x
Close
African Business

Les Nigérians face à l’inflation

Les Nigérians face à l’inflation
  • Publiémars 22, 2024

La chute du naira, l’augmentation du coût des intrants et les conditions difficiles de la production nationale font grimper le prix des denrées alimentaires au Nigeria.

 

Les Nigérians subissent la pire inflation alimentaire depuis des décennies en raison de l’affaiblissement du naira, de l’insuffisance de la production agricole nationale et d’une dépendance excessive à l’égard des denrées alimentaires importées, qui sont très chères. Selon le Bureau national des statistiques, le taux d’inflation alimentaire annuel était de 35,4 % en janvier, soit 11,9 points de plus qu’en janvier 2023.

Au niveau des États, le taux d’inflation alimentaire était le plus élevé à Kogi (44,2 %), Kwara (40,9 %) et Rivers (40,1 %), tandis que les taux annuels d’inflation alimentaire les moins élevés ont été enregistrés à Bauchi (28,8 %), Adamawa (29,8 %) et Kano (30,8 %). Il est clair, cependant, que l’inflation alimentaire est un phénomène national.

La hausse de l’inflation et le ralentissement de la croissance ont fait passer le nombre de Nigérians appauvris de 89,8 millions au début de 2023 à 104 millions, selon le dernier rapport de la Banque mondiale. La FAO avertit qu’au moins 26,5 millions de Nigérians vivant dans les États de Borno, Sokoto et Zamfara, ainsi que dans le Territoire de la capitale fédérale, pourraient être confrontés à une crise alimentaire entre juin et août.

Le ministre de l’agriculture et de la sécurité alimentaire, le sénateur Abubakar Kyari, attribue la hausse de l’inflation alimentaire à l’épuisement des réserves alimentaires, à l’insécurité, aux inondations, à l’affaiblissement du naira et aux perturbations de la chaîne d’approvisionnement dues à la pandémie de Covid-19.

Le pays va également mettre en place un Conseil national des produits de base pour gérer une réserve alimentaire nationale qui sera utilisée pour stabiliser les prix et en réduire la volatilité.

Mosope Arubayi, économiste et stratège de marché, explique que ce sont les personnes à faible revenu qui sont le plus durement touchées, car leur budget familial a du mal à couvrir la hausse des dépenses alimentaires.

Des manifestations de masse ont eu lieu dans tout le pays, notamment dans les États du Niger, de Kano, de Kogi et d’Ibadan, pour exiger des interventions immédiates afin de faire face à la hausse du coût de la vie.

 

L’effondrement du naira se poursuit

Si aucune mesure n’est prise, on craint que l’inflation alimentaire ne déclenche des troubles civils ; les entreprises ont exprimé leur inquiétude face à une vague de pillages de camions transportant des denrées alimentaires et des matières premières vers le marché.

La chute de la monnaie est au cœur du problème. Le naira a perdu environ 70 % de sa valeur par rapport au dollar depuis la fin de l’ancrage de la monnaie l’année dernière.

Après des années de soutien artificiel par la politique gouvernementale, le naira a été dévalué deux fois depuis juin 2023, l’administration Tinubu tentant de combler l’écart avec le taux du marché parallèle. Mais les tentatives du gouvernement pour réformer la monnaie l’ont conduite à devenir la deuxième monnaie la moins performante au monde, après la livre libanaise.

Les prix des biens et services importés augmentent généralement parallèlement à la forte baisse de la valeur de la monnaie locale. Ainsi, la faiblesse du naira se traduit par une hausse des prix des denrées alimentaires, du carburant et des machines en provenance de l’étranger.

Le taux d’inflation annuel pour les denrées alimentaires importées au Nigéria est passé de 18,5 % en janvier 2023 à 26,3 % en janvier 2024.

Les importations de denrées alimentaires ont augmenté en raison de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, des perturbations de la chaîne d’approvisionnement à la suite de Covid-19, et des fermetures de frontières introduites par le précédent gouvernement nigérian du président Muhammadu Buhari. Le pays importe une quantité importante de blé, de lait et de poisson.

La suppression des subventions aux carburants, qui représentent des milliards de dollars par an, a été un autre facteur d’inflation, notamment pour les agriculteurs. Yusuf Ogunbiyi, négociant en matières premières chez AFEX, affirme que les prix des intrants pour les agriculteurs ont augmenté de 40 %, une tendance qui risque d’avoir un impact négatif sur les surfaces cultivées et la production et donc de contribuer à l’inflation alimentaire future si elle n’est pas maîtrisée.

 

La réponse du gouvernement

L’administration Tinubu a annoncé le début de la distribution de 42 000 tonnes de céréales assorties. Le vice-président Kashim Shettima affirme que le gouvernement augmentera l’offre alimentaire à court terme en fournissant aux agriculteurs et aux ménages des céréales et des engrais.

Afin d’atténuer l’impact sur les ménages les plus vulnérables, le gouvernement met également en place des transferts d’argent ciblés : environ 15 millions de personnes à faibles revenus reçoivent une aide en espèces de 17 dollars par mois. Les critiques disent qu’ils doivent faire plus.

« Une politique et une intervention du gouvernement pourraient se révéler nécessaires pour résoudre les problèmes soulevés par l’inflation des denrées alimentaires », estime l’analyste Mosope Arubayi.

Le Sénat a exhorté le gouvernement à mettre en œuvre un programme de coupons alimentaires pour atténuer les difficultés et réduire le coût élevé de la vie, et a chargé le ministère fédéral de l’agriculture de communiquer avec les organisations concernées.

De son côté, le Trade Union Congress a demandé au gouvernement d’augmenter les importations de denrées alimentaires pour faire baisser les prix.

Cette demande est contestée : le FMI estime que la dépendance excessive à l’égard des importations de denrées alimentaires est l’une des principales causes de la crise alimentaire qui frappe le Nigeria et d’autres pays d’Afrique subsaharienne.

En février, le ministre de l’information et de l’orientation nationale, Mohammed Idris, a déclaré que le pays n’importerait pas pour sortir de la crise.

Au Nigeria, le « jollof rice », plat national et thermomètre de l'inflation  générale des prix

 

« Il a également été décidé que, dans l’intérêt de notre pays, il ne sera pas nécessaire d’importer des denrées alimentaires à ce stade. Le Nigeria a le potentiel de se nourrir lui-même et même d’être un exportateur net de produits alimentaires vers d’autres pays », a-t-il déclaré.

Le président Bola Tinubu s’est fait l’écho de ces propos : « Ce que je ne ferai pas, c’est mettre en place une commission de contrôle des prix. Je n’approuverai pas non plus l’importation de denrées alimentaires. » Au lieu de cela, il a déclaré que le pays devait envisager des réformes à plus long terme. « Nous devons également envisager la mise en œuvre rapide mais réfléchie de nos plans de développement et de gestion du bétail, y compris l’élevage laitier », juge le président Tinubu.

 

Problèmes structurels

En effet, le secteur agricole nigérian souffre depuis longtemps de problèmes profonds, notamment d’un manque d’investissement de la part du gouvernement.  La déclaration de Maputo sur l’agriculture et la sécurité alimentaire, un engagement panafricain pris en 2003, recommande aux pays de consacrer au moins un dixième de leur budget à l’agriculture, mais le gouvernement nigérian y consacre depuis longtemps moins de 1 % et les allocations budgétaires au niveau des États sont souvent encore plus faibles.

Et depuis, des infrastructures inexistantes et délabrées, un soutien technologique limité et des systèmes de transport mal conçus contribuent à des pertes post-récolte pouvant aller jusqu’à la moitié de la production dans certaines régions. Une vague continue de banditisme, de terrorisme et d’enlèvements à travers le pays a encore plus endommagé le secteur et éloigné les investisseurs potentiels.

Conscient de ces problèmes, le gouvernement a consenti un allègement fiscal de cinq ans qui, espère-t-il, encouragera les investissements dans le secteur agricole. Le vice-président Kashim Shettima indique que le pays va également mettre en place un Conseil national des produits de base pour gérer une réserve alimentaire nationale qui sera utilisée pour stabiliser les prix et en éduire la volatilité. PwC Nigeria a identifié la nécessité pour le pays d’intensifier ses investissements dans l’amélioration des rendements agricoles et l’intégration de la chaîne de valeur au cours de la prochaine décennie.

Pour autant, les actions à long terme visant à réorganiser le secteur agricole, bien que cruciales pour éviter de futures crises alimentaires, ne sont pas susceptibles d’alléger immédiatement la pression exercée sur les consommateurs les plus démunis.

@AB

 

 

Écrit par
Olumide Adesina

Laissez un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *