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AfroChampions : Albert Muchanga en parle

L’Union africaine se dote des outils pour réussir le pari de la zone de libre-échange. Instruments de supervision, de règlement des litiges, de bases de données. Rien ne se fera sans l’appui des États et du secteur privé, rappelle Albert Muchanga.

Dossier réalisé par Guillaume Weill-Raynal

Pourquoi vous impliquez-vous personnellement dans cette opération AfroChampions ?

Ma présence reflète l’engagement politique pris par l’Union africaine en faveur d’un renforcement du dialogue avec le secteur privé. Les fonctions que j’occupe au sein de la Commission de l’UA sont électives et ma présence ici marque la volonté de l’UA de s’engager sur le plan politique.

Albert Muchanga, commissaire au Commerce et à l’Industrie auprès de la Commission de l’Union africaine: « Nous créons le plus grand marché unique du monde »

Nous n’avons pas choisi d’envoyer pour cette tournée des experts ou des fonctionnaires qui se seraient penchés sur des questions techniques. Nous souhaitons engager un dialogue de nature politique avec le secteur privé et nous avons déjà signé un partenariat avec les promoteurs d’AfroChampions, dont fait partie cette tournée.

J’ai pu collecter beaucoup d’informations et de commentaires de la part du secteur privé. Je compte les partager avec l’ensemble des ministres chargés du commerce en Afrique et leur demander d’effectuer un suivi actif avec les représentants du secteur privé dans leurs pays respectifs.

L’UA est parfois taxée d’inertie, semble avoir du mal à aller au coeur de la prise de décision. Sera-t-elle à la hauteur des enjeux ?

C’est précisément pour être à la hauteur de ce défi dont vous parlez que l’UA souhaite impliquer le secteur privé. Avec la ZLEC, nous sommes en train de créer un très grand marché unique – le plus grand au monde – dans lequel les entreprises et les acteurs privés pourront échanger et commercer entre eux. Ce sont eux, finalement, qui vont diriger l’ensemble du processus.

De nombreux Africains choisissent de placer leur agent à l’étranger. Nous devons ramener cet argent vers le continent, il constituerait une base pour l’investissement intra-africain et créer le capital des champions de demain.

Mais il est vrai aussi que du côté de l’UA, nous nous équipons en conséquence. Une réforme très importante du financement de l’UA est en cours de discussion ; elle prévoit un prélèvement d’une taxe de 0,2 % sur les exportations en dehors de l’Afrique pour pouvoir augmenter les ressources de l’Union. Cette base de ressources nous sera nécessaire aussi pour financer ce qui doit l’être de notre côté pour que la ZLEC puisse être mise en oeuvre.

Je peux vous donner des exemples de la manière dont nous envisageons de travailler : d’abord, sur le système de paiement panafricain qui va être prochainement instauré. Bien sûr, le secteur privé sera en première ligne sur cette question, et aussi l’Afreximbank.

De même, la rencontre Intra-Africa Trade Fair, qui se tiendra au Caire à la fin de l’année, sera aussi un évènement très important. L’essentiel de l’engagement financier sera fourni par l’Égypte, pays hôte, mais nous serons présents pour donner l’impulsion. L’Afreximbank sera également au rendez-vous pour engager plusieurs millions de $ sur des accords qui vont s’inscrire dans le cadre de la ZLEC et que nous accompagnerons dans leur phase opérationnelle.

Pourtant, vous le savez, l’Afrique n’a pas cette habitude de fonctionner collectivement.

Nous devons tirer les leçons du passé et fonder notre démarche sur l’expérience acquise. Après la période des indépendances, les pays africains ont construit des marchés économiques nationaux, chacun à l’intérieur de ses frontières. La conséquence en a été une absence d’industrialisation. Soixante-dix ans après, nous constatons que les progrès ont été limités parce que nous étions restés, sur le plan économique, à des logiques purement nationales.

Nous voulons changer complètement l’approche pour créer davantage de valeur ajoutée, et, en définitive, tirer plus de revenus des activités économiques réalisées au sein de la zone de libre-échange. Aujourd’hui, tous les gouvernements africains, sans aucune exception, sont soumis à une très grande pression démographique, qui leur impose de créer des emplois pour la jeunesse africaine. Personne ne peut ignorer cet enjeu qui peut changer la donne.

Sortons de l’incantation… toutes ces mesures font partie d’un catalogue connu. Concrètement, comment cette architecture de la ZLEC va-t-elle être mise en oeuvre et gérée ?

En réalité, beaucoup d’acteurs sont impliqués. Nous devons regarder les différentes étapes du processus. D’abord, il faut que l’ensemble des pays signent le traité et que ce traité soit ensuite ratifié. Aujourd’hui, 44 États l’ont signé et quatre l’ont ratifié. Il est nécessaire à présent que les onze États restants le signent pour que cet accord couvre l’ensemble des 55 pays africains. D’autre part, 22 États doivent rapidement déposer leurs instruments de ratification. En ce sens, la phase d’échange avec les parlements est très importante.

La seconde étape porte sur toute l’infrastructure qui devrait permettre au projet de voir le jour. Quatre piliers – le mécanisme de paiement, le suivi progressif de la fin des barrières non-tarifaires, l’Observatoire du commerce intra-africain et la mise en place de projets d’infrastructure –, constituent l’architecture du projet ZLEC sur lesquels nous travaillons.

Avec tant de chantiers ouverts, cette zone de libre-échange va nécessiter un acteur central – analogue à ce qui existe par exemple dans le cadre de l’Union européenne – capable de réglementer, de sanctionner et de régler toutes les questions liées à un code de bonne conduite… Qui aura ce rôle essentiel ?

À ce jour, un mécanisme de règlement des différends existe déjà au sein de l’accord ZLEC. Ce mécanisme pourra être actionné par les États dans tous les cas où ils auront le sentiment d’être victimes des effets d’une distorsion des marchés. C’est une première chose très importante. Mais différents protocoles stratégiques vont suivre : sur la protection de la propriété intellectuelle, sur l’investissement et sur la concurrence.

Ces protocoles seront essentiels pour renforcer l’infrastructure juridique de la ZLEC. Ils fixeront des règles qui pourront être actionnées par les États ou par les acteurs économiques privés.

Un autre protocole portera sur la libre circulation des personnes, dont les dispositions auront pour objet de faciliter les déplacements des Africains sur tout le continent, à titre privé, mais aussi dans le cadre des activités économiques. Ce protocole a déjà été signé par 30 pays. Nous devons ensuite réfléchir sur les progrès à faire en matière de facilitation des investissements. Et notre message aux AfroChampions, c’est que maintenant qu’ils disposent d’un cadre destiné à rendre à leurs yeux l’Afrique attractive sur le plan économique, ils doivent à présent venir y investir pour développer le continent.

Quelles réflexions et quels enseignements tirez-vous de toutes ces rencontres auxquelles vous venez de participer ? Beaucoup d’incertitudes et d’interrogations demeurent.

Le premier enjeu est de faire évoluer les mentalités. Trop souvent, les Africains ont tendance à considérer que ce sont des engagements financiers et des richesses venus de l’extérieur qui feront avancer l’Afrique. Cette perception de la réalité n’est pas la bonne.

C’est aux Africains de développer leur continent. Ils ont tendance à oublier que leur territoire est riche en ressources – des ressources naturelles, bien entendu – mais aussi des ressources intellectuelles créatives qui doivent être désormais être mises à profit. Nous devons apprendre à penser en dehors des schémas conventionnels, en arrêtant de raisonner à l’échelon national, en pensant « panafricain ».

Notre autre grand défi consiste à aligner notre vision pour créer de la cohérence dans l’action. Nous devons avoir confiance dans notre dessein, en prenant conscience que ce que nous sommes en train de faire aura déjà des effets positifs sur la génération actuelle mais aussi sur les générations futures.

Comment donner une masse critique à ces AfroChampions et leur permettre de se développer rapidement ?

L’investissement intra-africain constitue la clé de tout. Chaque année, un flux illégal de 8 milliards de dollars quitte l’Afrique ! À quoi s’ajoute évidemment le flux légal des capitaux qui partent en dehors du continent, et qui représente un montant beaucoup plus important.

De nombreux Africains choisissent de placer leur agent à l’étranger. Nous devons ramener cet argent vers le continent. Il constituerait une base pour l’investissement intra-africain et créer le capital pour les entreprises susceptibles de devenir les champions de demain. Le retour sur le continent de la diaspora africaine est aussi un sujet important, car elle compte de nombreux investisseurs potentiels.

Quelles sont les priorités pour que la future ZLEC puisse répondre aux attentes des Africains ?

La première est que la ZLEC existe, et elle n’existera pas sans ratification ! Nous devons donc parvenir à cette ratification dans le délai de neuf à douze mois qui a été évoqué en mars, au sommet de Kigali. Deuxième priorité, nous avons besoin de l’aide des données qui sont détenues par les Chambres de commerce : les statistiques, bien sûr, mais surtout, les listings qui nous permettront de savoir exactement qui sont leurs membres et qui commerce et exporte depuis chaque territoire ; il nous faut une idée claire et précise des activités économiques qui y sont effectuées.

Nous devons éviter, dans ce travail de reporting et de structuration des données, d’enregistrer des données fausses sur des gens qui ne sont pas de véritables acteurs économiques ou qui ne font pas de véritables opérations de commerce transfrontalier. C’est un point très concret, très pratique et très important.

La troisième priorité incombe aux gouvernements, puisqu’elle porte sur la libéralisation du commerce et des échanges sur leur territoire. Nous leur avons fixé une date limite, janvier 2019, pour parvenir à l’aboutissement des négociations et à la promulgation de lois correspondantes.

Pour être plus précis, la libéralisation du commerce et des échanges doit concerner 90 % des produits qui seront commercialisés au sein de la ZLEC. Les 10 % restants pourront faire l’objet d’exceptions ou de dérogations en faveur de jeunes industries ou de produits stratégiques, mais nous devrons dans tous les cas respecter l’esprit de la ZLEC, sans abuser de ces exceptions pour bloquer l’ensemble du système. Autre priorité, le système de paiement panafricain. Si nous proposons aux acteurs de faire du commerce dans toute l’Afrique sans leur donner la garantie de recevoir la rétribution de leurs efforts, la ZLEC ne pourra pas exister.

Dans quel délai peut-on espérer voit apparaître un modèle Made in Africa ?

Cela peut intervenir dès le mois d’août 2019, et même dès le mois de mars, si j’en juge du processus qui semble bien s’enclencher aujourd’hui. À partir de là, j’ai envie de renvoyer votre question au secteur privé : nous avons donné l’impulsion. Ce sera ensuite aux acteurs privés de s’organiser pour répondre aux besoins du marché africain, et ce, dès le premier jour d’entrée en vigueur de la ZLEC, en mars ou, au plus tard, en août 2019. 

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