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Prudentes avancées du secteur privé japonais en Afrique

Prudentes avancées du secteur privé japonais en Afrique
  • Publiéavril 12, 2024

Le gouvernement japonais tente de capitaliser sur le pouvoir du secteur privé pour faire avancer sa politique étrangère en Afrique, mais les investisseurs nippons restent réticents au risque.

 

L’Afrique étant désormais le théâtre d’une concurrence géopolitique de plus en plus vive, les sommets « Afrique plus un » entre un État-nation et le continent sont devenus monnaie courante. Ces sommets sont tous basés sur un style de diplomatie qui a été mis en œuvre pour la première fois par un pays qui a reconnu le potentiel géopolitique de l’Afrique, voici plus de trente ans : le Japon.

En effet, la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD) s’est tenue pour la première fois en 1993. À l’époque, la communauté internationale commençait à consacrer moins de temps et de ressources à l’Afrique. Cependant, le Japon a organisé le sommet de la TICAD dans le but d’établir de nouvelles relations dans le monde instable de l’après-Guerre froide.

« Il subsiste une grande marge de croissance, mais les gouvernements et les entreprises africaines doivent avoir une vision plus stratégique du Japon. »

Seifudein Adem, professeur d’études mondiales à l’université Doshisha de Kyoto, explique que la TICAD « a été extrêmement fructueuse sur un point : elle a inspiré la diplomatie des sommets ». Elle a le mérite, entre autres, d’« avoir ravivé l’intérêt international pour le développement de l’Afrique, qui était en déclin dans les années 1990 ».

 

L’expérience économique du Japon

Depuis la création de la TICAD, la politique étrangère du Japon en Afrique a cherché à tirer parti de l’expérience de Tokyo en matière de croissance économique rapide. Après la Seconde Guerre mondiale, au cours de laquelle le Japon a été à la fois vaincu et économiquement dévasté, le pays d’Asie de l’Est est parvenu à développer massivement sa production industrielle et à produire des biens bon marché destinés à l’exportation et à la consommation sur son immense marché intérieur.

Les expériences économiques similaires de la Corée du Sud après la guerre de Corée sont un point sur lequel Séoul a également cherché à mettre l’accent lors de ses récentes tentatives pour nouer des relations plus solides en Afrique.

Seifudein Adem suggère que, par le biais de réunions telles que la TICAD, le parcours du Japon pourrait être utilisé pour inspirer les propres tentatives de l’Afrique d’atteindre des taux plus élevés de développement économique et de croissance.

 

Encourager le secteur privé japonais

L’« expérience du Japon en matière de modernisation économique révèle qu’il a poursuivi avec succès trois stratégies », explique l’universitaire à African Business. La première était la stratégie de diversification. Les Japonais ont absorbé les compétences occidentales et adopté les institutions occidentales à partir d’un maximum de sources différentes. La deuxième stratégie est celle de la domestication, qui consiste à rendre les produits, les institutions et les idées étrangers plus pertinents ou plus utiles pour les besoins locaux. Enfin, le Japon a poursuivi l’indigénisation, c’est-à-dire l’utilisation plus complète des ressources culturelles, humaines et matérielles disponibles dans le pays.

« Ce sont des leçons pour l’Afrique sur la façon d’apprendre, sur ce qu’il faut apprendre et sur la façon d’apprendre rapidement. »

Récemment, Tokyo a annoncé un don de 34 millions de dollars au Programme alimentaire mondial pour fournir une aide d’urgence à quinze pays d’Afrique subsaharienne. Cela étant, bien que le Japon continue de participer à diverses activités humanitaires et de développement en Afrique, au fil du temps, le gouvernement japonais a cherché à se concentrer davantage sur les opportunités offertes par l’Afrique au secteur privé japonais.

Emma Ruiters, analyste principale au Tony Blair Institute de Londres, nous explique que le modèle économique japonais de l’après-guerre reposait sur la faiblesse du yen, qui permettait à ses exportations d’être compétitives. Toutefois, à mesure que l’économie japonaise est devenue plus mature et que sa monnaie s’est renforcée, Tokyo a commencé à chercher à investir davantage sur les marchés internationaux, y compris en Afrique.

La Ticad 7 de Yokohama, en 2019

 

Selon elle, cette dynamique économique explique en partie pourquoi l’engagement entre l’Afrique et le Japon s’« éloigne du développement et est de plus en plus piloté par le secteur privé ».

Selon un récent rapport du ministère japonais des affaires étrangères, 927 entreprises japonaises étaient actives en Afrique en 2022, contre 520 en 2010.

« Nous pouvons constater que les niveaux d’investissement du Japon en Afrique ont augmenté et que le Japon est en train de changer les termes de son engagement avec le continent », juge Emma Ruiters. Le Japon était le plus grand prêteur bilatéral au monde jusqu’en 2018, date à laquelle il a été dépassé par la Chine.

 

Une avancée sans bruit

« Le Japon a une population vieillissante, mais il est riche en liquidités. Les pays africains sont souvent des économies jeunes et à croissance rapide, mais ils manquent de capitaux. À cet égard, il s’agit sans aucun doute d’un grand partenariat », note l’analyste.

L’accent mis sur le potentiel de l’activité du secteur privé distingue le Japon des pays qui se concentrent sur l’aide intergouvernementale et fait concurrence à la Chine, dont l’influence croissante en Afrique a souvent suscité l’inquiétude des décideurs politiques à Tokyo.

« Les entreprises japonaises ont procédé à un grand nombre de fusions et d’acquisitions stratégiques pour tenter d’avoir un impact sur le marché africain. Elles ont cherché à acquérir des partenaires locaux stratégiques », explique Emma Ruiters. Voilà qui est très différent de la manière dont la Chine opère en Afrique pour le moment ; les activités de la Chine se concentrent sur l’aspect intergouvernemental et l’infrastructure.

« Comme le taux de chômage est très bas au Japon, les entreprises japonaises en Afrique ont tendance à embaucher des locaux, contrairement à la Chine qui vient avec un contingent chinois assez important », explique Emma Ruiters. « Le Japon est beaucoup plus calme, il n’y a pas de battage médiatique, il n’y a pas une grande présence japonaise. Mais c’est quelque chose d’admirable pour beaucoup d’Africains ! »

Le gouvernement japonais essaye de capitaliser sur le pouvoir du secteur privé pour faire avancer sa politique étrangère en Afrique. L’Agence japonaise de coopération internationale (JICA), par exemple, a lancé son « accélérateur NINJA » au Kenya, qui soutient les jeunes entreprises kenyanes et les aide à accéder aux investisseurs en capital-risque et aux investisseurs au Japon et dans le monde entier.

Les entreprises et les investisseurs japonais sont de plus en plus à la recherche d’opportunités à l’étranger. Le Government Pension Investment Fund (GPIF) du Japon, le plus grand fonds de pension du monde, ajoute des actions étrangères à son portefeuille deux fois plus vite que des actions nationales. Selon Emma Ruiters, « le Japon a beaucoup d’argent, mais il a saturé l’Asie, l’Europe et les Amériques ; pour lui, l’Afrique est la dernière frontière ».

 

Faire preuve de prudence

Toutefois, des obstacles doivent encore être surmontés si l’on veut libérer tout le potentiel de l’engagement économique nippo-africain. La spécialiste du Tony Blair Institute note que, bien qu’il existe une poignée de fonds axés sur l’Afrique, « les investisseurs japonais sont notoirement peu enclins à prendre des risques ».

Akinwumi Adesina (BAD) s’adresse aux investisseurs japonais, en août 2022.

C’est en partie pour cette raison que, selon l’universitaire Seifudein Adem, « les entreprises japonaises sont encore réticentes à investir massivement en Afrique. Elles considèrent l’instabilité politique et sociale chronique du continent comme un problème majeur, à juste titre. Il y a plus de conflits en Afrique aujourd’hui qu’à n’importe quel moment au cours des cinquante dernières années ».

Les gouvernements africains ont du pain sur la planche s’ils veulent saisir les opportunités associées aux capitaux privés japonais. Selon Emma Ruiters, « les gouvernements doivent être un peu plus proactifs dans le développement du secteur privé local et de ces écosystèmes, ce qui permet ensuite aux investisseurs internationaux d’entrer en scène ».

L’ancien ministre japonais des affaires étrangères, Yoshimasa Hayashi, a déclaré que Tokyo souhaitait se positionner comme « un partenaire qui grandit avec l’Afrique ». Cette phrase visait à résumer le principe de base de l’engagement du Japon sur le continent : faciliter les investissements du secteur privé est le meilleur moyen pour le Japon de saisir les opportunités économiques d’un continent jeune et en pleine croissance, et le meilleur moyen pour l’Afrique elle-même de poursuivre son développement.

Toutefois, les gouvernements et les entreprises africains ne considèrent pas automatiquement le Japon comme leur partenaire de choix, en raison, en partie, de la façon dont Tokyo aborde ses projets sur le continent de manière plus discrète que d’autres. De même, de nombreuses entreprises japonaises n’ont pas encore été convaincues de l’intérêt économique de l’Afrique. Ces deux facteurs signifient que le potentiel de croissance des relations entre le Japon et l’Afrique est bien plus important.

« Les investissements du Japon dans le monde ont suivi une ligne droite positive. L’Afrique a également reçu davantage d’investissements du Japon, mais pas autant que d’autres régions ; la croissance n’a pas été proportionnelle. Il subsiste une grande marge de croissance, mais les gouvernements et les entreprises africaines doivent avoir une vision plus stratégique du Japon », conclut Emma Ruiters.

@AB

Écrit par
Harry Clynch

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