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Vers un hub numérique mondial ?

Vers un hub numérique mondial ?
  • Publiémai 7, 2024

Fort de sa connexion à douze câbles sous-marins, Djibouti est devenu un point de passage essentiel entre les continents. Les voyants sont au vert pour le développement d’une industrie numérique.

 

Si Djibouti ne possède pas de ressources pétrolières, gazières ou de métaux précieux, le pays entend toutefois faire fructifier un autre type de richesse sur son sol. « Ces quinze dernières années, nous avons investi 200 millions de dollars dans douze câbles sous-marins, ce qui fait de notre territoire un point d’échange et de ralliement entre l’Europe, le Moyen-Orient, l’Asie et l’Afrique, renforçant ainsi la connectivité et l’interopérabilité entre les régions », explique Mohamed Ahmed Mohamed, directeur du business international de l’opérateur public Djibouti Télécom, l’un des fleurons de l’économie nationale, qui engrange chaque année une centaine de millions de dollars de bénéfices.

« Dans les dix à quinze prochaines années, je vois Djibouti évoluer vers un avenir numérique dynamique et prospère, caractérisé par une économie numérique florissante, une connectivité de classe mondiale et une société innovante et inclusive. »

Comme pour son secteur portuaire, Djibouti a su capitaliser sur sa localisation géographique idéale, à la jonction de la Mer Rouge et de l’océan Indien, sur la route maritime Europe-Asie. « Pour remonter vers l’Europe, tous les câbles sous-marins passent par la Mer rouge, et donc potentiellement par notre pays », précise le directeur du business international de Djibouti Télécom. « En s’installant ici, les opérateurs peuvent facilement switcher de câble et ainsi toucher différentes parties de la planète. » Aujourd’hui, l’opérateur public dessert plus 50 opérateurs de télécommunications avec des connexions vers plus de 90 pays.

Le dernier câble pour lequel l’opérateur public a investi se dénomme Sea-Me-We-6. Il relie Singapour à Marseille pour une distance totale de 19 200 kilomètres. Il devrait permettre d’améliorer les performances des réseaux de communication et de soutenir de développement de nouvelles technologies, comme le cloud ou l’intelligence artificielle. L’opérateur public ne compte pas s’arrêter en si bon chemin : « Nous discutons déjà avec d’autres copropriétaires de câbles, comme le câble sous-marin Peace, long de 12 000 km, qui relie l’Europe et l’Asie. »

Quid du conditionnement de cette infrastructure ? Les douze câbles sous-marins qui transitent par Djibouti empruntent un corridor de protection, supervisé par satellite. Une fois sur la terre ferme, ils sont reliés à quatre stations autonomes en énergie qui font l’objet d’une surveillance 24h sur 24 et sept jours sur sept. Des mesures de sécurité à la hauteur des enjeux. Au nombre de 500 dans le monde, les câbles sous-marins assurent 99 % de la connexion internet mondiale. Mis bout à bout, ils font plus de trente fois le tour de la Terre.

 

Diversifier l’économie

Selon Mohamed Ahmed Mohamed, « l’investissement dans les câbles sous-marins a permis de construire une structure sur laquelle il est désormais possible de capitaliser. Le pays peut développer une économie digitale, avec l’installation de start-ups et de centres de données. A l’avenir, je pense que le trafic va exploser. Mais il est nécessaire d’améliorer le prix de l’électricité pour gagner en compétitivité. Aujourd’hui, il est de 23 cents par kwh, ce qui est énorme ».

 

Ces investissements correspondent à la stratégie gouvernementale de Djibouti, qui entend faire du pays un hub numérique. « Au-delà de l’activité portuaire, le secteur des technologies de l’information et de la communication offre une opportunité sans précédent de diversifier notre économie et de stimuler l’innovation dans de nouveaux domaines », explique Mariam Hamadou Ali. Laquelle est à la tête du ministère de l’Économie numérique et de l’innovation depuis sa création en 2021, une originalité pour ce petit pays particulièrement stratégique de la Corne de l’Afrique. « Nos infrastructures de câbles sous-marins nous placent en tête des pays africains en termes de connectivité internationale, renforçant notre position comme un centre stratégique pour les données et les échanges d’information à l’échelle mondiale. »

Aujourd’hui, la contribution du numérique au PIB de Djibouti s’élève à 8 %. Ce chiffre englobe divers secteurs tels que les infrastructures des câbles sous-marins, les télécommunications, la Fintech, ainsi que l’e-commerce.

« Une part appelée à croître », assure Mariam Hamadou Ali, qui s’est récemment rendue à Marseille, en France, pour s’inspirer de cette ville, devenue en quelques années une plaque tournante des réseaux de câbles en Europe. « Nous avons récemment lancé des initiatives visant à attirer les investissements dans les Datacenters. Lesquels serviront non seulement les besoins locaux en matière de stockage et de traitement des données, mais aussi ceux des entreprises régionales et internationales, confortant ainsi notre position en tant que hub numérique régional. » La ministre rappelle que le programme « Djibouti Smart Nation » porté par le gouvernement comporte 150 projets pour un investissement total de 850 millions de dollars.

 

Attirer de gros opérateurs comme Facebook ou Google

L’opérateur de centre de données panafricain Wingu Africa a pressenti très tôt le potentiel du pays en termes de connectivité. Dès 2013, le groupe a ouvert un centre de données dans l’enceinte de la tour 3G de l’opérateur public Djibouti Télécom, dans le centre-ville de la capitale. Son créneau consiste à vendre de l’hébergement à des opérateurs internationaux. Cette implantation lui a servi de rampe de lancement pour ouvrir trois autres centres de données dans la région, en Éthiopie, en Tanzanie et au Somaliland.

Sur le sol djiboutien, le groupe s’apprête à changer de dimension avec l’inauguration imminente d’un nouveau centre de données, baptisé Djibouti City 2 (DC2), moyennant un investissement de 20 millions $. Dans sa phase initiale, ce centre pourra accueillir 200 racks, avec une extension prévue à 400 racks. Sur le site DC2, un centre d’innovation verra également le jour, de manière à promouvoir l’innovation technologique et l’entrepreneuriat à Djibouti.

« En 2023, nous avons finalisé un accord important avec AMS-IX, l’un des plus grands échanges Internet au monde, qui remplacera le Djibouti Internet Exchange et améliorera considérablement l’interconnexion régionale au sein de notre écosystème », précise Anthony Voscarides, le CEO de Wingu Africa. À terme, le groupe espère attirer des mastodontes comme Facebook, Google ou Amazon, de manière à servir directement les clients finaux, sans transiter par l’Europe ou par un autre continent, comme c’est le cas aujourd’hui. L’arrivée de ces gros poissons permettrait de considérablement améliorer la latence de la connexion internet régionale. Elle donnerait également une nouvelle dimension aux ambitions numériques de Djbouti.

Pour Anthony Voscarides, le cadre réglementaire de ce pays est propice aux investissements : « Le gouvernement est flexible, volontaire et ouvert aux projets accommodants, ce qui rend le paysage des affaires à Djibouti plus simple par rapport à celui des autres voisins africains. De plus, le système fiscal favorable, la facilité de rapatriement des investissements étrangers et l’ancrage de la monnaie au dollar américain constituent de fortes incitations à la croissance dans de nombreux secteurs, y compris la technologie. »

Le directeur général de Wingu Africa tient également à saluer la politique énergétique de Djibouti, qui met l’accent sur le renouvelable, en développant des projets dans le solaire et l’éolien, notamment. « Aujourd’hui, 90 % de l’énergie de nos centres de données proviennent de sources renouvelables », explique-t-il. « Ce chiffre devrait atteindre plus de 97 % dans un avenir proche. Cet engagement en faveur des énergies renouvelables soutient non seulement la durabilité, mais fournit également une base solide pour une croissance durable, en particulier compte tenu des températures élevées de la région et des gains d’efficacité associés aux sources renouvelables. »

 

Vers une ouverture du capital de Djibouti Télécom ?

Le prix de l’électricité constitue toutefois un frein au développement de l’industrie numérique. Mohamed Ahmed Mohamed, directeur du business international de Djibouti Télécom, le reconnaît : « À Djibouti, nous misons beaucoup sur le déploiement du renouvelable, pour baisser le coût de l’énergie. De manière générale, c’est un challenge qui concerne tout le continent africain. » Un autre défi pour le gouvernement consiste également au développement du marché domestique, qui fait l’objet de critiques, pour la qualité de son débit internet, et ce, malgré la présence de câbles sous-marins sur son sol.

Pour favoriser la concurrence, stimuler l’innovation et améliorer la qualité des services, le gouvernement envisage depuis quelques années d’ouvrir le capital de Djibouti Télécom, l’un des piliers de son économie, le seul, à l’instar du port, à avoir la capacité de rayonner à l’international. « L’ouverture du capital permettra d’attirer des investissements privés, nationaux et internationaux, pour moderniser et étendre son infrastructure, améliorer la qualité des services et renforcer sa compétitivité sur le marché. Cela permettra également de diversifier les sources de financement et de bénéficier de l’expertise et des meilleures pratiques des partenaires privés dans la gestion et le développement de l’entreprise », explique la ministre Mariam Hamadou Ali.

En parallèle, le gouvernement est également favorable à l’arrivée d’un nouvel opérateur sur le marché des télécommunications à Djibouti : « L’introduction de nouveaux acteurs permettra de dynamiser la concurrence, d’encourager l’innovation et de répondre plus efficacement aux besoins des consommateurs en offrant une plus grande variété de services et des tarifs plus compétitifs. L’objectif est de mettre fin à la situation de monopole et de créer un environnement concurrentiel sain qui profite aux consommateurs, aux entreprises et à l’économie dans son ensemble », estime Mariam Hamadou Ali, qui rappelle la progression du pays en matière de connectivité Internet, passée de 6 % en 2012 à 61 % en 2022.

La ministre de l’Economie numérique et de l’innovation envisage le futur avec optimisme : « Dans les dix à quinze prochaines années, je vois Djibouti évoluer vers un avenir numérique dynamique et prospère, caractérisé par une économie numérique florissante, une connectivité de classe mondiale et une société innovante et inclusive. » L’équipe de Wingu Africa rêve pour sa part de voir le pays se transformer en « Marseille d’Afrique de l’Est ».

@AB

Écrit par
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