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Le Kenya assouplit sa position à l’égard de la Chine

Le Kenya assouplit sa position à l’égard de la Chine
  • Publiédécembre 21, 2023

Lors de sa campagne électorale en 2022, le président kényan s’était insurgé contre les prêts financés par la Chine. Aujourd’hui, William Ruto change de discours, face aux besoins de financement du Kenya. Une attitude qui fera école en Afrique ?

 

Début décembre 2023, le gouverneur de la Banque centrale du Kenya (CBK) a laissé entendre que son pays serait sur le point de conclure les conditions d’un prêt d’un milliard de dollars auprès de la Chine. Kamau Thugge a confirmé que « le Trésor national est en contact avec le gouvernement chinois » et a noté que, si les liquidités arrivaient à temps, le prêt pourrait être utilisé pour aider à rembourser une euro-obligation de 2 milliards $ qui arrive à échéance en juin 2024.

Pourtant, le président du Kenya, William Ruto, avait adopté un ton très dur à l’égard de la Chine lors de sa campagne électorale en 2022. Il s’était insurgé contre les prêts financés par la Chine accordés par son prédécesseur, Raila Odinga, qui ont été utilisés pour financer divers projets d’infrastructure, mais qui, selon William Ruto, ont contribué à l’accroissement de la dette du Kenya. La dette du pays s’élève à plus de 68 milliards $, soit environ deux tiers de son PIB.

« L’opinion publique kenyane est frustrée par le fait que la volonté du gouvernement Ruto d’augmenter les recettes fiscales ne se soit pas accompagnée d’une réduction des dépenses liées aux postes ministériels et aux salaires. »

En 2022, le candidat Ruto a également promis de publier les détails des contrats gouvernementaux opaques conclus avec la Chine, d’expulser les ressortissants chinois travaillant illégalement au Kenya et de réduire la dépendance du Kenya à l’égard des prêts chinois.

Toutefois, presque immédiatement après son entrée en fonction, le candidat devenu Président a changé de ton sur les relations entre le Kenya et la Chine. Lors d’une réunion avec Liu Yuxi, représentant spécial de la Chine pour les affaires africaines, peu après son investiture, William Ruto a déclaré : « Nous chérissons l’amitié solide que le Kenya entretient avec la Chine. »

En octobre 2023, William Ruto a également participé au Forum Belt and Road à Pékin, où il a entamé des discussions sur le prêt potentiel d’un milliard de dollars et s’est entretenu des plans de restructuration de la dette.

 

Impératif économique

Fergus Kell, analyste de recherche au Chatham House Africa Programme à Londres, rappelle à African Business que « lors de son premier mandat en tant que vice-président de 2013 à 2017, William Ruto a contribué activement au virage de l’administration Kenyatta vers la Chine et à l’accord des grands prêts de 5,3 milliards $ pour le projet ferroviaire, qui constituent la part dominante des prêts chinois au Kenya ».

Il ajoute que cette évolution ne doit pas nécessairement être considérée comme une volonté du Kenya de s’aligner sur la Chine sur le plan géopolitique. « Tout nouveau prêt est moins un retour décisif vers la Chine qu’une reconnaissance de réalités macroéconomiques plus larges. »

Le Kenya a désespérément besoin de financement pour mener à bien ses projets de développement et renouveler les prêts existants, mais il a été exclu des marchés obligataires internationaux.

Jared Osoro, économiste basé à Nairobi, rejette également l’idée que William Ruto cherche à amorcer un changement géopolitique et affirme au contraire que le prêt constitue un « impératif économique ».

« En ce qui concerne la gestion de la dette publique, le gouvernement kenyan ne peut pas se permettre le luxe de choisir qui sont ses créanciers », explique Jared Osoro. « La question est de savoir si le gouvernement peut accéder aux ressources d’une manière qui soutienne le programme de redressement du Kenya et l’aide à éviter les situations de surendettement observées dans d’autres pays africains tels que l’Éthiopie, le Ghana et la Zambie. »

 

Un regain d’intérêt pour la Chine

Alors que de nombreux analystes estiment que le nouveau prêt d’un milliard de dollars est crucial pour que le Kenya puisse rembourser l’euro-obligation arrivant à échéance l’année prochaine et éviter de se retrouver en situation de défaut de paiement, l’opération est susceptible d’attirer à nouveau l’attention sur les activités de la Chine sur le continent. Les critiques ont souvent suggéré que Pékin était engagé dans une « diplomatie du piège de la dette » en Afrique et ailleurs. Cette stratégie consisterait à attirer des pays tels que le Kenya vers des niveaux d’endettement insoutenables afin que la Chine puisse s’emparer d’infrastructures stratégiques lorsque les débiteurs rencontrent des difficultés économiques.

Edward Howell, maître de conférences en politique de l’Asie de l’Est à l’université d’Oxford, considère que « la menace d’un gonflement incontrôlable de la dette publique semble insuffisante pour dissuader le Kenya d’accepter l’argent chinois » et s’inquiète de la manière dont Pékin pourrait chercher à tirer profit de la dépendance financière de Nairobi.

« La Chine reste le premier partenaire commercial du Kenya, malgré les inquiétudes croissantes de la population concernant la coercition économique chinoise, ainsi que l’espionnage sous forme de cyberattaques, comme nous l’avons vu au début de l’année », explique Edward Howell.

Toutefois, Fergus Kell (Chatham House) considère que « le récit du piège de la dette est trop simpliste », notant : « Les actifs de l’État, tels que le port de Mombasa, n’ont pas été offerts en garantie pour les prêts chinois. »

Et d’argumenter : « La Chine est le premier créancier extérieur bilatéral du Kenya, mais ses prêts sont bien inférieurs à ceux des institutions multilatérales. Les prêts chinois s’inscrivent dans le cadre d’une augmentation rapide des emprunts sous l’administration Kenyatta, qui s’est également traduite par le recours à des emprunts commerciaux importants, tels que des euro-obligations et des prêts syndiqués coûteux. »

 

L’euro-obligation imminente

Les prêts chinois contribuent de manière significative aux problèmes d’endettement du Kenya, mais ils ne sont pas les seuls responsables – le principal risque de défaillance est dans une euro-obligation de 2 milliards $ qui arrive à échéance à la mi-2024.

Mettant de côté l’argument politique sur les créanciers sur lesquels le Kenya devrait compter, Jared Osoro estime que la question critique d’un point de vue économique est la façon dont la dette du Kenya est structurée.

« La principale préoccupation n’est pas nécessairement le montant de la dette que le Kenya contracte, mais la structure de cette dette », explique l’économiste de Nairobi. « Au cours des dix dernières années environ, nous avons constaté que la durée moyenne des prêts kenyans se réduisait. Cela signifie qu’à l’heure actuelle, le gouvernement emprunte sur le marché à très court terme, où les taux d’intérêt sont plus élevés que ceux de la banque centrale. »

Jared Osoro ajoute que cette structure est non seulement plus coûteuse pour les autorités kenyanes, mais qu’elle a également pour effet de décourager le secteur bancaire de prêter au secteur privé. Étant donné que les banques peuvent obtenir des rendements plus élevés en prêtant de l’argent au gouvernement par le biais de prêts à court terme, elles ne sont guère incitées à offrir des capitaux aux entreprises, ce qui freine encore la croissance économique au Kenya.

À court terme, le prêt d’un milliard de dollars accordé par la Chine devrait être suffisant pour permettre au Kenya d’honorer ses prochaines échéances de remboursement de la dette et d’éviter de se retrouver en situation de défaut de paiement. Les défenseurs de l’administration actuelle soutiendraient qu’il s’agit là d’un résultat significatif dans un contexte mondial où l’affaiblissement des monnaies nationales, le renforcement du dollar américain et la hausse des taux d’intérêt ont rendu plus difficile le service de la dette pour les économies de marché émergentes.

À plus long terme, cependant, il est clair que le gouvernement kenyan doit formuler des politiques qui contribueraient à réduire la dépendance du pays à l’égard des créanciers extérieurs et qui permettraient à Nairobi de commencer à rembourser sa dette actuelle. Cela pourrait s’avérer délicat dans la pratique, étant donné l’engagement de William Ruto en faveur de projets très dépensiers tels que l’initiative de financement des consommateurs du Fonds d’inclusion financière, connue sous le nom de « Hustler Fund ». La question de savoir d’où devraient provenir les économies fait l’objet d’une controverse politique.

 

Une frustration publique justifiée

Selon Fergus Kell, l’« opinion publique kenyane est à juste titre frustrée par le fait que la volonté du gouvernement Ruto d’augmenter les recettes fiscales ne se soit pas accompagnée d’une réduction des dépenses liées aux postes ministériels et aux salaires ». La réduction de la prodigalité et de la corruption du gouvernement est une étape pour surmonter les problèmes d’endettement, de même que la garantie que les projets d’infrastructure sont motivés par une analyse coût-bénéfice à long terme plutôt que par des opportunismes politiques.

En outre, Jared Osoro pense qu’il existe des contradictions évidentes dans la stratégie économique du gouvernement et dans son approche de la réduction du fardeau de la dette.

« Le Kenya a déclaré au FMI qu’il s’engageait à assainir ses finances publiques, mais à mon avis, cela doit se caractériser par une rationalisation et une réduction des dépenses », note-t-il. Pourtant, bien qu’il y ait eu des tentatives pour améliorer l’efficacité de la collecte des impôts, le Kenya ne peut pas s’engager dans une situation économique durable par le seul biais de mesures fiscales. « Il serait plus judicieux que le Kenya se désendette par la croissance plutôt que par l’impôt », considère Jared Osoro.

@AB

Écrit par
Harry Clynch

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