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African Business

Les opportunités africaines de l’Intelligence artificielle

Les opportunités africaines de l’Intelligence artificielle
  • Publiéavril 30, 2024

Des soins de santé à l’agriculture, l’IA a le potentiel de transformer la vie en Afrique pour le meilleur. Face à un financement et des talents limités, reste à en convaincre les Africains.

 

Les niveaux relativement bas d’accès à l’Internet et l’exposition moindre aux développements technologiques sont perçus par les analystes comme l’une des raisons potentielles pour lesquelles les Africains semblent moins positifs quant au potentiel de l’IA.

Il existe sans doute une autre raison, à savoir que les gens redoutent une technologie émergente dont les partisans eux-mêmes reconnaissent qu’elle pourrait être une force révolutionnaire. L’IA, qui a de nombreuses applications différentes mais qui fonctionne essentiellement à l’aide d’algorithmes complexes pour analyser de grands ensembles de données et prendre des décisions instantanées, est considérée par certains comme impressionnante dans son pouvoir potentiel.

Si l’Afrique parvient à traiter ou à minimiser les risques associés à l’IA, les bénéfices pourraient être considérables. La vision la plus optimiste de l’IA en Afrique est celle où le continent utilise les technologies numériques pour « sauter » dans une ère de croissance économique plus forte et plus inclusive.

C’est pourquoi les détracteurs de l’IA expriment souvent la crainte que la technologie ne devienne incontrôlable et ne dépasse de loin les capacités humaines, annonçant un avenir dystopique fait de pertes d’emplois massives et d’effondrement de la société.

Sam Altman, PDG du pionnier américain OpenAI et créateur de ChatGPT, n’a guère contribué à dissiper ces craintes lorsqu’il a déclaré, bien qu’en plaisantant, que l’« IA conduira probablement, très probablement, à la fin du monde, mais entre-temps, il y aura de grandes entreprises ».

Mehdi Sayegh, cofondateur d’AI Connect Africa, un hub technologique à Abidjan, confie à African Business qu’« il subsiste dans certains endroits l’idée que l’IA est diabolique… les gens ne savent toujours pas si l’IA est sûre et si leurs données sont en sécurité. Se pose également la question de la culture numérique ; nous manquons de personnes formées à l’IA ou même qui la comprennent ».

Cela vaut aussi bien pour les entreprises que pour les particuliers, selon Kennedy Chengeta, entrepreneur en IA à Pretoria. Selon lui, de nombreux chefs d’entreprise africains « ne savent toujours pas quelle valeur la technologie offre à leur entreprise et comment ils peuvent tirer profit de son utilisation ».

 

Un impact transformateur

Si l’entrepreneur note que les banques du continent constituent une exception notable à cette tendance – la First National Bank (FNB) en Afrique du Sud a déjà mis en œuvre des solutions d’IA pour améliorer la détection des fraudes, par exemple –, il s’inquiète, plus généralement, d’un manque de compréhension. « Il existe un fossé entre les entreprises et les sociétés de technologie. Nous avons besoin d’une plus grande interaction entre les industries afin que les hommes d’affaires puissent mieux réaliser le potentiel de l’IA. »

Amal El Fallah Seghrouchni (photo ci-contre), présidente exécutive du Centre international d’intelligence artificielle du Maroc à Rabat, reconnaît que l’IA a un problème d’image en Afrique. Elle est à la tête d’un « Mouvement de l’IA » qui cherche à délivrer un message plus positif sur l’IA – pour souligner à quel point la technologie peut être transformatrice pour l’Afrique et pour les niveaux de vie à travers le continent. « Nous devons montrer que nous pouvons réellement résoudre des problèmes fondamentaux. »

Amal El Fallah Seghrouchni note que l’Afrique a déjà eu un aperçu de la manière dont la technologie peut améliorer les normes dans des secteurs essentiels. Dans le domaine de l’agriculture, des outils alimentés par l’IA ont été utilisés en Afrique pour analyser les conditions agricoles, telles que les précipitations et la santé des sols, et fournir des informations exploitables en temps réel, ce qui permet aux agriculteurs d’apporter les changements appropriés et d’augmenter les rendements des cultures.

Venkataramani Srivathsan, d’Olam, nous confie qu’« avec l’aide de l’IA, l’application des bons intrants, pesticides ou traitements au bon moment peut déterminer le succès d’une récolte. Cette technologie peut transformer non seulement les exploitations individuelles, mais aussi le secteur à une échelle jusqu’ici inimaginable ».

Dans le domaine de la santé, l’IA a été utilisée pour aider les cliniciens et les décideurs politiques à suivre la propagation des maladies infectieuses. Dans le cadre d’un projet récent au Mozambique, des travailleurs de la santé ont utilisé des appareils de radiographie portables connectés à un programme d’IA pour analyser l’apparition de la tuberculose dans une prison de haute sécurité. Les prisonniers atteints ont été identifiés et diagnostiqués en quelques minutes.

 

Une aide en matière de soins de santé

Alexander Tsado, cofondateur du groupe militant Alliance4ai, basé à Johannesburg, note que les outils d’IA prescriptive, qui utilisent des algorithmes et des données pour recommander des actions spécifiques dans une situation donnée, pourraient s’avérer particulièrement précieux dans les établissements de soins de santé. « L’IA prescriptive peut contribuer à améliorer l’accès aux soins de santé de base dans les villages. Aujourd’hui, le public, en particulier dans les zones rurales reculées, a tendance à avoir peu accès aux médecins, car il n’y en a pas à proximité. Les gens doivent utiliser leurs économies pour voyager plus loin ou se rendre dans les villes pour obtenir des réponses à des questions très simples – des questions auxquelles vous devriez pouvoir obtenir une réponse en envoyant un message texte à un modèle d’IA. »

De telles avancées technologiques pourraient se révéler vitales pour un continent qui souffre d’un manque chronique de médecins et de professionnels de la santé. Les outils d’IA pourraient contribuer à combler cette lacune en offrant aux patients des moyens beaucoup plus rapides et moins coûteux d’accéder à des informations médicales de base. « En Afrique, beaucoup de gens meurent encore de maladies qui ne sont pas très compliquées », explique Amal El Fallah Seghrouchni.

Laquelle juge que les outils d’IA fournissant des informations et des conseils essentiels pourraient réduire considérablement le nombre de décès causés par des maladies telles que le paludisme, la tuberculose et les maladies diarrhéiques ; des maladies qui tuent beaucoup en Afrique mais qui sont généralement gérables grâce à des soins de santé même rudimentaires.

De son côté, Alexander Tsado estime que la banque est un autre secteur crucial qui est mûr pour l’innovation liée à l’IA en Afrique. Notamment, la technologie pourrait être vitale pour permettre aux petites entreprises d’accéder aux capitaux nécessaires à la croissance de leurs activités, capitaux qui leur sont actuellement souvent refusés en raison d’un manque de garanties.

Une étude menée par Investisseurs & Partenaires a révélé que 40 % des PME en Afrique considéraient l’accès au financement comme le principal obstacle à une croissance plus forte. Le déficit de financement actuel est estimé à plus de 140 milliards de dollars. À cela, les solutions d’IA pourraient apporter une réponse.

« La plupart des entreprises n’ont pas accès aux prêts bancaires, car beaucoup de prêts sont basés sur des garanties, et la plupart des gens n’ont pas une grande maison à mettre en garantie », commente Alexander Tsado. « Avec l’IA, on peut comprendre les partenaires de dépenses d’une personne et utiliser cette information pour fournir des prêts qui transformeront l’économie. L’Afrique doit dépenser environ 100 milliards $ par an en infrastructures pour atteindre ses objectifs. L’IA pourrait être le moyen d’y parvenir. »

 

Une pénurie de financement et de talents

Si le potentiel des solutions d’IA sur le continent semble certainement important, il existe un problème majeur qui pourrait s’avérer un obstacle à la croissance de l’industrie : le financement. Dans un contexte mondial plus difficile, l’Afrique a plus de mal à attirer les investissements dans son espace IA, étant donné que les ressources sont concentrées sur les marchés plus développés. Car 60 % des chercheurs de haut niveau dans le domaine de l’IA se trouvent aux États-Unis, qui ont reçu près de 250 milliards de dollars de financement privé.

Alexander Tsado juge pourtant que l’Afrique offre « d’énormes opportunités » aux fonds de capital-risque et aux investisseurs étrangers. Notamment que les solutions d’IA en Afrique ont le potentiel d’être beaucoup plus « transformatrices » sur le plan social et économique que dans les marchés plus développés, ce qui pourrait encourager des flux d’investissement plus importants. « À Singapour, l’IA tente de résoudre des problèmes tels que « comment puis-je recevoir ma nourriture en 30 minutes au lieu d’une heure ? » C’est le genre de problème pour lequel l’IA est utilisée sur ces marchés. »

En Afrique, « l’IA est déployée pour identifier les maladies sur les cultures et les plantes, ce qui constitue une transformation pour les agriculteurs. Nous voyons des choses tout aussi importantes dans le domaine de la santé ou de la finance. En Afrique, l’IA peut transformer des centaines de millions de personnes – c’est une chose importante dans laquelle il faut investir », juge notre spécialiste de Johannesburg.

La Marocaine Seghrouchni reconnaît que l’Afrique abrite des « problèmes spécifiques » dont l’importance pourrait attirer les investisseurs d’impact qui cherchent à contribuer à la résolution des grands problèmes, ainsi qu’à garantir des rendements. Cependant, elle est également optimiste sur le fait que « les solutions d’IA peuvent ensuite être généralisées pour être exportées vers d’autres continents ». D’ailleurs, l’« Afrique peut fournir des solutions très originales et perturbatrices ».

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S’il est vrai qu’une augmentation du financement en capital-risque des jeunes pousses africaines dans le domaine de l’IA serait certainement la bienvenue. Si Alexander Tsado affirme que les investisseurs commencent à reconnaître les opportunités offertes par les marchés africains, il affirme également qu’il est important pour l’industrie de déterminer comment ces fonds peuvent être utilisés de manière plus efficace.

En effet, comme les start-up africaines n’ont généralement pas leur propre infrastructure liée à l’IA, elles doivent principalement s’appuyer sur des fournisseurs de services « en nuage » tels qu’Amazon Web Services (AWS). Qui permettent aux entreprises d’accéder à la technologie requise, de créer et de mettre à l’échelle des applications d’IA sans disposer de l’infrastructure informatique interne avancée qui serait autrement nécessaire.

Si les coûts sont relativement faibles par rapport aux normes américaines ou européennes, ils sont nettement plus élevés en Afrique.

 

La question des données

Cela signifie que les start-up du continent, qui travaillent généralement avec des budgets limités de toute façon, sont obligées de dépenser une grande partie de leur argent juste pour accéder à la technologie. Ce qui leur impose un coût énorme avant même de commencer à construire leurs applications, et réduit le montant du capital qu’elles peuvent investir dans le capital humain ou la croissance de leur entreprise.

« Le coût d’AWS, par exemple, continue d’être extrêmement élevé. Au Kenya, même pour jouer avec un modèle d’IA Gemini [le service d’IA de Google], cela peut coûter 1 000 dollars par mois », explique Alexander Tsado. Embaucher un ingénieur digne de ce nom coûterait environ 2 000 $ par mois.

« Les start-up reçoivent des fonds de capital-risque, mais elles se retournent et en dépensent 50 % à 80 % en AWS parce que la structure des coûts n’a pas de sens. C’est extrêmement mauvais. Je pense que nous n’obtenons que moins de 10 % du pouvoir d’innovation de l’Afrique en raison d’un manque d’accès à l’informatique. ».

Nous travaillons sur des bases fragiles. « Nous devons parvenir à disposer de plusieurs grappes de calcul dans toute l’Afrique, ce qui permettrait de réduire considérablement les coûts pour les jeunes entreprises afin qu’elles puissent réellement innover ».

Les données sont un autre domaine que l’Afrique devra maîtriser si elle veut libérer tout le potentiel de l’IA. C’est particulièrement important car les outils d’IA sont « formés » à prendre des décisions basées sur des ensembles de données. Or, les informations provenant des pays africains et des personnes vivant sur le continent ne représentent actuellement qu’une infime partie des données utilisées par les modèles d’IA. Par conséquent, les systèmes ne sont souvent pas en mesure de fonctionner correctement ou équitablement dans un contexte spécifiquement africain.

Les géants mondiaux de la technologie ont commencé à utiliser l’IA pour filtrer les contenus illégaux ou dérangeants. Mais le manque de capacités linguistiques locales et d’autres données pertinentes signifie que les outils ne sont pas aussi efficaces en Afrique qu’ailleurs. Les citoyens africains sont donc plus exposés aux contenus préjudiciables qu’ils ne devraient l’être.

Des tendances similaires sont apparues dans d’autres domaines de l’IA. Il a été constaté que des modèles linguistiques utilisant l’IA fournissaient des informations médicales potentiellement préjudiciables aux Noirs, par exemple, tandis que des inexactitudes dans la technologie de reconnaissance faciale ont également donné lieu à des arrestations injustifiées. Dans les deux cas, il s’agit d’un manque de données relatives aux Africains ou aux populations de la diaspora.

 

Combler les angles morts

Vukosi Marivate, de l’Université de Pretoria, estime que ce problème « ne peut être résolu du jour au lendemain », mais il considère qu’« une réglementation pourrait être nécessaire pour fixer des normes minimales » obligeant les entreprises technologiques à s’assurer que leur IA travaille avec les données appropriées.

L’Union européenne a demandé à X [anciennement Twitter] de révéler comment fonctionnait la modération des contenus. « Il était très intéressant de voir que pour certaines langues européennes, il n’y avait qu’une seule personne connaissant la langue qui travaillait sur la modération de contenu ! Si l’on faisait la même chose en Amérique latine ou en Afrique pour des langues plus rares, la situation serait encore pire. »

Alexander Tsado, qui a déjà travaillé chez Nvidia mais l’a quittée après avoir fait part à son PDG de ses inquiétudes quant aux effets potentiellement néfastes de l’IA sur les groupes minoritaires, estime que la solution pour combler les « angles morts » de l’IA consiste à encourager davantage de personnes en Afrique à s’impliquer dans la technologie ; et à fournir ainsi les données qui contribueraient à créer de meilleurs résultats pour les Africains.

« Les ingénieurs et les scientifiques ne construisent pas des outils d’IA en se disant « je vais les utiliser pour faire du mal ; ils se disent : « Cela va coûter très cher de trouver ces données et de construire ce modèle ; je vais donc le faire aussi facilement que possible, le diffuser et essayer d’en récolter les fruits » ». Ils essaient de trouver les données gratuitement en ligne, ou ils les rassemblent eux-mêmes, ce qui signifie que les données ne proviennent que de groupes qui leur ressemblent.

« Si l’IA n’a été construite qu’à partir des États-Unis et des institutions les plus élitistes de ce pays, il y aura d’énormes zones d’ombre. Les outils qu’ils fabriquent ne tiendront pas compte des personnes qui ne sont pas dans ces environnements. »

Et le spécialiste de trancher : « En ce qui concerne l’Afrique, mon message a toujours été le suivant : si vous vous inquiétez des dangers de l’IA, cela ne veut pas dire que vous devez la fuir – c’est précisément la raison pour laquelle vous devez vous y plonger et devenir des bâtisseurs. C’est ainsi que l’on peut influer sur la manière dont l’IA est construite : on peut apporter des éléments qui contribueront à réduire les risques. »

 

Un catalyseur pour l’éducation et l’emploi

Alexander Tsado
Alexander Tsado

S’il existe de nombreuses raisons d’être optimiste à propos de l’IA et des avantages potentiels qu’elle pourrait apporter à l’Afrique, même ses plus fervents partisans reconnaissent que son introduction est susceptible d’entraîner des changements sociaux et économiques importants. Après tout, les craintes des citoyens concernant les pertes d’emploi ne sont pas totalement infondées. La Banque africaine de développement a prévu que, en partie à cause des progrès technologiques, 100 millions de jeunes sur le continent seront incapables de trouver un emploi d’ici à 2030.

Amal El Fallah Seghrouchni juge que les gouvernements africains devraient se concentrer sur la montée en compétences pour s’assurer que ces préoccupations sont prises en compte. « L’industrie de l’IA doit être aussi inclusive que possible. Nous devons investir dans l’éducation pour améliorer les compétences de la population. » Dès lors, l’IA sera déployée par le biais d’outils utiles qui complètent les travailleurs humains et améliorent les résultats, plutôt que d’éliminer complètement le besoin de main-d’œuvre humaine.

Alexander Tsado partage cet avis, affirmant que si la technologie est gérée correctement, l’ère de l’IA pourrait être créatrice d’emplois plutôt que destructrice. Toutefois, l’éducation est clairement nécessaire pour s’assurer que les travailleurs sont bien positionnés pour capitaliser sur les opportunités offertes par l’IA.

« Les outils d’IA vont créer beaucoup plus d’emplois. Ils vont créer beaucoup plus d’accès à des espaces qui n’étaient auparavant ouverts qu’aux experts. Mais les gens doivent être ouverts au changement. Dans un monde idéal, chaque employé passerait une heure par jour à se familiariser avec les nouveaux outils. Je dis aux gens que l’IA ne va pas prendre leur travail, mais que quelqu’un qui connaît l’IA prendra leur travail. »

@AB

Écrit par
Harry Clynch

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