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Analyse et Opinion

Combattre les inégalités structurelles

Combattre les inégalités structurelles
  • Publiéavril 9, 2024

La croissance économique ne réduit guère les inégalités et la pauvreté en Afrique subsaharienne constate la Banque mondiale, qui suggère des efforts structurels et fiscaux aux États et à leurs partenaires.

 

La plupart des pays d’Afrique subsaharienne ont été incapables, jusqu’à présent, de soutenir la croissance à long terme. Tel est le constat implacable de la Banque mondiale dans son rapport bi-annuel Africa’s Pulse.

En outre, la croissance est volatile et instable par rapport à celle des économies avancées et d’autres pays en développement, explique la BM qui fait référence aux pays en développement d’Asie ou d’Amérique latine. Cette variabilité est « particulièrement gênante » lorsqu’elle est mesurée par rapport au faible taux de croissance moyen de la région. Dans l’ensemble, les pays de la région sont incapables de soutenir des expansions plus longues.

Africa’s Pulse suggère que la politique fiscale seule ne suffit pas à relancer la croissance et à accélérer la réduction de la pauvreté. Les politiques visant à créer des actifs et à les utiliser efficacement sont essentielles pour favoriser une croissance inclusive.

Et de fait, l’Afrique subsaharienne connaît des expansions plus courtes et plus faibles que le reste du monde, alors que les sociétés les plus égalitaires soutiennent la croissance durant une période plus longue.

Bref, la croissance économique réduit moins la pauvreté en Afrique subsaharienne que dans d’autres régions. Une croissance du PIB par habitant de 1 % accompagne une réduction de la pauvreté de 1 % seulement dans la région, contre 2,5 % dans le reste du monde, calcule la BM, qui se base sur l’indice de Gini.

Exprimée autrement, cette réduction de la pauvreté en Afrique est principalement due à des effets de croissance économique, davantage qu’à des changements dans la répartition des revenus, « ce qui rend l’impact limité de la croissance sur la réduction de la pauvreté particulièrement préoccupant ».

« Dans un contexte de budgets publics limités, une réduction plus rapide de la pauvreté ne sera pas obtenue par la seule politique fiscale. Elle doit être soutenue par des politiques qui développent la capacité de production du secteur privé afin de créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité pour tous les segments de la société », commente Andrew Dabalen, économiste en chef de la Banque mondiale pour l’Afrique.

 

Des effets cumulatifs

La BM considère que ces inégalités sont « structurelles » et ne résultent pas simplement des différences de talents ou d’efforts individuels. Premièrement, ces disparités apparaissent lorsque les Africains renforcent leurs « capacités de production » (entendre compétences, possibilités de trouver un emploi…), notamment en matière d’accès à l’éducation et à d’autres services de base.

Source : Banque mondiale, avril 2024.
Source : Banque mondiale, avril 2024.

 

Deuxièmement, lorsque les gens s’engagent dans des activités productives, le mauvais fonctionnement des marchés, les distorsions et les frictions peuvent systématiquement limiter l’accès de certains groupes aux opportunités productives génératrices de revenus. « Cela limite la concurrence sur le marché, accroît la mauvaise répartition des ressources et nuit à la transformation structurelle et à la croissance des entreprises. »

Troisièmement, les disparités peuvent être soit exacerbées, soit corrigées, par les impôts, les transferts sociaux et les subventions. Ces trois effets peuvent s’enchaîner, étudie le rapport : l’inégalité d’accès à une éducation de qualité sera aggravée par les distorsions du marché du travail ou le manque de concurrence, qui pourraient ensuite être exacerbés par des impôts régressifs.

De plus, l’accès aux services de base reste très inégal malgré des améliorations significatives de la couverture au cours des dernières décennies. Les inégalités de naissance ont donc tendance à se reproduire.

Ces imperfections du marché et les distorsions institutionnelles limitent la productivité et les revenus. Les entreprises et les exploitations agricoles sont confrontées à des contraintes de crédit omniprésentes : seule une entreprise sur dix employant moins de 19 personnes a recours à un financement bancaire.

De même, l’accès aux marchés de produits est limité, ce qui empêche les entreprises et les exploitations agricoles d’augmenter leur production. En particulier, le manque de connectivité et d’intégration des marchés signifie que les marchés sont segmentés, ce qui permet aux entreprises ou aux exploitations ayant un pouvoir de marché de s’approprier les bénéfices, contribuant ainsi à l’inégalité des revenus. Par exemple, les coûts commerciaux, y compris les coûts de transport, sont quatre à cinq fois plus élevés en Éthiopie et au Nigeria qu’aux États-Unis. Enfin, les frictions sur le marché du travail empêchent les travailleurs d’accéder aux opportunités d’emplois.

 

Une fiscalité à revoir

Nous le voyons, bien que la redistribution permette de réduire les inégalités, elle ne réduit pas nécessairement la pauvreté. Les pauvres paient souvent plus d’impôts qu’ils ne reçoivent de prestations, même si les impôts sont plus élevés pour les riches.

À ces maux, il existe des réponses politiques, jugent les économistes : la mobilisation des ressources nationales et le soutien de la communauté internationale peuvent jouer un rôle dans l’atténuation de la pénurie de financement dans la région.

En effet, dans un contexte de charge de la dette encore élevée, en dépit de l’assouplissement des taux d’intérêt, une mobilisation accrue des ressources intérieures est essentielle. Elle permet de reconquérir la marge de manœuvre politique du pays, canaliser les ressources vers des dépenses publiques favorables à la croissance et faire face aux risques de refinancement de la dette. « Il est essentiel de renforcer l’administration fiscale, d’élargir l’assiette fiscale et d’améliorer l’efficacité des dépenses publiques. La communauté internationale peut également jouer un rôle en fournissant davantage de financements concessionnels pour faciliter la mise en œuvre des réformes structurelles et soutenir la gestion de la dette extérieure. »

Revenant sur les « inégalités structurelles », Africa’s Pulse préconise « des actions multisectorielles », en particulier des politiques visant à créer des conditions de concurrence équitables et à renforcer « la capacité de production » des personnes défavorisées. Les investissements dans le capital humain et le renforcement des capacités locales de prestation de services aux populations et régions mal desservies peuvent renforcer la capacité des personnes à saisir les opportunités.

 

Un bon usage (fiscal) du numérique

La suppression des distorsions liées à la taille, l’amélioration des services de justice et l’élargissement de l’accès au marché peuvent favoriser l’émergence de marchés plus équitables et plus prospères. « La mise en œuvre d’accords commerciaux régionaux, tels que la Zone de libre-échange continentale africaine, et l’investissement dans des couloirs de transport plus efficaces et plus abordables offrent une occasion unique d’élargir les marchés. »

« Les inégalités en Afrique sont largement dues aux circonstances dans lesquelles un enfant naît et sont accentuées plus tard dans la vie par des obstacles à la participation productive aux marchés et par des politiques fiscales régressives », résume Gabriela Inchauste, co-auteur d’un rapport de la Banque mondiale à paraître sur la lutte contre les inégalités en Afrique sub-saharienne.

Selon qui « identifier et mieux traiter ces contraintes structurelles dans l’ensemble de l’économie offre une feuille de route pour un avenir plus prospère ».

De plus, poursuit le rapport, « les efforts de mobilisation des recettes nationales peuvent également être conçus pour protéger les pauvres, en imposant les personnes fortunées par le biais de l’impôt sur le revenu et de l’impôt foncier ». Dans ce contexte, l’imposition des terres et des biens peut constituer « un mécanisme efficace » pour soutenir les gouvernements.

Enfin, les technologies numériques peuvent contribuer à élargir la couverture des impôts fonciers, à condition de tenir des registres numériques qui maximisent l’interopérabilité, facilitent la mise à jour des registres et permettent une surveillance réglementaire, une meilleure transparence, etc.

@AB

 

Écrit par
Laurent Soucaille

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