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Analyse et Opinion

Les fonds pour les vaccins doivent acheter africain

Les fonds pour les vaccins doivent acheter africain
  • Publiéaoût 16, 2022

C’est confirmé, Aspen cesse sa production de vaccins anti-Covid, faute de commandes. L’occasion de réaffirmer combien les organisations internationales responsables de l’achat de vaccins pour le continent devraient s’approvisionner davantage en Afrique, afin d’encourager le développement d’une industrie pharmaceutique africaine.

 

Après la débâcle d’Aspen, comment repenser l’industrie pharmaceutique en Afrique ? Le groupe pharmaceutique sud-africain a annoncé, le 10 août 2022, l’arrêt prochain de vaccins contre la Covid-19, en raison du manque de commandes. Trouvons dans les raisons de cette débâcle la possibilité d’un autre paradigme.

En novembre 2021, l’espoir : La plus grande entreprise pharmaceutique du continent, Aspen Pharmacare (Afrique du Sud), signait un accord de licence pour produire le vaccin Covid-19 de Johnson et Johnson (J&J) pour le vendre en Afrique et potentiellement au-delà, sous la marque Aspenovax.

Grands laboratoires et dispositifs tels que Covax ne doivent pas seulement « aspirer à soutenir les marchés locaux », comme le dispositif Gavi déclare qu’il le fera par le biais du renforcement des capacités, mais intégrer explicitement des objectifs de fabrication africaine dans leur conception.

Cette signature faisait suite à quelques autres annonces similaires – par exemple entre des fabricants chinois et marocains – qui visent toutes à fabriquer des vaccins sur le continent. D’un point de vue africain, l’expansion de la capacité de fabrication locale est cruciale pour éviter les problèmes futurs de thésaurisation de vaccins par des pays non africains ; une pratique qui a nui à la sécurité sanitaire de l’Afrique lorsque la Covid-19 s’est répandue.

Contrairement à d’autres accords de fabrication locale, l’accord sud-africain a été rapide. Une nouvelle usine a été ouverte à Gqeberha (Port Elizabeth) pour un coût de 3 milliards de rands (190 millions d’euros), et 500 personnes ont été formées à la production de vaccins. L’usine, qui devrait produire jusqu’à 300 millions de doses par an, s’appuie sur l’expertise d’Aspen dans la production d’antirétroviraux et de médicaments contre la tuberculose. En décembre 2021, l’usine avait déjà traité 120 à 180 millions de doses J&J, qui avaient été commandées et envoyées au centre d’approvisionnement commun de l’Union africaine pour être distribuées aux États africains.

 

Une politique de longue date

Avec le nouvel accord commercial, Aspen pourrait poursuivre cette activité, mais aussi distribuer le vaccin de manière plus indépendante.

Cependant, l’usine n’a toujours pas reçu une seule commande d’Aspenovax. Stavros Nicolaou, responsable du développement commercial stratégique d’Aspen, prévenait, bien avant août : si cette situation perdure, l’usine sera reconvertie pour produire des anesthésiques et d’autres médicaments, ce qui suscite des inquiétudes quant aux éventuelles pertes d’emplois et de compétences techniques.

Bien que ce soit une perte en soi, la perte la plus importante pourrait être celle de l’ensemble du secteur de la fabrication locale de produits pharmaceutiques. Si une usine de remplissage et de finition de vaccins ne peut pas survivre, comment les autres peuvent-elles le faire ? Quel est l’intérêt de mettre en place des processus de fabrication pharmaceutique locaux encore plus complexes et coûteux, où la recherche et le développement sont menés, et où les matériaux proviennent et sont traités sur le continent ?

Le fait est que le projet de fabrication locale n’est pas nouveau. Il s’agit d’une politique africaine de longue date. Le Plan de fabrication de produits pharmaceutiques pour l’Afrique (PMPA) de 2012, adopté par les chefs d’État de l’Union africaine, avait pour objectif d’améliorer l’accès, la qualité et l’accessibilité financière des produits pharmaceutiques, tout en favorisant la durabilité, la compétitivité et l’autonomie du secteur.

La Covid-19 a créé une nouvelle urgence. L’Union africaine et les Centres africains de contrôle et de prévention des maladies (Africa CDC) ont appelé à un « Nouvel ordre de la santé publique » alors que le continent s’efforce d’atteindre l’objectif de développement de l’Agenda 2063. En mars, le Partenariat pour la fabrication de vaccins en Afrique (PAVM) a publié un cadre d’action comprenant huit programmes avec un objectif clair : permettre à l’industrie africaine de fabrication de vaccins de développer, produire et fournir plus de 60 % des doses de vaccins nécessaires sur le continent d’ici 2040.

 

Un effet d’éviction

Comment les premiers défis d’Aspen s’inscrivent-ils dans ce cadre ? Le nouveau cadre ne sera-t-il qu’un plan de plus qui ne sera jamais mis en œuvre, ce qui est la marque de fabrique de l’Afrique ?

Nous sommes déjà passés par là. Le fait que l’Afrique ne représente que 3 % de la production mondiale de médicaments alors qu’elle importe plus de 80 % des produits pharmaceutiques qu’elle consomme n’est pas le fruit du hasard. Il s’agit d’une conception. Et c’est cette conception qu’il faut défaire pour que l’usine d’Aspen et – par extension – le cadre d’action réussissent.

Le problème de tous ces efforts de longue haleine est que les actions des acteurs externes non africains n’ont pas été prises en compte. Comme nous l’expliquons dans un prochain rapport sur cette question, la fabrication de produits pharmaceutiques sur le continent africain remonte à 1930, lorsque des multinationales ont commencé à établir des filiales dans les colonies africaines.

Les principaux pays d’implantation de ces entreprises pharmaceutiques étaient le Kenya, l’Afrique du Sud, le Nigeria et le Zimbabwe. Avec l’Égypte, le Maroc, l’Algérie et le Ghana, ils restent les principales plaques tournantes des 600 à 1000 fabricants de produits pharmaceutiques en Afrique. Plus de 80 % des fabricants du continent sont installés dans ces huit pays, 22 pays environ n’ayant aucune production locale.

Ces fabricants ont constamment du mal à se développer en raison de l’impact des importations, en particulier des achats auprès de ce que l’on appelle dans le domaine de la santé mondiale « les cinq grands » – le Fonds mondial, Gavi, l’Unicef, l’UNFPA et Pepfar. Le projet de Covax de s’approvisionner en vaccins Covid-19 pour les pays moins développés représente un nouvel ajout.

La théorie qui sous-tend ces fonds est que le regroupement des commandes auprès des fournisseurs – qu’il s’agisse de l’Inde, des États-Unis, de l’Europe ou même des pays africains – fera baisser les prix et permettra à ces produits pharmaceutiques d’être « accessibles » » à faible coût (ou gratuitement s’ils sont payés par des subventions de donateurs de l’OCDE) dans les pays relativement plus pauvres. Le problème de cette théorie est double.

Tout d’abord, elle souffre de ce que les économistes pourraient appeler « l’erreur de ceteris paribus » – l’hypothèse que tout le reste est égal. Ce que nous avons appris de manière très brutale à travers la crise Covid-19, c’est que cette hypothèse est fausse. Au début de la pandémie, les pays les plus riches accumulaient les vaccins. Aujourd’hui encore, les Africains n’ont pu avoir accès qu’à une moyenne de 0,5 dose de vaccin chacun, alors que les citoyens européens ou américains ont eu accès à au moins trois doses par personne. Les prix bas n’ont absolument aucune importance si l’approvisionnement ou la distribution ne sont pas assurés.

Deuxièmement, la théorie omet le phénomène commercial bien connu de l’éviction.

 

Une action rapide est nécessaire

Les achats mondiaux groupés peuvent évincer la fabrication locale en Afrique, en particulier aux premiers stades avant la mise à l’échelle, où les coûts de production sont nécessairement élevés, avant que les gains d’efficacité ne s’installent. Sans une gestion active, les achats mondiaux peuvent renforcer les chaînes d’approvisionnement en vaccins établies, qui sont fortement orientées vers les producteurs non africains. Nous l’avons constaté avec la Covid-19. Sur les quelque 1,3 à 2 milliards de doses fournies par Covax au cours des 15 derniers mois, aucune n’a été obtenue auprès de fabricants africains.

Ainsi, les fonds mondiaux peuvent finir par nuire à la sécurité sanitaire en Afrique plutôt que de la renforcer, et peuvent être considérés comme incompatibles avec les plans de développement africains.

Quelle est donc la solution ? La clé de la réalisation de ces plans se trouve hors d’Afrique, dans les conseils d’administration des cinq grands groupes et de Covax.

Pour que la fabrication locale réussisse, tous ces conseils doivent prendre des mesures rapides pour remédier à leurs effets d’éviction et utiliser leur pouvoir d’achat pour renforcer la sécurité sanitaire de l’Afrique. Ils ne doivent pas seulement « aspirer à soutenir les marchés locaux » – comme Gavi dit qu’il le fera par le biais du renforcement des capacités – mais intégrer explicitement des objectifs de fabrication africaine dans leur conception. Cela permettra non seulement de renforcer la sécurité sanitaire de l’Afrique, mais aussi de soutenir la croissance de la Zone de libre-échange continentale africaine et de créer un espace pour que les vaccins fabriqués en Afrique puissent entrer sur les marchés mondiaux.

D’ici là, les rêves qui se cachent derrière l’usine d’Aspen et d’autres nouvelles installations, et par extension la sécurité sanitaire de l’Afrique, sont dans la balance.

@AB

 

Écrit par
Hannah Ryder et Osaru Omosigho

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