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African Business

Slim Othmani* : « Une réponse commune du Maghreb est possible »

Chef d’entreprise algérien, Slim Othmani détonne par son parler vrai. Sur l’Algérie, sur le Maghreb, sur la crise planétaire liée à la pandémie, sur le monde d’après, il livre ses analyses, pointant du doigt les responsabilités de chacun.

Propos recueillis par Guillaume Weill-Raynal

En tant que chef d’entreprise, comment ressentez-vous les effets de cette crise majeure ?

Les entreprises étaient déjà en souffrance, elles le sont davantage aujourd’hui. En Algérie, nous n’étions pas encore sortis d’une crise qui durait depuis plus de deux ans et demi, que toute l’économie s’est trouvée affectée par la crise du coronavirus. Elle vient se superposer à la complexité économique de l’environnement algérien : non-diversification, forte dépendance aux hydrocarbures – voire dépendance exclusive.

Sur quelles forces internes pouvez-vous vous appuyer ?

La réponse tarde à venir des pouvoirs publics algériens, précisément en raison de cette dépendance aux hydrocarbures : la dégringolade des prix du baril affecte fortement la rente algérienne, ce qui a pour conséquence de priver l’État de tout ou presque de sa marge de manœuvre. Ses réserves de change ne peuvent pas rétablir cette marge dès lors que l’économie n’est pas diversifiée. Il en est de même de la fiscalité dans la mesure où le pouvoir d’achat s’est érodé en deux ans.

La situation actuelle constitue une occasion rêvée pour les pays du Maghreb d’abord de faire front face à la crise sanitaire, et en parallèle, commencer à échafauder une forme de solidarité dans les scénarios de sortie de crise.

Les pouvoirs publics en sont encore au stade de l’évaluation des solutions. La gravité de la situation exige sans tarder des mesures chocs, mais pour le moment, seules des mesurettes sont prises. Au sein du Think Tank Care que j’anime, nous avons listé les mesures qui devraient être prises en nous inspirant de ce qui se fait dans la région.

Nous n’avons pas l’ambition de copier le monde occidental, car les moyens de politiques d’expansion budgétaire ne sont pas les mêmes. L’Algérie ne possède pas de réserves suffisantes pour supporter un tel choc. Nous devons donc être très créatifs et imaginer un nouveau scénario, faute de quoi nous ne pourrons pas rebondir au sortir de la crise et faire face à l’endettement qui se profile. Dans des pays comme les nôtres, mal préparés à un tel choc, la pandémie économique risque de faire plus de ravage que la crise sanitaire.

Quelles sont les priorités ?

Le principal problème est celui de l’offre et de la demande. Le confinement a arrêté l’économie en faisant baisser l’une et l’autre. La boucle vertueuse sur laquelle repose la consommation est fortement impactée. Il faut donc stimuler les deux côtés : l’offre – c’est-à-dire les entreprises de biens et services –, et la demande, c’est-à-dire les consommateurs.

Il faut donner de l’argent à ces derniers pour qu’ils consomment, et aux entreprises pour qu’elles puissent payer leurs intrants et régler leurs dettes. J’ai suggéré de former une coalition des pays émergents endettés et que ceux-ci décident purement et simplement de ne pas payer leur dette.

Tout simplement parce qu’ils ne pourront pas la payer ! Ni dans 25 ans, ni dans 50 ans, ni dans cent ans ! La sortie du Covid-19 va nous mettre face à un mur infranchissable, quelle que soit la bonne volonté de la population.

Il n’est pas question de demander des sacrifices à la population qui n’y est pour rien. À qui doit-on les demander ? À ceux qui ont profité pendant des années de la situation des pays émergents, en s’abstenant de les aider à diversifier leur économie et en les maintenant dans ce statu quo.

D’autres vont plus loin en appelant à sanctionner la Chine pour avoir privilégié la signature de l’accord commercial avec les États-Unis sur l’annonce de la pandémie en la retardant. Peut-être la Chine sera-t-elle obligée de mettre la main à la poche sans retour.

Comment placer le curseur entre le souhaitable et le réalisable ?

Nous devons essayer d’imaginer un monde complètement différent de celui d’avant la crise. Je partage avec beaucoup de gens la conviction que nous sommes en train de nous réveiller dans un nouveau monde où les règles du jeu seront complètement nouvelles, notamment pour les pays émergents. Ils devront immanquablement revoir leur position et se repenser dans le nouvel échiquier mondial qui se dessine

Certes, mais dans l’immédiat, il s’agit de traverser la tempête…

Permettez-moi d’afficher une grande naïveté, et peut-être même de manquer d’intelligence : ce n’est pas à nous de trouver la solution pour sortir de la tempête ! Nous ferons ce que nous pourrons, mais cela sera insuffisant.

En revanche, doivent agir ceux qui, précisément, nous ont placés dans cette situation d’impuissance. Ils n’auront plus le choix : lorsqu’ils auront plus d’un milliard d’habitants du continent africain à leurs frontières, c’est à eux qu’il incombera de nous apporter la solution, de nous accompagner, sans nous demander en retour une quelconque perte de souveraineté.

Certains trouvent votre point de vue provocateur, pour ne pas dire guerrier. Concrètement, comment traiter les impatiences sociales, potentiellement explosives ?

Évidemment, il faut non seulement être provocateur mais audacieux ! Ceux qui peuvent nous aider à nous en sortir ont plus à perdre en nous aidant timidement et en nous laisser seul à notre sort.

Les impatiences sociales auxquelles sont à adresser en urgence par tous les moyens qui soient, en s’assurant de communiquer de façon soutenue, claire, transparente et audible pour toutes les franges de la population, car la confiance est un facteur clé de succès de cette action vitale.  Et, les mots ne suffisant pas il est impératif de mettre en œuvre sans plus tarder un soutien au pouvoir d’achat et aux entreprises !

Je fais confiance à la sphère entrepreneuriale pour se saisir de cette chance historique car je crois en l’UEM. À ceux qui me rétorquent que l’Union européenne se délite, je répondrai que c’est à nous justement d’imaginer notre modèle.

Cet effort représentera quelques points de PIB. Un pays comme l’Algérie aura besoin au moins de 15 milliards de dollars juste pour supporter le choc. Ceci si l’on considère que l’horizon s’éclaircira d’ici deux ou trois mois au maximum pour nos pays. Il est fort à parier que pour le Maroc, le chiffre sera du même ordre de grandeur, et la Tunisie, aurait probablement besoin d’au moins 4 milliards $.

En dehors d’un soutien financier massif, je ne vois pas comment des pays comme l’Algérie dépendante des hydrocarbures, ou la Tunisie et le Maroc dépendants du tourisme et de quelques exportations vont s’en sortir…

Il ne sert à rien de dévaluer car il n’y a plus de rentrées en devises et une dévaluation contribuerait à aggraver la situation. Tout comme il est impossible de relever les impôts, car ni les entreprises ni les citoyens ne pourront les payer !

Il faut réamorcer la machine en injectant de l’argent, sous forme de crédits aux entreprises garantis par l’État et sous forme de soutien aux citoyens à travers une sorte de revenu universel. Tout ceci pour au moins deux ans. Nous sommes comme une voiture qui n’a plus d’essence et d’huile pour faire tourner son moteur.

Je ne vois qu’un recours pour nos pays : un endettement extérieur à des conditions exceptionnelles, qui devront être négociées durement. Nous pouvons profiter de cette occasion pour consolider l’ancien endettement, voire obtenir son abandon, et tout en remboursant le tout sur plus d’une vingtaine d’années à un taux proche de zéro voir même zéro.

Les spécialistes en finance du FMI sauront certainement peser le pour et le contre de la situation ! Puisque l’ombre d’une grave crise sociale aux conséquences tragiques pour les pays de la région et pour l’Europe se profile. Ce n’est pas une menace, c’est une réalité… 

Ce qui n’a pas été fait en temps normal, à savoir une réponse maghrébine commune, peut-il l’être en temps de crise ?

La crise du Covid a mis à nu ce que nous savions depuis fort longtemps, à savoir que le Maghreb économique n’existe pas. La proximité géographique et les similitudes culturelles, linguistiques et religieuses n’ont servies finalement à rien. Voici donc une occasion rêvée pour les pays du Maghreb d’abord de faire front face à la crise sanitaire, et en parallèle, commencer à échafauder une forme de solidarité dans les scénarios de sortie de crise.

Commençons par une solidarité vis-à-vis des bailleurs de fonds qui seront sollicités pour apporter les 35 ou 40 milliards de dollars dont le Maghreb aura besoin dans les prochaines semaines.

La construction maghrébine a toujours été handicapée par une trop forte intrusion du politique dans des questions purement économiques et commerciales et c’est dans l’adversité que nous saurons trouver des solutions pour développer cette dynamique d’échanges inter-Maghrébins, en les mettant à l’abri de l’inconscience du politique.

Je fais confiance à la sphère entrepreneuriale pour se saisir de cette chance historique car je crois en l’UEM (Union Economique du Maghreb). À ceux qui me rétorquent que l’Union Européenne se délite, je répondrai que c’est à nous tous et à nos élites en particulier qu’il incombe justement d’imaginer notre propre modèle. 

*Président du Think Tank Care

Une réponse à “Slim Othmani* : « Une réponse commune du Maghreb est possible »”

  1. Author Thumbnail Un Maghrébin dit :

    UEM est une des solutions aux pays du Maghreb et permettra une meilleure intégration dans le large projet de la ZLECA.
    Le Maghreb a un rôle à jouer notamment pour le continent qui a un grand potentiel.
    Avec des acteurs comme CARE, MEF, ICEM…la dynamique est lancée et se concrétisera sur le terrain grâce aux PME/TPE.

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