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African Business>Décideurs

BAD : Cédric Achille Mbeng Mezui publie

Coordonnateur de l’Initiative pour les marchés financiers africains de la BAD, Cédric Achille Mbeng Mezui publie un livre important sur les clés du financement, au service du développement du continent. Un enjeu crucial pour l’Afrique.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?

Lorsqu’on analyse les sources tradi­tionnelles de financement qu’utilisent les pays africains, il apparait que c’est le crédit domestique au secteur privé qui est le plus corrélé à la croissance et à la réduction de la pauvreté. Pourtant, sur l’ensemble du continent, ces indicateurs ne représentent que 25 % du PIB. Cela veut dire, tout simplement, que l’épargne n’est pas mise suffisamment à la disposition de la produc­tion de biens et de services. En d’autres termes, l’Afrique est sous-financée. D’où notre problématique : comment financer l’Afrique ? Cela suppose avant tout de densi­fier les systèmes financiers locaux, les rendre plus efficaces pour faire en sorte qu’ils soient plus rentables.

Pourquoi le regard se porte-t-il vers l’extérieur plutôt que sur l’épargne locale ?

Nous avons hérité, au lendemain des indépendances, d’un système financier archaïque et rudimentaire. Plus archaïque, encore, que l’Europe du Moyen Âge ! L’alter­native entre épargne domestique ou épargne externe ne se posait même pas, puisqu’il n’y avait pas d’épargne domestique ! Depuis 1965, toute la théorie sur l’aide publique au développement est bâtie sur ce schéma : les États n’utilisaient que la seule source du financement externe. Or, le crédit, donc l’accès à la finance, constitue le premier facteur de souveraineté. Les États-Unis l’avaient compris dès 1789, avec Alexander Hamilton.

Aujourd’hui, les États africains qui ont compris cela et qui ont inclus dans leur stratégie nationale de développement un plan de développement du secteur financier, en récoltent le fruit sous forme de mobilisation de l’épargne. Mais d’autres États ne l’ont pas fait et continuent à utiliser des méthodes tradi­tionnelles, et nous avons encore aujourd’hui des systèmes financiers inefficaces.

Qu’est-ce qui explique cette ignorance des États d’une donne aussi fondamentale ?

Je ne parlerais pas d’ignorance, mais plutôt d’une habitude qui a été prise depuis les années 1960, par facilité, de nous tourner vers une épargne extérieure disponible et abondante. Aujourd’hui, le crédit domes­tique en Afrique représente 25 % du finance­ment du secteur privé, mais ce n’est qu’une moyenne qui masque des disparités. Certains pays qui ont su développer leur secteur financier parviennent à garantir eux-mêmes le financement de leurs plans d’investisse­ment et de leurs projets de transformation. Les États qui n’ont pas adopté cette démarche demeurent dépendants des effets de yoyo des marchés internationaux. C’est dommage.

Comment changer ces mauvaises habitudes ?

Mon livre rappelle d’abord certains chiffres sur la circulation des capitaux : les flux financiers illicites représentent quatre fois la dette extérieure de nos États ! Cela veut dire que les capitaux dont nous avons besoin existent sur le continent. Entre les capitaux que nous recevons et ceux que nous exportons, l’Afrique est créancière nette du reste du monde ! C’est pourquoi les États doivent engager des réformes pour garder cet argent sur le continent afin de financer nos économies.

Les gouvernements qui ont entrepris des réformes sur les caisses de retraite – notam­ment les pays anglophones – disposent à ce titre d’une réserve de 420 milliards de dollars ! La plus grande part se trouve en Afrique du sud. D’autres, comme le Nigeria, ont commencé leur réforme dès 2003-2004, avec des taux de croissance de ces ressources de l’ordre de 30 %. La croissance démogra­phique offre l’opportunité d’accumuler de l’épargne pendant les trente années qui viennent, par des réformes sur les caisses de retraite et sur les compagnies d’assurances, qui feront de l’Afrique un véritable réservoir d’épargne dans le monde. Il n’y aura pas de transformation industrielle de l’Afrique sans un secteur financier efficace, et si nous ne comptons pas d’abord sur l’épargne domes­tique. Aujourd’hui, des États ont engagé des réformes, et nous encourageons les autres à faire de même. C’est l’objet de même de mon livre et du think tank que nous sommes en train de constituer.

La réforme du système financier suppose aussi la fin des rentes et d’un statu quo qui favorise certains. Sur quoi faut-il s’appuyer pour mettre en oeuvre des réformes qui ont du mal à s’imposer ?

Avant toute chose, la société civile doit être informée, dynamique, et prendre conscience qu’elle ne peut compter que sur elle-même. Bien entendu, les rentiers n’auront jamais envie du changement. C’est précisément la raison pour laquelle chacun doit se mobiliser. Comprenons bien une chose : sur 1,2 milliard d’habitants que compte le continent, 40 % de la population africaine n’a pas accès à l’eau potable, 60 % n’a pas accès à l’assainissement, 70 % n’a pas accès à l’électricité. Nous devrons avoir réglé ces problèmes lorsque nous atteindrons le seuil de 2,5 milliards d’habitants, sinon, ce sera la catastrophe ! Personne, pas même les rentiers, ne sera épargné. Nous devons nous mettre au travail pour le bien de tout le monde, et comprendre que notre avenir commun – ainsi que celui de l’Europe –, passe par ces réformes indispensables au financement de nos économies.

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