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African Business

Au Sahel, les jeunes veulent un avenir

Le 18 mai 2021, se dérouleront à Paris le Sommet sur le financement des économies africaines et le colloque IHEDN, l’Institut des hautes études de défense nationale, sur les pistes non-militaires de résolution de la crise au Sahel. Quelques éléments de réflexion.

Une contribution de  François Jay*

Trois causes de la crise au Sahel sont souvent avancées : radicalisation religieuse, velléités d’autonomie, trafics divers qui financent, et motivent, le maintien du désordre.

S’y ajoute l’impact évident de la pauvreté, du chômage et de la déliquescence du système éducatif sur la vulnérabilité des jeunes, qui sont au centre de ce qui se joue : leur désespérance nourrit le ressentiment contre l’État et contre l’étranger, alimente les troupes de « combattants » ou mène à une émigration mortifère.

La profondeur de cette crise justifie une rénovation des méthodes et des points de vue, une accélération de l’action, une prise de risque plus assumée, ainsi qu’une plus grande confiance dans le secteur privé, en particulier informel.

Un élément essentiel de cette crise est, pourtant, l’absence de rejet par les populations locales de ceux que nous appelons terroristes ou djihadistes : cette situation classique rend le combat douloureux pour des militaires censés protéger, mais parfois considérés comme des occupants.

Et pourtant, ce n’est pas aux Occidentaux que ce qui se joue au Sahel cause le plus de torts, mais bien à ces pays eux-mêmes et à leurs populations !

Une grave crise de confiance dans l’État central prend sa source dans un profond sentiment d’abandon. Elle résulte de trois facteurs modernes. Premièrement, une nouvelle classe moyenne dans les pays du Sahel a enfin accès aux services essentiels : ce phénomène, heureux pour les urbains concernés, a creusé un écart indécent avec le reste de la population. Deuxièmement, le déploiement universel des smartphones amplifie l’impact passé de la télévision : les inégalités, ignorées par les populations quand elles sont invisibles ou inimaginables, sont devenues insupportables sur les réseaux sociaux.

Restaurer l’espoir

Troisièmement, l’exode devient pour une jeunesse la seule réponse aux frustrations locales : comme ailleurs le loto, la fuite – vers la capitale, au Sud, ou vers l’étranger, par le Nord – est la seule échappatoire à une situation socio-économique sans avenir, loin de tout processus de travail, d’investissement et d’accumulation de biens, fût-il informel.

Il est urgent de restaurer l’espoir pour ces familles et cette jeunesse, chez elles dans les campagnes et les villes moyennes, en adoptant une approche territoriale basée sur les besoins de la population, et non sur la présence de djihadistes : la zone des trois frontières (entre Burkina Faso, Mali et Niger) ne devrait plus concentrer les efforts de développement au détriment du reste des pays.

Une action déterminée et visible montrera à ces populations délaissées que leur vie change enfin vers plus de confort, de sécurité, de dignité : le Sud qui se soucie visiblement du Nord, c’est refaire enfin la route de Niamey à Agadez, restaurer les écoles et payer régulièrement des salaires décents aux professeurs, apporter l’eau et l’électricité, soutenir les entreprises agricoles, notamment par des projets d’agroforesterie aux bénéfices si nombreux, valoriser les déchets agricoles pour produire de l’électricité et fertiliser les sols, développer les corridors et ports secs indispensables à l’irrigation de cet hinterland qu’est le Sahel…

Démographie au Sahel

Des préalables institutionnels

Le déploiement de ces services essentiels, accessibles et visibles, devient possible si le calcul de leur « rentabilité » prend en compte leurs externalités, maintenant bien chiffrables : coût de la guerre, de l’émigration, de la déforestation…

La rencontre et la fertilisation croisée entre pouvoirs publics, entreprises modernes et secteur « informel », sont urgentes pour réaliser ce déploiement. Peut-être s’agirait-il d’être plus souples vis-à-vis des micro-entreprises et des entreprises de ces régions périphériques (comme vis-à-vis des ONG, d’ailleurs), en rigueur comme en conformité aux règles administratives ou internationales…

Au-delà, trois préalables institutionnels s’imposent. D’abord, une réelle volonté de l’État central de développer les régions septentrionales de ces pays immenses doit mettre fin à la captation de l’aide et des ressources des pays au profit essentiel du Sud …

Deuxièmement, remettre en cause le tabou ancien du nombre de fonctionnaires : le Mali en compterait… 110 000 soit, par habitant, 14 fois moins que la France ou 10 fois moins que les États-Unis ! L’État ne peut pas remplir ses missions, régaliennes comme sociales ou économiques, sans une fonction publique compétente et bien dotée.

Troisièmement, le sujet de la corruption n’est pas réglé et freine de nombreux projets et chantiers. La délégation transitoire de missions à des acteurs privés ou locaux, plutôt qu’à l’État central, pourrait apporter une partie de la solution.

Ne négligeons pas l’enjeu sécuritaire, qui conditionne certains projets, mais observons que l’activité minière se maintient au Niger et se développe au Mali et au Burkina…

La profondeur de cette crise justifie une rénovation des méthodes et des points de vue, une accélération de l’action, une prise de risque plus assumée, ainsi qu’une plus grande confiance dans le secteur privé, en particulier informel.

Surtout, elle nécessite que soit renouvelé le regard de tous sur les besoins des populations et sur les actions à conduire : cette révision des méthodes et des objectifs doit être centrée sur ces besoins, et non plus sur les conséquences coûteuses de cette crise pour les pays occidentaux.

FJ

*François Jay est le président d’Ebano Finance

 

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