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Qu’attend Georgia Meloni de l’Afrique ?

Qu’attend Georgia Meloni de l’Afrique ?
  • Publiéjuin 20, 2024

La proposition de l’Italie d’offrir 5,5 milliards d’euros d’investissements à l’Afrique, en partie pour tenter de décourager l’immigration clandestine, reste controversée.

 

Lors du G7 de la semaine passée, l’Italie a réaffirmé son engagement auprès de l’Afrique, qui avait pris corps en début d’année. La Première ministre italienne, Georgia Meloni, avait alors présenté une nouvelle stratégie pour les relations avec l’Afrique lors d’un sommet Italie-Afrique à Rome. Le plan Mattei – du nom du président fondateur de l’entreprise énergétique italienne ENI, Enrico Mattei –, vise à définir une nouvelle stratégie italienne pour l’Afrique en mobilisant environ 5,5 milliards d’euros pour le développement de l’Afrique au cours des cinq à sept prochaines années, principalement dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’agriculture, de l’eau et de l’énergie.

« Il y a lieu de craindre que le plan Mattei ne transforme les dirigeants africains en simples garde-côtes de l’UE, en échange de quelques micro-projets dans le domaine des énergies renouvelables, voire du gaz. »

En contrepartie, Georgia Meloni, qui a accédé au pouvoir en 2023 dans le cadre d’une résurgence de la droite sceptique à l’égard des migrants en Europe, affirme que des dépenses de développement substantielles en Afrique convaincront de nombreux migrants africains potentiels de rester chez eux – et persuaderont leurs gouvernements de mettre un frein à l’immigration illégale vers l’Europe via la Méditerranée.

Au total, 155 754 migrants de toutes origines ont débarqué en Italie en 2023, contre 103 846 au cours de l’année 2022, selon des rapports citant le ministère italien de l’Intérieur.

L’« immigration illégale de masse ne sera jamais stoppée, les trafiquants d’êtres humains ne seront jamais vaincus, à moins que les causes profondes qui poussent les gens à quitter leur foyer ne soient traitées », a déclaré Georgia Meloni.

Le plan place Rome au centre des efforts diplomatiques de l’Europe pour forger de nouvelles relations avec l’Afrique sur l’immigration et d’autres questions clés d’intérêt mutuel.

Cependant, les critiques affirment que le plan Mattei reste entouré de mystère et que son lancement a été accueilli avec un scepticisme immédiat par les dirigeants africains. Lors de la publication du plan, Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine, a déclaré que l’organisation « aurait aimé être consultée ».

À l’image d’Akinwumi Adesina, le président de la BAD, – qui s’est rallié au Plan Mattei –, les dirigeants africains et les analystes affirment qu’ils ne disposent pas de suffisamment de détails pour juger si le plan pourrait être une réussite.

L’« ambiguïté du plan Mattei, constitué en grande partie par le discours de Meloni, sans aucun document complet décrivant les détails spécifiques, laisse beaucoup à éclaircir » résume pour African Business Giovanni Carbone, professeur de sciences politiques à l’Università degli Studi di Milano.

 

Quels sont les avantages pour l’Afrique ?

L’investissement de 5,5 milliards d’euros proposé par Georgia Meloni dépendra à la fois de la volonté du secteur privé italien d’investir et de l’approbation des gouvernements africains.

Néanmoins, l’Italie a travaillé dur ces dernières années pour forger des relations avec des pays comme l’Éthiopie, la Tunisie et le Kenya, qui ont tous accueilli chaleureusement le plan Mattei.

L’« Italie a eu des relations plus consolidées avec l’Afrique du Nord, mais c’est un phénomène nouveau avec les pays subsahariens. L’attention s’est également portée sur la Corne de l’Afrique, où le pays a des liens plus établis depuis des décennies en raison de l’occupation coloniale », explique Giovanni Carbone.

Les investissements italiens sur le continent se sont largement concentrés sur l’industrie des hydrocarbures, l’ENI restant un acteur majeur, présent dans douze pays du continent. Les intérêts de la compagnie pétrolière et gazière s’étendent de la participation à l’énorme projet de gaz naturel liquéfié Coral South au Mozambique à l’exploration pétrolière dans le delta du Niger, en passant par une série de projets d’hydrocarbures dans tous les grands pays d’Afrique du Nord.

Toutefois, si le nom du plan fait référence à l’importance de l’ENI, il affiche des ambitions qui vont au-delà des hydrocarbures traditionnels.

Sur les 5,5 milliards d’euros du plan Mattei, 2,5 milliards proviendront du budget de la coopération au développement et les 3 milliards restants du Fonds national italien pour le climat, ce qui laisse présager une réorientation importante vers les énergies renouvelables.

Toutefois, comme les fonds proviennent de mécanismes d’investissement réservés au secteur privé italien, on ne sait pas exactement dans quelle mesure les entreprises africaines pourront bénéficier de l’investissement, affirme l’universitaire Giovanni Carbone.

Akinwumi Adesina et Georgia Meloni au cours du sommet du G7.
Akinwumi Adesina et Georgia Meloni au cours du sommet du G7, en juin.

« Il s’agit d’argent que les entreprises italiennes peuvent utiliser pour des projets liés aux questions climatiques et aux énergies renouvelables. Cependant, on ne voit pas très bien comment les entreprises africaines peuvent participer à ces projets. Lesquels sont censés soutenir les initiatives africaines de lutte contre le changement climatique. »

Un autre problème majeur, selon l’universitaire, réside dans les ambitions financières limitées du plan.

« Les ressources italiennes ne sont pas énormes et s’étalent sur une période plus longue. Ce n’est pas avec 5,5 milliards d’euros que l’on va faire la différence sur le continent. »

Selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, pour atteindre les objectifs énergétiques et climatiques de l’Afrique d’ici 2030, y compris l’accès universel, il faudra plus que doubler les investissements dans l’énergie au cours de cette décennie, pour atteindre un taux annuel de 190 milliards de dollars entre 2026 et 2030. Il est peu probable que les « nouveaux » fonds italiens permettent à eux seuls d’opérer le changement radical nécessaire pour apporter des solutions durables et à long terme aux nombreux problèmes auxquels le continent est confronté.

L’effort bilatéral italien contraste avec l’ambitieuse passerelle mondiale de l’Union européenne, à laquelle l’Italie contribue également en tant qu’État membre. Selon les prévisions, cette initiative devrait apporter environ 150 milliards d’euros à l’Afrique entre 2021 et 2027. La passerelle, projet phare de l’UE pour les investissements dans les pays en développement, a été présentée comme un rival de la Ceinture et de la Route de la Chine. Grâce à son importante puissance de feu financière, il pourrait être un canal plus pertinent pour les ambitions italiennes sur le continent.

« Les 150 milliards d’euros de la Global Gateway pour l’Afrique feraient la différence s’ils se concrétisaient. Cela n’a pas de sens pour l’Italie de faire cavalier seul si l’idée est de soutenir le développement de l’Afrique », confirme Giovanni Carbone.

 

Les intérêts de l’Italie

Néanmoins, le plan pourrait avoir des implications géopolitiques positives pour l’Italie.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a contraint l’Italie, comme d’autres pays européens, à réduire sa dépendance au gaz de Moscou, ce qui a poussé le pays à développer davantage ses relations énergétiques avec des pays africains tels que la Libye et l’Égypte.

« La nécessité d’accroître et de diversifier les approvisionnements énergétiques à la suite de la crise ukrainienne a incité le gouvernement Meloni à élaborer ce plan », explique notre universitaire.

Cependant, une focalisation manifeste sur les hydrocarbures pourrait susciter les accusations habituelles selon lesquelles l’extraction des ressources favoriserait l’Italie au détriment de ses partenaires italiens.

Si l’objectif de l’Europe est de favoriser réellement le développement durable et à long terme de l’Afrique, elle doit aller au-delà de la rhétorique des hydrocarbures, que même le nom du « plan Mattei » affirment Ghazi Ben Ahmed, président de l’Initiative pour le développement de la Méditerranée, et Andrea Cellino, chercheur principal et responsable de l’Afrique du Nord au Middle East Institute Switzerland, dans un article publié par le Washington Institute.

Deux employés d’Eni lors de la mise en service du champ pétrolier et gazier de Port-Bouët, dans la banlieue d'Abidjan, le 23 novembre 2023 (photo : AFP).
Deux employés d’Eni lors de la mise en service du champ pétrolier et gazier de Port-Bouët, dans la banlieue d’Abidjan  (photo : AFP).

Andrea Cellino affirme que l’Italie tient à éviter l’étiquette « néocoloniale ». « Il n’y a pas d’éléments néocoloniaux dans l’approche de l’Italie. L’Italie a certainement ses propres intérêts liés à deux questions centrales : l’immigration et l’énergie. Aucune de ces questions n’est strictement néocoloniale. Bien sûr, l’énergie implique des ressources en provenance d’Afrique, mais le néocolonialisme ne se limite généralement pas à l’achat de ressources. »

Lier les investissements extractifs à la question des contrôles de l’immigration – l’un des principaux objectifs politiques intérieurs de Meloni – pourrait s’avérer politiquement toxique parmi les citoyens africains, affirment Ben Ahmed et Cellino, qui disent que la politique pourrait voir « Meloni pomper inconsidérément le gaz africain et expulser inconsidérément les migrants ».

« Toute stratégie unilatérale d’un État membre, principalement axée sur la gestion de l’immigration dans sa politique africaine, est intrinsèquement vouée à l’échec », affirment-ils. « Il y a lieu de craindre que le plan Mattei ne transforme les dirigeants africains en simples garde-côtes de l’UE, en échange de quelques micro-projets dans le domaine des énergies renouvelables, voire du gaz. Une telle orientation risque non seulement de saper la profondeur et la richesse des relations euro-africaines, mais aussi de réduire les chefs d’État africains à des rôles périphériques, loin de la coopération équilibrée et mutuellement bénéfique qui devrait caractériser les liens entre les deux continents. »

@AB

Écrit par
Adam Saïdane

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