celui de l’Industrie a présenté en 2023 un plan décennal pour porter la production à plus de 750 000 tonnes par an à l’horizon 2032.

Cela étant, ces annonces tardent à produire des effets concrets, et les professionnels réclament la remise en place d’un National Cocoa Board chargé de réglementer la filière, y compris les prix d’achat.

D’autres pays d’Afrique centrale voient aussi leur production croître rapidement. Ainsi la RD Congo produit désormais 30 000 à 40 000 tonnes de fèves par an – avec même un record à 69 500 tonnes de fèves en 2021, contre à peine plus de 7 000 tonnes il y a une décennie. Sachant que les régions du nord-est, les plus propices, sont en situation de conflit armé. Elles sont aussi situées à plus de 2000 km du premier port commercial.

De son côté, l’Ouganda produit désormais environ 35 000 tonnes de fèves par an, dix fois plus qu’au début des années 2000. Là aussi, le pays est confronté à des défis sécuritaires et de logistique.

 

L’intérêt des producteurs est-il préservé ?

D’autres pays pourraient favoriser la filière cacao, comme le Gabon qui envisage d’abonder un fonds de développement. De son côté, le Togo, à l’exemple de pays sud-américains, semble intéressé par les filières de haute qualité (label bio, pratiques anti-déforestation, commerce équitable, etc.).

Ghana et Côte d’Ivoire privilégient une forme spécifique de marché, caractérisé par le rôle central de l’État dans la filière cacao, mêlant contrôle de la qualité, fixation des prix, et plus largement structuration du secteur. Le rôle des régulateurs peut-il être contesté, s’interrogent les analystes.

L’autre particularité de la Côte d’Ivoire et du Ghana est que leur production est vendue en quasi-totalité à travers des contrats à terme, établis jusqu’à un an à l’avance avec les grands acheteurs – les géants du négoce tels qu’OLAM, Cargill ou Barry Callebaut, ou des grands chocolatiers comme Nestlé, Mars, Mondelez ou Lindt-Sprungli. Ce choix s’explique par la faiblesse des capacités de stockage dans les deux pays et la volonté de stabiliser les prix.

Les systèmes adoptés par Abidjan et Accra ont effectivement permis de maintenir des prix « bord champs » minimaux, et même de les relever substantiellement en Côte d’Ivoire après la période de libéralisation. Symétriquement, ces mêmes mécanismes retardent aussi le moment où leurs producteurs profitent des hausses de prix à l’international. C’est pourquoi les organismes régulateurs peuvent être incités à vouloir préserver leurs relations à long terme avec les grands acheteurs internationaux qui sont aussi devenus leurs prêteurs, au Ghana.

Abidjan et Accra sont aussi confrontés au fort pouvoir de négociation des grands acheteurs, considérablement accru par une forte concentration de la filière ces dernières années : une quinzaine de négociants et d’industriels consomment désormais la quasi-totalité des fèves mondiales.

La Côte d’Ivoire et le Ghana sont, enfin, contraints de veiller aux intérêts des transformateurs locaux, en concurrence avec les géants internationaux pour acheter les fèves, et dont les usines de concassage tournent désormais au ralenti. C’est la raison qui a poussé le régulateur ivoirien à mettre en garde, le 12 mars 2024, les exportateurs contre tout paiement d’un prix supérieur au prix obligatoire.

 

Le contre-exemple camerounais

Si les régulateurs ne décident pas d’augmenter les prix, Côte d’Ivoire et au Ghana seront amenés à être de plus en plus décorrélés du prix du marché mondial, à mesure que celui-ci augmente. Cette situation engendre des tensions, entre appels à la grève en Côte d’Ivoire et au démantèlement du monopole du régulateur au Ghana. De plus, ce contexte n’incite guère à de nouveaux investissements de la part des agriculteurs et encourage l’orpaillage clandestin.

GSA se penche enfin sur « le contre-exemple camerounais ». En effet, cinquième producteur mondial (290 000 tonnes en 2022), le Cameroun a totalement libéralisé sa filière cacao. Le prix y est déterminé par négociation entre acheteurs et agriculteurs, et ces derniers sont plus directement soumis aux variations de prix internationales. Et l’absence de tarifs minimaux ne les a pas conduits à toucher un tarif inférieur à ceux pratiqués en Côte d’Ivoire et au Ghana. Ici, l’augmentation des cours profite pleinement aux producteurs camerounais, qui ont pu vendre leurs fèves trois fois mieux que leurs confrères ivoiriens.

@AB

Écrit par
Laurent Soucaille

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