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Analyse et Opinion

Le secteur privé victime de l’effet d’éviction

Le secteur privé victime de l’effet d’éviction
  • Publiéseptembre 29, 2023

L’évolution des contraintes économiques et la hausse des taux d’intérêt, à l’échelle mondiale, entraîne une réaffectation relative des crédits au détriment du secteur privé, constate la BEI dans une étude sur la finance en Afrique.

 

 

Dans un rapport intitulé La Finance en Afrique, publiée cette semaine, la BEI ((Banque européenne d’investissement) constate, entre autres analyses, la dépendance des pouvoirs publics, et par ricochet des entreprises privées, à l’égard du financement bancaire intérieur.

L’effet d’éviction se produit lorsque les banques prêtent davantage au secteur public en raison de l’augmentation des emprunts publics, entraînant une baisse des prêts au secteur privé. Tendance amplifiée, donc, par le durcissement actuel des conditions de financement à l’échelle mondiale et l’augmentation de l’inflation. Dans certains pays toutefois, cette tendance n’est que relative : la demande privée de crédits reste forte.

La nécessité de soutenir l’activité économique par des politiques budgétaires anticycliques expansionnistes s’est accentuée à la suite de la pandémie et, sous d’autres modalités, en raison de la guerre en Ukraine.

Premièrement, des taux nominaux plus élevés et des taux supérieurs à l’inflation ont rendu les titres souverains encore plus attrayants que l’octroi de prêts à des entités privées, qui par essence présentent plus de risques. Cet effet a également réduit la demande de crédit du secteur privé du fait que la dette est devenue plus chère. Deuxièmement, l’aversion au risque a réduit l’intérêt des investisseurs étrangers pour les marchés obligataires en monnaies africaines, rendant pratiquement impossible l’émission d’obligations en devises fortes par les pays émergents africains. « Un vide que quasiment seuls les banques nationales et un nombre restreint d’investisseurs nationaux peuvent combler », commente la BEI.

La hausse de la dette publique entraîne également une augmentation de l’encours des banques sur la dette souveraine intérieure, émise en monnaie locale.

 

 

Selon les constats de la BEI, la contraction des prêts bancaires au secteur privé est la plus marquée en Afrique du Nord, en Afrique de l’Ouest et en Afrique australe, avec des reculs d’environ 10 points de pourcentage. En conséquence, l’encours des banques sur le secteur public s’est accru, en particulier en Afrique du Nord et de l’Est (augmentation d’environ 10 à 13 points de pourcentage). En Afrique centrale, l’encours sur le secteur public est passé de pratiquement zéro à 16 % du total des actifs. L’Afrique de l’Est et l’Afrique australe ont toutefois enregistré de légères hausses des prêts accordés par les banques au secteur privé en 2021 et 2022.

 

Un phénomène bien connu

Ces hausses peuvent être liées aux interventions des autorités monétaires et nationales visant à réduire l’impact négatif de la pandémie sur les secteurs bancaires, les crédits à l’économie et les PME.

L’avenir s’annonce incertain, de ce point de vue : un ralentissement de l’économie mondiale, une inflation élevée et volatile et une grave sécheresse dans certaines régions (dans la Corne de l’Afrique, notamment) devraient faire croître les besoins de financement bruts en Afrique et continuer à avoir un effet d’éviction sur les prêts au secteur privé, redoute la BEI.

Avec le ralentissement de la croissance mondiale, les vulnérabilités liées à la dette souveraine en Afrique pourraient perdurer, d’autres pays étant susceptibles de solliciter une restructuration de leur dette ou des négociations et des moratoires sur celle-ci.

Le constat n’est pas nouveau : l’effet d’éviction était un phénomène courant dans les pays africains même avant la récente flambée de la dette publique consécutive à la pandémie. En raison du développement limité des systèmes financiers africains, les bons du Trésor et les obligations d’État dominent le marché des valeurs mobilières. Parallèlement, la détention « excessive » d’obligations souveraines entrave l’intermédiation financière, car les banques préfèrent prêter à un emprunteur réputé sûr plutôt qu’à une entreprise privée qui présente des risques. En période d’incertitude, de forte inflation et de taux d’intérêt élevés, la tentation de se tourner vers des actifs sûrs s’amplifie.

L’Afrique de l’Est et l’Afrique de l’Ouest affichent les niveaux les plus élevés d’éviction, en particulier après 2020. Cela s’explique par l’augmentation des besoins de financement des pouvoirs publics à la suite de la pandémie et par une forte baisse simultanée des crédits au secteur privé. En outre, comme les autorités publiques ont perdu l’accès aux marchés internationaux, leur dépendance à l’égard du financement local a encore augmenté, exacerbant ainsi l’éviction des investissements privés.

 

L’Afrique centrale et l’Afrique du Nord moins touchées

En Afrique australe, cet effet aurait diminué en 2021, grâce à l’amélioration des conditions de crédit en Angola, en Eswatini et en Afrique du Sud ; toutefois, il se serait « sensiblement détérioré » en 2022 et 2023, calcule la BEI, parallèlement à l’augmentation de la demande de crédit du secteur privé.

En apparence, l’Afrique centrale et en Afrique du Nord présentent un effet d’éviction plus faible, ce que la BEI explique par une demande structurellement faible de crédit du secteur privé. L’Algérie et au Maroc présentent la plus faible demande de crédit du secteur privé.

Quoi qu’il en soit, seule l’Afrique centrale échappera à une accentuation de l’effet d’éviction, en 2023.

Etude La Finance en Afrique, couvertureCela étant, la croissance continue de la taille du bilan des banques signifie que les prêts au secteur privé ne cessent d’augmenter, ce qui compense l’effet d’éviction. Si les banques continuent de privilégier aux « souverains », l’augmentation de la demande de crédit privé continue de s’exercer.

Aux banques privées d’y répondre, et aux États de manœuvrer avec prudence.

Ces dernières années, en effet, l’ampleur et la persistance des déficits publics ont accru l’éviction des investissements privés, préviennent les économistes de la BEI. La nécessité de soutenir l’activité économique par des politiques budgétaires anticycliques expansionnistes s’est accentuée à la suite de la pandémie. Le choc de la guerre en Ukraine a encore accru les besoins de financement des administrations publiques et réduit l’octroi de crédits en faveur de l’économie.

Dans plusieurs pays africains, cette situation difficile a été exacerbée par une grave sécheresse ces dernières années, avec, à la clé, des répercussions sur le secteur agricole et des incidences considérables sur le coût de la vie. « Le soutien budgétaire indispensable pour faire face à de tels chocs négatifs a poussé les niveaux d’endettement de certains pays africains à des niveaux records, ce qui a encore réduit les prêts des banques au secteur privé », alerte la BEI.

@ABanker

 

 

Écrit par
Laurent Soucaille

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