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African Business

Les ZES restent un modèle pertinent

Parfois critiquées, ces dernières années, les Zones économiques spéciales demeurent une des solutions du développement. À condition d’être bien ancrées dans les territoires et de s’inscrire dans une politique durable, elles favorisent la spécialisation et les exportations.

Par Laurent Soucaille

Depuis leur création, les ZES (Zones économiques spéciales en Afrique) ont fortement stimulé les flux d’investissements étrangers, ainsi que les exportations, constate une étude publiée par Africa Med Europa et l’Ipemed.

Le premier pays investisseur est la Chine, suivie de l’Inde, puis de la France, la Belgique, le Japon, le Liban et le Nigeria. Quelques autres pays africains figurent dans cette liste : le Maroc, l’Afrique du Sud, l’Égypte. L’étude consacre une large part à l’influence de la Chine dans les projets.

La moitié des ZES africaines connaissent une croissance annuelle de leurs exportations supérieure à 10% par an, relève ce rapport, Le rôle des ZES africaines dans l’accélération du co-développement avec l’Europe, qui se réfère aux chiffres de l’AZEO (Africa Economic Zones Organization).

Les responsables politiques européens qui souhaitent favoriser le développement et l’industrialisation des pays africains n’ont pas de raison de refuser des avantages industriels et commerciaux aux ZES, dans la mesure où les marchandises exportées ont bien été produites dans ces espaces économiques.

Dans 39% des cas, l’agriculture et l’agroalimentaire font partie des trois premiers secteurs exportateurs des ZES, suivis de l’industrie légère (19%), du textile-habillement, des matériaux de construction et de l’automobile (9%). Comparés à l’ensemble des exportations en Afrique, l’agroalimentaire et le textile-habillement occupent une place plus grande dans les ZES, ce qui montre que ces zones ont un profil, pour le moment, situé dans le bas des filières productives.

Toutefois, des pays comme le Maroc, et à un degré moindre l’Éthiopie, donnent à leurs ZES un rôle important dans la transformation industrielle, la hausse de la valeur ajoutée de la production et des exportations (automobile, aéronautique, électronique…).

En ce qui concerne les modalités de leur développement, les ZES africaines exploitées selon un modèle de partenariat public-privé sont les plus courantes (40%) ; 29 % sont exploitées par le secteur privé, 32% par le secteur public. Ces moyennes masquent de fortes différences régionales : les ZES publiques sont prédominantes en Afrique du Nord, les PPP très prédominants en Afrique centrale et australe.

D’indiscutables synergies

Des succès sont incontestables en Éthiopie, en Afrique du Sud, etc. Au Gabon, la ZES de Nkok a acquis une grande réputation internationale et a reçu le prix « Woods products » à qui récompense la promotion de la transformation locale du bois. En Afrique du Nord, le Maroc (plateforme internationale de TangerMed) et l’Égypte (sur le chemin des routes de la soie) méritent une mention particulière.

La plupart de ces pays se sont lancés dans la création de ZES dans les années 2000 avec l’appui et le savoir-faire d’intérêts chinois ; la création des zones, la construction d’infrastructures, le financement et souvent la gestion, impliquent l’implantation de nombreuses entreprises chinoises.

Outre l’accessibilité aux infrastructures, les ZES qui ont réussi bénéficient d’un statut fiscal dérogatoire et d’une administration simplifiée, et ont adopté une géographie délimitée afin d’y favoriser les relations inter-entreprises, les économies externes et l’apport de services spécifiques adaptés. On le voit au Maroc, à Maurice, etc.

L’attractivité des ZES pour les investisseurs est en effet renforcée par ces synergies et les économies d’échelle que les zones peuvent offrir, notamment dans les zones spécialisées.

Certes, l’expérience compte quelques échecs, y compris en Éthiopie. Tandis qu’à Maurice et à Madagascar, les projets ont soulevé la question de la propriété de la terre et de l’association des populations. Les raisons de l’échec de nombreux programmes sont connues : la faiblesse de la gouvernance, la corruption, la complexité des procédures, l’insuffisance de l’infrastructure et des services.

Des questions en suspens

En effet, la gestion des zones franches industrielles doit répondre aux besoins des entrepreneurs, et le développement efficace de la zone repose sur une gouvernance locale de qualité. La question de la qualité des infrastructures de transport – et donc du volontarisme des États en la matière –, est primordiale. Concertation locale, incitations pertinentes et qui s’inscrivent dans la durée, permettent à tous les acteurs d’adhérer à des projets, la « vision » de l’État ne suffit pas.
Il reste à répondre à une batterie de questions, sur la question foncière, sur la répartition des tâches au sein d’un projet, sur la gouvernance. Par exemple, presque tous les pays africains ont des lois, règlements et agences locales pour organiser les ZES.

Le PPP ne représente que 40% des cas, or l’expérience montre que la bonne gouvernance des ZES privilégie ce mode d’investissement. Il reste également à mieux documenter le rôle des ZES dans le développement des infrastructures et, plus généralement, de l’aménagement du territoire. Il reste également à connaître certaines données, sur les retours d’expérience entre les pays, sur le rôle de la ZLECAf.

De nouvelles contraintes environnementales et sociales

L’étude se poursuit par des entretiens avec différents économistes ou professionnels. Notamment celle de Moubarack Lô, du Bureau de prospective économique du Sénégal.

ZES Maroc

Il s’en dégage quelques idées fortes. Par exemple, que la création d’une ZES requiert des budgets très élevés et que son financement repose largement sur des prêts. Ils signifient des endettements lourds et une situation de dépendance par rapport aux bailleurs.

Cela peut entraîner l’hostilité des citoyens, on l’a vu au Kenya. Surtout si les ZES sont couplés avec des investissements à l’urgence discutable (habitations de luxe, zone de loisirs, etc.) ou propices à l’évasion fiscale. D’où l’intérêt des « petites ZES » à l’ancrage territorial affirmé.

De même, pour ancrer les projets dans les débats actuels, il est nécessaire de concevoir d’emblée des ZES respectueuses des normes environnementales et sociales. Sur ce point sensible, l’Europe peut apporter son expertise. Il en est de même sur les questions de souveraineté, particulièrement prégnante dans les ZES situés dans les pays riches en ressources rares.

L’appropriation des terres repose sur un partage de souveraineté entre le propriétaire et l’État. Or, dans de nombreux pays africains, il n’existe pas de législation ou de réglementation. Il ne faudrait pas que l’accord instituant une ZES s’affranchisse des règles nationales ou profite de l’absence de telles règles pour permettre des éjections brutales de populations, fait observer l’étude.

Dans une approche globale, soulignent certains intervenants, l’Afrique doit privilégier l’essor de niches industrielles, chaque pays exploitant ses « avantages industriels ». On a vu que le faible coût du travail a incité de nombreux pays à investir dans la même branche, le textile, se livrant une improductive concurrence entre eux.

Dès lors, la méthode des « clusters » est intéressante : elle repose sur l’idée de partage des avantages à proximité des ZES, ce qui fait naître des spécialités autour d’un cœur de métier. Et incite, dans un second temps, à des coopérations, horizontales ou verticales, entre entreprises qui permettent de progresser plus vite dans les chaînes de valeur mondiales.

L’appui apporté par des centres de ressources (centres technologiques, de recherche, de formation, l’organisation de stages à l’étranger etc.) concourt de son côté à la montée en gamme des productions. Certains pays suivent cette politique ; Maroc, Tunisie, par exemple.

Une des demandes entendues lors des interviews est celle d’une libre entrée de (certaines) productions provenant des ZES sur les marchés européens. A priori, jugent les intervenants, les responsables politiques européens qui souhaitent favoriser le développement et l’industrialisation des pays africains n’ont pas de raison de s’opposer à ces demandes, dans la mesure où les marchandises exportées ont bien été produites dans ces ZES.

Cette étude fera l’objet d’une présentation spécifique, le 28 septembre 2021, au cours d’une réunion virtuelle organisée par l’IPEMED (http://www.ipemed.coop/fr/). La présence du ministre marocain de l’Industrie, Moulay Hafid el Alamy, préfacier de l’étude, est annoncée à ce webinaire. Cette étude a été rédigée par Paulette Pommier, avec la participation de Marie-Clarisse Haumesser, sous la direction de Jean-Louis Guigou.

LS

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