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Analyse et Opinion Energie

L’Afrique à la rescousse de l’Europe ?

L’Afrique à la rescousse de l’Europe ?
  • Publiéjuin 10, 2022

La demande d’hydrogène vert ouvre une opportunité pour des projets tels que le gazoduc transsaharien. « Quel que soit le type d’infrastructure gazière que vous mettez en place à l’heure actuelle, vous voulez vous assurer qu’elle est compatible avec l’hydrogène », explique NJ Ayuk. « C’est un grand coup de pouce pour l’Afrique de construire une infrastructure gazière qui peut être utilisée pour la transition énergétique et pour fournir de l’électricité en Afrique – car vous avez encore 600 millions de personnes sans aucun accès à l’électricité. »

En effet, l’immense potentiel éolien et solaire à travers de multiples pays africains fait du continent un leader potentiel dans la course à la production d’hydrogène vert et d’ammoniac vert – un fait qui n’est pas passé inaperçu dans les capitales européennes.

Andreas Cremer, directeur des infrastructures et de l’énergie pour l’Afrique et l’Amérique latine à la DEG, l’institution allemande de financement du développement, note que l’Afrique pourrait devenir un important exportateur d’hydrogène vert. « Les pays d’Afrique du Nord auraient les coûts de transport les plus bas, car des pipelines intercontinentaux existent déjà », explique-t-il. « Les pays d’Afrique australe comme la Namibie et l’Afrique du Sud pourraient également jouer un rôle important en raison de leur stabilité politique et des conditions favorables aux énergies renouvelables. »

 

Les mégaprojets solaires redessinent la carte énergétique

En Afrique, il reste la possibilité de produire de vastes volumes d’énergie renouvelable, notamment solaire, avant de les exporter vers l’Europe via des câbles électriques longue distance.

« De nombreuses régions d’Afrique, notamment l’Afrique du Nord, bénéficient de conditions très favorables à la production d’énergie solaire », explique Holger Rothenbusch, responsable du groupe infrastructures et climat chez British International Investment, l’institution britannique de financement du développement. « Selon nos estimations, des projets solaires photovoltaïques couvrant moins de 0,5 % de la superficie du Sahara suffiraient à alimenter toute la consommation électrique de l’Europe et de l’Afrique réunies, à condition de disposer de capacités de transmission et de stockage d’énergie adéquates. »

Les réseaux électriques du Maroc et de l’Espagne sont déjà connectés, ce qui signifie que l’énergie solaire est déjà exportée vers l’Europe depuis l’Afrique. Mais l’extraordinaire potentiel de l’énergie solaire en Afrique a donné lieu à un certain nombre d’immenses projets au cours des deux dernières décennies.

Le projet Desertec, présenté pour la première fois en 2009 par un consortium d’investisseurs essentiellement allemands, aurait consisté en une ceinture de parcs solaires et éoliens s’étendant sur le Sahara et le Moyen-Orient. Ces sites auraient exporté de l’électricité vers l’Europe, pour un coût de 400 milliards d’euros. Le projet s’est effondré en l’espace de quatre ans, notamment en raison de son coût et de sa complexité, ainsi que des obstacles techniques qui n’ont pas pu être surmontés à l’époque. 

Depuis, des progrès ont été réalisés dans les technologies de transmission et le coût de construction des fermes solaires a diminué. J. Grant Hauber, analyste du financement de l’énergie à l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis, affirme que les exportations d’énergie solaire de l’Afrique vers l’Europe sont « techniquement réalisables », mais que les projets doivent répondre à des questions de rentabilité. « Pour qu’un tel projet d’exportation soit réalisable, il faudrait qu’il soit à grande échelle – de l’ordre de plusieurs milliards d’euros. » Cela s’explique par le coût de l’infrastructure d’interconnexion de transmission qu’il faudrait construire. Or, « on ne peut pas adopter une approche progressive dans ce domaine ».

Des cadres et techniciens de la compagnie pétrolière Perenco près de leur oléoduc (en arrière-plan) sur la plage à l'extérieur de Muanda, à la pointe sud-ouest de la RD Congo, le 19 octobre 2021. (Photo Alexis Huguet / AFP).
Des cadres et techniciens de la compagnie pétrolière Perenco près de leur oléoduc (en arrière-plan) sur la plage à l’extérieur de Muanda, à la pointe sud-ouest de la RD Congo, le 19 octobre 2021. (Photo Alexis Huguet / AFP).

 

Les mégaprojets solaires qui reviennent à la mode en Afrique du Nord ne peuvent certainement pas être accusés de manquer d’échelle ou d’ambition. Un projet, connu sous le nom de Xlinks, vise à produire suffisamment d’électricité pour alimenter 7 millions de foyers grâce à l’énergie éolienne et solaire au Maroc. L’électricité serait acheminée directement vers le Royaume-Uni via le plus long câble de transmission du monde. Les projets TuNur et Elmed en Tunisie, quant à eux, prévoient de fournir de l’électricité à l’Italie via des lignes de transmission beaucoup moins longues.

Xlinks affirme qu’il desservira le Royaume-Uni d’ici 2027, tandis que TuNur affirme qu’il livrera de l’électricité à l’Italie l’année suivante. Ces délais sont à prendre avec des pincettes, car tout mégaprojet d’infrastructure est toujours susceptible de subir de longs retards.

Holger Rothenbusch admet que BII « a constaté que le développement des infrastructures en Afrique peut être un processus très lent étant donné le nombre de parties prenantes concernées ». Mais il reste optimiste, notant que le parc solaire de Benban en Égypte, la plus grande installation existante en Afrique, a été achevé un peu plus de deux ans après l’accord de financement. « Le solaire est généralement bien adapté à un déploiement rapide, car il s’agit désormais d’une technologie éprouvée, avec un marché très concurrentiel pour les composants et les services de construction. »

 

Les exportations sont-elles justifiées?

Outre les défis logistiques et pratiques, une question fondamentale se pose : comment l’Afrique doit-elle utiliser son énorme potentiel en matière d’énergie solaire et d’autres formes d’énergie ? Quelque 600 millions de personnes en Afrique n’ont pas accès à l’électricité, tandis que 900 millions n’ont pas accès à un combustible de cuisson propre. L’exportation d’électricité vers l’Europe peut-elle se justifier dans ce contexte ?

Il y a dix ans, les promoteurs de Desertec se sont attiré de nombreuses critiques, car ils pensaient que leur projet ne ferait qu’envoyer l’énergie de l’Afrique vers les consommateurs européens, sans que la population africaine n’en tire grand profit. Daniel Ayuk Mbi Egbe, président de l’ONG African Network for Solar Energy, a été l’un de ceux qui ont critiqué le « néocolonialisme vert » qui, selon lui, semblait inhérent à la vision de Desertec.

En effet, les promoteurs de projets solaires font désormais plus d’efforts, du moins du point de vue des relations publiques, pour souligner les avantages pour les pays hôtes. TuNur, par exemple, affirme qu’elle prévoit de participer à des appels d’offres pour des projets solaires qui serviront le marché local.

Holger Rothenbusch prévient qu’il n’est pas toujours réaliste pour le développement de l’énergie solaire de desservir simultanément les marchés européens et africains. Il note que les compagnies d’électricité africaines « ne sont pas toujours bancables en tant qu’acheteurs », ce qui signifie que « l’ensemble des investisseurs qui construiraient des projets pour l’exportation n’est pas nécessairement le même que celui qui serait à l’aise pour prendre les risques plus élevés nécessaires pour construire des projets à usage local ».

Selon Daniel Ayuk Mbi Egbe, les projets en cours d’élaboration doivent adopter une approche qui apporte des avantages à l’Afrique : « Je crois, et j’espère, que les promoteurs de projets doivent avoir tiré les leçons de l’erreur de Desertec. » Tout développement solaire visant à exporter vers l’Europe « devrait être une solution gagnant-gagnant – et contribuer également au développement de l’Afrique ».

@AB

 

 

 

 

 

 

Écrit par
laurent

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