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Analyse et Opinion

Une crise de la dette de haute fécondité

La Réserve fédérale américaine vient de relever ses objectifs de taux directeurs de 0,75 point de base. Sans tenir compte des besoins des pays les plus pauvres, notamment ceux dont la fécondité reste élevée et qui peuvent le moins épargner. Explications.

 

Par Charlie Robertson

L’inflation frappe surtout les plus pauvres, expliquent souvent les économistes qui se réjouissent des hausses de taux d’intérêt… lesquelles frappent aussi les plus pauvres. Ce cercle d’économistes, apparemment sociopathes, a tendance à être favorable à la douleur à court terme pour améliorer le long terme. C’est pourquoi le gouverneur de la Banque d’Angleterre a pu dire que les travailleurs ne devaient pas chercher à obtenir des augmentations de salaire même si les prix montaient en flèche. Et la plupart des économistes devraient approuver les taux d’intérêt américain les plus élevés depuis près de trente ans.

Économiste en chef mondial de Renaissance Capital, Charlie Robertson est l’auteur de The Time-Travelling Economist, qui sera publié prochainement par Palgrave Macmillan.

Il compte plus de 25 ans d’expérience en tant qu’économiste des marchés émergents et des marchés frontières, basé à Londres. On le trouve sur Twitter au compte @RenCapMan.

Pourtant, au niveau mondial, ces hausses de taux d’intérêt frappent le plus les pays les plus pauvres. Une plainte collective aurait dû se faire entendre, du Ghana au Pakistan, dans la nuit de mercredi à jeudi, le 15 juin 2022, lorsque la Réserve fédérale américaine a publié ses prévisions selon lesquelles ses objectifs de taux d’intérêt américains en 2023 dépasseront 3 % au lieu de se rapprocher de 2 %, sa prévision d’il y a un mois à peine.

Les marchés mondiaux ont déjà pris peur et se sont débarrassés des obligations qu’ils avaient achetées aux pays à faible revenu ces dernières années. Ce n’est qu’en 2021, alors que les coûts d’emprunt à long terme des États-Unis étaient de l’ordre de 1% à 2 %, que le Rwanda pouvait emprunter à 5%-6 %.  Aujourd’hui, alors que les États-Unis vous paieront près de 3,5 %, les investisseurs exigeront des pays plus risqués un taux d’intérêt bien plus élevé. Pour beaucoup d’entre eux, le prix des obligations à long terme se situe aujourd’hui autour de 50-60 cents par dollar – contre plus de 100 cents il y a tout juste un an. C’est comme si votre banque supposait qu’elle ne serait remboursée que sur les 50 % à 60 % de l’hypothèque qu’elle vous a consentie. Les investisseurs ne s’attendent pas à être remboursés intégralement par le Pakistan, le Ghana ou la Tunisie, encore moins par le Sri Lanka et la Zambie, qui ont déjà fait défaut.

La crise de la dette à venir est une crise de haute fécondité, et il faudra des années aux politiciens, d’Islamabad à Abuja, pour y faire face. À court terme, seule une action concertée du G20, du FMI et de la Banque mondiale peut contribuer à atténuer la douleur économique qui s’annonce.

D’autres pays suivront. Le défaut de paiement de la dette entraîne souvent l’effondrement de la monnaie, une inflation accrue (encore pire pour les pauvres) et une augmentation spectaculaire de la pauvreté, comme l’ont démontré ces dernières années le Liban, le Venezuela et plus récemment le Sri Lanka.

La question de savoir qui est à blâmer est tout à fait naturelle. Est-ce que ce sont les gestionnaires de fonds imprudents qui ont trop prêté, ou la Chine qui, souvent dans les coulisses, a aussi beaucoup prêté ? Faut-il accuser les dirigeants locaux corrompus d’avoir trop emprunté ? Ou devons-nous simplement accuser la Russie d’être responsable de l’inflation mondiale et dire qu’il s’agit simplement d’un ensemble de circonstances malheureuses et imprévisibles ?

Le problème est que la crise de la dette à venir était prévisible, mais pas pour les raisons que beaucoup supposent. Comme je l’analyse dans mon livre à paraître, The Time Travelling Economist, le défaut de paiement de la dette est normal dans les pays à forte fécondité et la plupart des pays menacés de défaut de paiement dans les années à venir ont une fécondité supérieure à 3 enfants par femme.

Ce que nous montrons dans le livre, c’est que les pays à forte fécondité ont très peu d’épargne. Dans un pays, si les femmes ont entre 5 et 6 enfants en moyenne, les enfants sont leurs économies. Après avoir nourri et habillé les enfants, il ne reste au ménage plus rien à placer dans une banque le vendredi, lorsqu’il a été payé.

Les banques africaines ont peu de dépôts à prêter, et le peu qu’elles ont, elles le prêtent à des taux très élevés, allant parfois jusqu’à 20%-25%.  Les gouvernements ont donc accueilli favorablement la possibilité d’emprunter à 5%-6% en dollars américains, comme l’a fait le Rwanda en 2021, et les investisseurs mondiaux ont sauté sur l’occasion de prêter aux pays qui voulaient accélérer les investissements dans les infrastructures, qui peuvent sortir les pays de la pauvreté.

 

Des répercussions inégales

Le Rwanda a connu un fort rebond économique après avoir émis sa toute première obligation internationale en 2013, ce qui lui a permis d’augmenter considérablement ses dépenses annuelles en matière de santé, d’un montant bien supérieur au coût des intérêts de cette obligation.

L’expérience des années 1980 de l’Amérique latine, région alors à forte fécondité, nous l’a appris : lorsque les taux d’intérêt américains font grimper les coûts d’emprunt mondiaux, les gouvernements à faible revenu ne peuvent plus emprunter à bon marché pour rembourser les obligations arrivant à échéance. Ils doivent alors augmenter les impôts ou réduire les dépenses. Le Rwanda a bien fait de se refinancer en 2021 !

Bien sûr, tout le monde ne souffre pas de la même façon. Des pays comme le Bangladesh, dont le taux de fécondité est de 2,0 enfants par femme, n’ont pas la dette extérieure accumulée par le Pakistan, qui compte 3,4 enfants par femme. Ces pays n’ont jamais émis d’euro-obligations, car les banques locales disposent de l’épargne locale accumulée par les parents qui doivent investir dans leurs enfants. Le Bangladesh devrait prospérer dans les années 2020. Le Pakistan aura du mal.

La crise de la dette à venir est une crise de haute fécondité, et il faudra des années aux politiciens, d’Islamabad à Abuja, pour y faire face. À court terme, seule une action concertée du G20, du FMI et de la Banque mondiale peut contribuer à atténuer la douleur économique qui s’annonce. Lors de la crise financière mondiale et de la crise Covid-19, il a fallu plus d’un an pour qu’un tel soutien arrive. Pour l’Occident, les années 2022 et 2023 seront difficiles. Pour les pays endettés à forte fécondité, ce sera pire.

@AB

Une réponse à “Une crise de la dette de haute fécondité”

  1. Author Thumbnail ATSE Martial dit :

    Bonjour à vous, donc 2024 et 2025 ou plus sera compliqué pour les pays en développement!!!
    On ne tire pas de leçons comme en 1980 la crise de l’endettement et le defaut de remboursement de notre dette. Diantre!!!

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