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African Business

Sonia Le Gouriellec (universitaire) : « Djibouti, l’œil du cyclone »

Chercheuse et enseignante à Sciences Po, Sonia Le Gouriellec vient de publier Djibouti, la diplomatie de géant d’un petit État*. Dans ce livre, elle analyse l’influence acquise par le pays dans une région complexe mais stratégique pour les puissances internationales.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Comment et pourquoi vous êtes-vous intéressée à Djibouti ?

J’ai rédigé une thèse sur le régionalisme sécuritaire dans la Corne de l’Afrique. Initialement, je m’intéressais à l’Éthiopie mais j’étais souvent sollicitée par mes collègues anglophones pour apporter des éclairages sur Djibouti, sur lequel il existe peu d’expertise en Relations internationales. J’ai découvert un pays passionnant !

Dans Djibouti, la diplomatie de géant d’un petit État, vous analysez l’évolution d’une base État vers ce qu’on pourrait qualifier de champion de la diplomatie…

Je ne dis pas que Djibouti est un « champion de la diplomatie ». J’ai fait un constat de départ qui a guidé mes travaux : le nombre moyen de représentations des petits États est inférieur à dix et beaucoup en ont même moins. En 2017, Djibouti comptait environ quarante-cinq représentations diplomatiques à l’étranger. C’est une caractéristique assez exceptionnelle pour un petit État. On constate ainsi qu’avec le déclin de l’hyperpuissance américaine, le marchandage et la négociation deviennent la règle et permettent à tous de tirer leur épingle du jeu. Les petits États retrouvent leur marge de manœuvre.

Comment expliquez-vous cette particularité djiboutienne, qui accueille six bases étrangères ? 

Djibouti a su profiter des opportunités offertes par les évolutions du système international. Après la base historique française et avec le lancement de la « guerre globale contre le terrorisme », le petit pays a accueilli une base américaine au début des années 2000 puis avec la lutte contre la piraterie, le Japon s’est installé ainsi que l’Italie. L’Allemagne et l’Espagne y maintiennent une présence. Enfin les nouvelles routes de la soie ont fait de Djibouti une porte d’entrée vers l’Afrique de l’Est et la Chine a installé une base militaire et multiplié les investissements dans le pays.

Un positionnement géostratégique qui a été habilement optimisé par Djibouti, désormais un acteur régional influent, voire international…

Le régime djiboutien a fait de sa stabilité une marque qu’il marchande. Longtemps présenté comme un « havre de paix » ou « l’œil du cyclone », il a tenté de jouer les médiateurs dans les crises régionales notamment en Somalie. Ainsi, alors même que la devise officielle du pays est « Unité-Égalité-Paix », c’est le slogan « Djibouti, terre de rencontres et d’échanges » qui s’est diffusé. La formule traduit la perception qu’ont de nombreux Djiboutiens de leur rôle sur la scène internationale.

BIO-EXPRESS

Sonia Le Gouriellec est maîtresse de conférences en Science politique ; co-responsable de la licence Droit mention Science politique (DSP) à la faculté de Droit – Université Catholique de Lille et chargée de cours à Sciences Po (campus Reims). Elle est secrétaire générale de l’Association pour les études sur la guerre et la stratégie (AEGES, http://www.aeges.fr). Enfin, chercheure associée au Laboratoire interdisciplinaire d’étude du politique-Hannah Arendt Paris-Est (LIPHA-PE).

Ce discours sur l’ordre et la stabilité dans une région conflictuelle lui permet également de faire diminuer la pression de démocratisation des États occidentaux et des institutions internationales. Néanmoins, le contexte régional semble moins favorable à ce positionnement. En effet, on observe un recul de l’influence régionale de Djibouti depuis l’été 2018, date de la pacification des relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée. L’apaisement des relations entre Addis-Abeba et Asmara ouvre l’Éthiopie à d’autres ports. La recomposition des alliances semble s’opérer sans que Djibouti ne soit vraiment à la manœuvre. La nationalisation du port de Djibouti en 2018 peut expliquer cette marginalisation.

Pourtant, Djibouti brigue un siège au Conseil de sécurité des Nations unies ! 

Dès 2006, le président Ismaïl Omar Guelleh avait annoncé ses objectifs : renforcer l’attractivité du pays et « affirmer la présence de Djibouti sur la scène mondiale ». Le pays a ainsi doublé le nombre de ses représentations diplomatiques à travers le monde. Il est également membre de plus de cinquante institutions internationales non africaines. Il est aussi très actif dans les négociations internationales et a été parmi les premiers à signer l’accord de la COP-21 sur le changement climatique.

Malgré ses efforts, le pays a dû pour l’instant se contenter de postes intermédiaires au sein des organisations internationales de premier plan comme le PNUD (Programme des Nations unies pour le développement, la BAD (Banque africaine de développement), le HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, l’Unesco ou encore la Commission économique pour l’Afrique.

Reste que près de 80% du commerce djiboutien dépend du géant voisin éthiopien, et la majorité des grands projets en cours sont portés par la Chine, auprès de laquelle Djibouti est particulièrement endetté. Un risque pour les années à venir ? 

Ces relations avec la puissance régionale éthiopienne sont à la fois une part du dynamisme de Djibouti et un facteur de risque à l’avenir. Le dilemme qui se pose à Djibouti reflète une contradiction intrinsèque à sa stratégie. En souhaitant, à juste titre, diversifier ces partenaires et ce faisant en dynamisant son économie, Djibouti s’est rapproché de la Chine, elle-même favorable à l’intégration économique régionale. Cette intégration crée une interdépendance encore plus forte avec l’Éthiopie qui pourrait avoir des visées plus ambitieuses. Djibouti risque de se retrouver dans une posture inconfortable de perte de souveraineté.

Les autorités tentent du moins de diversifier l’économie nationale. Des niches se développent ? Tech, tourisme, finance, services… 

Djibouti a clairement identifié dans son document d’orientation stratégique quels pourraient être les leviers du développement socio-économique du pays. « Djibouti 2035 ambitionne de faire de notre pays un pôle économique, financier et commercial régional et international. » Le pilier fondamental de ce développement est celui d’une économie diversifiée et compétitive qui reposerait avant tout sur l’exploitation des richesses du pays que sont la mer et sa position géographique. Dans la mesure où 99 % des informations partagées sur l’Internet sont transmises par les réseaux de câbles sous-marins, Djibouti entend profiter de ses avantages.

En effet, en étant connecté aux principaux câbles sous-marins de télécommunication, Djibouti s’est positionné en tant que hub régional pour les télécommunications grâce à des interconnexions terrestres avec les réseaux éthiopiens et somalilandais. Le régime djiboutien entend également développer son tourisme selon trois directions : un tourisme d’affaires et de plaisance, un tourisme balnéaire et un écotourisme. Enfin, les dirigeants djiboutiens entendent développer les services financiers et attirer ainsi les grands groupes bancaires afin de devenir la grande place financière de l’Afrique de l’Est.

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