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Opinion

En finir avec le piège de la résilience

En finir avec le piège de la résilience
  • Publiémai 29, 2024

Face aux chocs économiques, les pays arabes, à l’endettement endémique, peinent à retrouver une croissance forte. La sortie de ce piège passe par un choc d’investissement qui nécessite un soutien international et une solidarité régionale.

 

Le concept de résilience est devenu courant dans le débat économique. Le fait qu’il soit si largement utilisé dans l’analyse économique s’explique par le nombre de chocs subis par l’économie mondiale et chaque pays ; chocs qui ont eu des effets déstabilisants et ont accru l’incertitude et l’inquiétude. De la crise financière de 2008-2009 à l’accélération des effets du changement climatique, en passant par la pandémie de Covid-19, les guerres et les conflits géoéconomiques, le monde a été et continue d’être marqué par les turbulences.

Il semble essentiel de mobiliser l’investissement privé dans le cadre de ce choc d’investissement. Cela nécessite d’en finir avec l’atmosphère négative et parfois même discriminante à l’égard du secteur privé.

Parallèlement aux risques géoéconomiques, l’économie mondiale est confrontée à une forte résurgence de l’inflation, qui entraîne un changement radical des politiques monétaires et une rupture avec l’expansionnisme qui les a marquées depuis la grande crise financière de 2008-2009. Ce changement radical de politique monétaire suscite de nombreuses inquiétudes quant à ses effets dépressifs sur la croissance mondiale.

La question que les analystes et les organisations internationales cherchent à développer à travers l’utilisation de ce concept concernait la capacité des économies à faire face à ces chocs et à résister à leurs effets déstabilisants.

Plusieurs définitions ont été données au concept de résilience. D’une manière générale, elles résument la capacité d’un pays ou d’une région à surmonter rapidement les chocs et les perturbations économiques. Elle implique donc la capacité de l’économie à réduire les effets négatifs d’une crise, notamment la baisse de la croissance, les déséquilibres macroéconomiques et les pertes d’emplois.

Je retiendrai que la résilience reflète la capacité d’une économie à réagir aux chocs internes et externes. Une économie est résiliente si elle est capable de réagir rapidement à la situation critique et de surmonter les désordres créés. Ainsi, la résilience permet-elle à une économie de retrouver sa dynamique de croissance et de développement.

 

Une trappe à résilience

La résilience doit donc se situer à deux niveaux importants. Le premier, statique, concerne le sauvetage des grands équilibres et les politiques de stabilisation à mettre en œuvre pour éviter que l’économie ne dérive davantage. Le second niveau est dynamique et concerne la capacité de l’économie et les politiques économiques engagées pour assurer un rebond lui permettant de retrouver son sentier de croissance potentielle.

La résilience n’est pas seulement la résistance au ralentissement, mais aussi la capacité à rebondir.

C’est dans cette distinction entre l’effet de stabilisation et l’effet de croissance que j’introduis la notion de « trappe à résilience ». Il s’agit de la situation où la stabilisation se fait au détriment de la croissance et de l’investissement. Cette situation est le résultat de politiques économiques dont la préoccupation centrale, dans un contexte de montée des périls, est de privilégier le sauvetage immédiat et le maintien des grands équilibres macroéconomiques, sans nécessairement accorder de l’importance aux dynamiques de moyen et long terme.

La difficile surveillance du Golfe d'Aden.
La difficile surveillance du Golfe d’Aden.

C’est le piège de la résilience dans lequel se trouvent un grand nombre de pays arabes, en particulier les pays intermédiaires non exportateurs de pétrole.

Lorsque l’économie mondiale est sortie de la crise déclenchée par la pandémie de Covid-19, elle a été confrontée à deux défis majeurs. Le premier concerne l’intrusion forcée de la géoéconomie dans la dynamique économique mondiale et ses effets sur la croissance mondiale. Nous savons tous les conséquences de la guerre en Ukraine et celles de la guerre à Gaza.

Le deuxième défi est lié à la hausse rapide de l’inflation dans le monde à partir de 2022 et son lot de politiques monétaires restrictives.

La géoéconomie et la résurgence de l’inflation suscitent de vives inquiétudes, notamment avec la perspective du développement d’un cycle stagflationniste qui pourrait renforcer l’incertitude sur l’économie mondiale.

Pourtant, les prévisions pessimistes du début de l’année 2023 ont été démenties et le monde semble se diriger vers un atterrissage en douceur. En effet, la croissance mondiale, bien que faible, est restée soutenue à 3,2 % en 2023 et devrait se maintenir au même niveau en 2024 et 2025.

 

Pays producteurs de pétroles et non producteurs

Ainsi, malgré les tensions géoéconomiques et le resserrement des politiques monétaires, l’économie a fait preuve d’une certaine résilience. Celle-ci est d’autant plus importante que les Banques centrales se montrent toujours réticentes à accepter une plus grande flexibilité dans leurs politiques monétaires.

Dans le même temps, les pressions inflationnistes montrent des signes d’affaiblissement, avec un taux global ramené à 6,8 % en 2023. Cette détente se poursuivra en 2024 et 2025, avec des taux d’inflation de 5,9 % et 4,5 % respectivement.

Pétrole en Libye.La résilience s’observe également dans la reprise du commerce mondial, malgré les risques de fragmentation de l’économie mondiale. Pour autant, malgré cette résilience, la croissance reste faible et présente de fortes contraintes structurelles, notamment avec la baisse des gains de productivité.

Déjà, de nombreuses analyses parient sur la nouvelle vague d’innovations technologiques, et notamment l’avènement de l’intelligence artificielle, pour stimuler les gains de productivité et enclencher un nouveau cycle de croissance forte.

De leur côté, les économies arabes n’ont pas beaucoup profité de ce répit momentané de l’économie mondiale. Et pourtant, nous observons une certaine résilience des économies arabes dans la période post-Covid 19. Elle concerne notamment les grands équilibres macroéconomiques. En effet, les comptes publics se stabilisent, avec un solde budgétaire global de 0,5% en 2023, et de -1,5% et 1,1% respectivement en 2024 et 2025 ; une situation meilleure chez les pays producteurs de pétrole.

Il faut noter la relative stabilité du commerce extérieur des pays arabes, avec un solde courant de 5,3 % en 2023 et de 2,5 % en moyenne au cours des deux prochaines années. Là encore, il convient de noter les différences entre les pays producteurs de pétrole, où le solde sera de 4,8% en 2024 et de 3,6% en 2025, et les pays importateurs de pétrole, où il passera de -6,8% en 2024 à -4,9%.

 

Un endettement dangereux

Un autre domaine dans lequel les pays arabes ont fait preuve d’une certaine résilience est l’inflation, qui amorcera une pente descendante de 16% en 2023 à 15,4% en 2024, avant d’atteindre 12,4% en 2025. Les performances des pays arabes diffèrent à cet égard, avec un niveau d’inflation plus faible chez les pays producteurs de pétrole, de 11,6 % en 2023 à moins de 10 % en 2025. L’inflation sera plus élevée dans les autres pays arabes, passant de 28% en 2024 à 20% en 2025.

Malgré un contexte économique incertain donc, les pays arabes ont réussi à maintenir un degré de résilience qui leur a permis d’éviter les prévisions les plus alarmantes émises début 2023, notamment le risque de défaut de paiement de certains d’entre eux. Ils restent confrontés à deux défis majeurs : une croissance faible et un niveau d’endettement élevé, qui assombrissent leurs perspectives et font peser de grands dangers sur l’avenir.

En effet, en raison du choix énergique de la stabilisation macroéconomique, le monde arabe a connu la croissance la plus lente de toutes les régions en développement, ces dernières années. La croissance n’était que de 1,9 % en 2023 et sera de 2,7 % en 2024, avant d’atteindre 4,2 % en 2025. À ce niveau, les différences entre les pays exportateurs et importateurs de pétrole s’estompent, ce qui conduit à une convergence à des niveaux de croissance faibles.

Si la faible croissance des pays exportateurs de pétrole peut s’expliquer par la décision de réduire la production pour défendre les prix mondiaux, cette croissance est tirée par les secteurs non pétroliers et témoigne des progrès accomplis dans la diversification de leurs structures productives.

La Banque centrale de Tunisie
La Banque centrale de Tunisie

Chez les pays importateurs de pétrole, la faiblesse de la croissance s’explique par les conflits et les crises politiques, ainsi que par l’incapacité à s’éloigner des modèles de développement basés sur les bas coûts de la main-d’œuvre pour s’orienter vers une nouvelle spécialisation basée sur les secteurs dynamiques de l’économie mondiale.

 

Cette tendance s’accompagne d’une augmentation dangereuse de l’endettement, en particulier pour les pays intermédiaires de la région. La dette globale de la région devrait représenter en moyenne 45 % du PIB sur la période 2023-2025. Chez les pays intermédiaires – le plus grand défi pour la région –, la moyenne passe de 71% du PIB en 2023 à 67% en 2024 et 64,9% en 2025. Parmi ces pays, la Jordanie, la Tunisie et l’Égypte sont dans une situation plus critique, avec des niveaux d’endettement qui devraient dépasser respectivement 100 %, 80 % et 70 % du PIB.

 

Un choc d’investissement

 Cette faible croissance et cet endettement endémique expliquent le piège de la résilience et le choix de politique économique de stabilisation au détriment de la croissance. C’est à ce piège que les politiques publiques et les institutions internationales doivent s’attaquer.

Tout en poursuivant l’effort de stabilisation, il est important de l’inscrire dans une dynamique de croissance pour sortir du piège de la résilience. Cette option nécessite un choc d’investissement qui doit combiner investissements publics et privés.

La relance de l’investissement public nécessite un accroissement de l’espace budgétaire et il convient d’examiner les différentes options qui s’offrent à la région, et en particulier aux pays intermédiaires.

La première option consiste à accélérer les réformes économiques afin de réduire le poids des subventions et des salaires dans les budgets. Cependant, cette option, malgré les efforts des différents gouvernements de la région, semble difficile à mettre en œuvre : la détérioration des conditions sociales post-Covid 19 et, surtout, l’émergence d’un large consensus politique contre ces réformes.

 

Le nécessaire soutien du secteur privé

La deuxième option concerne l’éventuelle restructuration de la dette. Elle semble également difficile à mettre en œuvre : le débat solvabilité/liquidité n’est pas réglé, la question de la réputation de certains pays et le profil de la dette, où la dominance de la composante multilatérale rend cette option difficile.

La troisième option consiste pour ces pays à se tourner vers les marchés internationaux. Malgré son coût élevé, cette option a été mise en œuvre par certains pays africains, dont le Kenya. Cependant, elle semble difficile à envisager pour les pays arabes, compte tenu de la dégradation de leur notation souveraine et de l’absence d’accords avec le FMI, pour certains d’entre eux.

La quatrième option concerne l’acheminement des DTS (droits de tirage spéciaux) directement ou par l’intermédiaire des Banques multilatérales de développement. L’émission de DTS en 2021 a apporté un soutien considérable aux pays en développement. Cependant, elle reste insuffisante au regard des besoins de financement des pays en développement en général et des pays arabes à revenu intermédiaire en particulier. Depuis, un débat s’est ouvert sur la canalisation des DTS, qui pourrait bénéficier aux pays directement ainsi qu’aux institutions financières régionales afin de renforcer leur soutien aux pays en crise.

La résilience n’est pas seulement la résistance au ralentissement, mais aussi la capacité à rebondir.

La cinquième option concerne l’accélération des ressources pour les pays en développement dans la lutte contre le changement climatique.

Outre l’augmentation de la marge de manœuvre budgétaire des pays pour stimuler l’investissement, il semble essentiel de mobiliser l’investissement privé dans le cadre de ce choc d’investissement. Cela nécessite d’en finir avec l’atmosphère négative et parfois même discriminante à l’égard du secteur privé. Il faut aussi des réformes vigoureuses pour améliorer l’environnement des entreprises.

Nous le voyons, le monde arabe se trouve pris au piège de la résilience, qui ne fait qu’affaiblir les efforts de stabilisation en l’absence d’une croissance forte et face à un endettement endémique. La sortie de ce piège passe par un choc d’investissement qui nécessite un soutien international et une solidarité régionale accrus.

 

 

Économiste, Hakim Ben Hammouda est ancien ministre de l’Économie et des finances de Tunisie.

 

Nous reproduisons ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur, un discours prononcé lors d’une table ronde organisée par le FMI et la Banque mondiale, le 23 mai 2024, et retranscrit par l’Institut global pour les transitions démocratiques.

@AB

Écrit par
Hakim Ben Hammouda

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