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Analyse et Opinion

L’Afrique à la rescousse de l’Europe ?

La géographie place l’Afrique dans une position privilégiée pour accroître les exportations d’énergie vers l’Europe, mais que faut-il faire pour tirer parti de ces opportunités ? Revue des atouts du continent. 

Par Ben Paton

 

Dans les mois qui ont suivi le lancement de la guerre de Vladimir Poutine contre l’Ukraine, l’Europe a pris enfin conscience de la nécessité de se débarrasser rapidement de sa dépendance aux combustibles fossiles russes. L’Europe continue d’alimenter l’économie de Poutine et, indirectement, sa machine de guerre ; avec chaque jour des centaines de millions d’euros d’achats de pétrole et de gaz. Ces paiements sapent clairement l’effet des sanctions de l’UE contre la Russie. Et la menace du Kremlin de couper le gaz aux pays qui refusent de payer en roubles fait planer la perspective de voir les industries à l’arrêt et les villes européennes plongées dans l’obscurité.

Quelque 600 millions de personnes en Afrique n’ont pas accès à l’électricité, tandis que 900 millions n’ont pas accès à un combustible de cuisson propre. L’exportation d’électricité vers l’Europe peut-elle se justifier dans ce contexte ?

En conséquence, des délégations des capitales européennes parcourent le monde à la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement en énergie, à la fois pour répondre à leur besoin immédiat de gaz et pour concrétiser leur vision ultime d’une économie fondée sur l’énergie verte.

À l’heure actuelle, seuls deux pays africains fournissent des quantités substantielles de gaz à l’Europe. En 2021, 8 % des importations de gaz de l’UE l’année provenaient de l’Algérie et 2% du Nigeria. Les responsables européens s’efforcent de conclure de nouveaux accords énergétiques et la crise offre une occasion évidente d’augmenter les exportations.

NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l’énergie, qui défend les intérêts du secteur, affirme que « les mentalités ont beaucoup changé » depuis le début de la guerre. « Nous avons été invités à Berlin, à Paris, et à Bruxelles. Nous avons eu des discussions bilatérales avec les ministres de l’énergie d’au moins neuf pays européens. Nous avons eu des conversations vraiment fructueuses. Ce qui ne s’est jamais vraiment produit par le passé. »

 

L’Italie en tête de la course au gaz africain

L’enthousiasme soudain de l’Europe à développer des relations commerciales avec les fournisseurs de gaz africains est surtout visible à travers le travail des diplomates italiens, qui ont collaboré étroitement avec l’ENI, le géant national très présent en Afrique. Depuis mars, l’Italie a conclu des accords d’approvisionnement avec l’Angola, le Congo-Brazzaville, l’Algérie et l’Égypte. Dans le cadre de l’un de ces accords, l’ENI mettra en service l’année prochaine un projet de GNL au large des côtes du Congo. Il permettra de livrer jusqu’à 4,5 milliards de mètres cubes de gaz à l’Italie, soit environ un sixième du volume que le pays importe actuellement de Russie.

L’Allemagne, qui n’a pas l’équivalent de l’ENI, a été beaucoup plus lente à s’engager. On se souvient qu’en mai, le nouveau chancelier allemand, Olaf Scholz, a effectué une tournée africaine de trois jours axée sur le renforcement des approvisionnements énergétiques afin de réduire la dépendance de l’Allemagne vis-à-vis de la Russie. Au Sénégal, Olaf Scholz a rencontré le président Macky Sall pour discuter d’accords gaziers et d’un éventuel gazoduc MSGBC-Europe. Il s’est également rendu au Niger et en Afrique du Sud, où les entreprises allemandes sont actives dans le développement de l’hydrogène vert. Cependant, alors que l’Afrique devrait doubler sa production de gaz au cours de la prochaine décennie grâce à l’exploitation des gisements en eaux profondes, peu de champs gaziers africains ont la capacité d’augmenter rapidement leur production. Le Mozambique, par exemple, est en passe de devenir l’un des plus importants producteurs de gaz au monde, mais deux champs géants en eau profonde au large de la côte nord du pays ne commenceront probablement pas à produire avant l’an 2026.

NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l'énergie

NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l’énergie

 

Un projet plus petit, mais important, qui pourrait bientôt contribuer aux besoins en gaz de l’Europe est le développement de Grande Tortue, à cheval sur la frontière maritime entre le Sénégal et la Mauritanie. Il commencera à fournir du gaz l’année prochaine. Un autre projet est celui de Hilli Episeyo au Cameroun, exploité par Perenco. Cette société anglo-française nous confirme qu’elle prévoyait d’augmenter la production du projet en 2023, « dans l’attente d’un examen géoscientifique final ». Elle a ajouté que « le gaz sera vendu par l’intermédiaire d’une société commerciale » ce qui signifie que Perenco n’a aucun contrôle sur sa destination finale. Cela montre bien que les acheteurs européens doivent se battre sur un marché international compétitif s’ils veulent avoir accès au gaz africain.

En effet, l’Égypte est un producteur de GNL de plus en plus important, note Andrew Freeman, analyste principal pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient au sein du cabinet de conseil stratégique Control Risks. Il précise : « la Chine achète le GNL égyptien à des taux compétitifs, et l’a fait tout au long de la pandémie. La reprise économique post-Covid signifie que l’Égypte et d’autres pays sont susceptibles de donner la priorité à leur rentabilité pour satisfaire les besoins de l’UE. »

 

Le rêve d’un gazoduc ?

L’accélération des flux de gaz de l’Afrique vers l’Europe dépend également de l’amélioration des infrastructures. Les gazoducs existants relient l’Algérie à l’Espagne et à l’Italie, mais l’un d’entre eux, qui traverse le Maroc, est fermé depuis novembre dernier en raison du différend diplomatique entre Alger et Rabat. Les autres producteurs de gaz africains n’exportent que du GNL.

Cela pourrait changer si le gazoduc transsaharien se concrétise. Il acheminerait le gaz du Nigeria vers le nord, en passant par le Niger, jusqu’en Algérie, d’où il pourrait être réexporté vers l’Europe. NJ Ayuk affirme que l’achèvement de ce gazoduc peut et doit être accéléré. « Nous sommes la génération qui a construit des vaccins en moins d’un an, vous ne pouvez pas me dire que nous ne pouvons pas construire un pipeline en un an », fait-il observer. 

D’autres experts se montrent plus prudents. Agwu Ojowu, consultant au sein de la société de conseil Africa Practice, note que le pipeline traverserait « des terres mal gouvernées, en proie au banditisme et aux activités terroristes ». Il ajoute qu’une section de l’oléoduc déjà en cours de construction à travers le Nigeria « a pris un retard considérable ». En outre, à moins que le Nigeria n’investisse dans le développement de nouveaux gisements de gaz, le gazoduc ne sera qu’un éléphant blanc. À l’heure actuelle, affirme Agwu Ojowu, « même si un gazoduc reliait le Nigeria à l’Europe, le pays n’a pas la capacité de réserve nécessaire pour exporter beaucoup plus de gaz vers l’Europe ».

Certains signes indiquent que l’exploration et la production vont connaître un nouvel élan en raison de la hausse des prix du gaz et de la nécessité pour l’Europe de remplacer l’approvisionnement russe. Selon NJ Ayuk, plusieurs pays sont sur le point de lancer des cycles d’octroi de licences. « Il y a un nouvel élan pour l’exploration », explique le patron de la Chambre africaine de l’énergie, qui note l’intérêt pour l’acquisition de permis de recherches a considérablement augmenté en quelques mois, y compris sur des marchés frontières comme la Sierra Leone, qui ne produisent actuellement ni pétrole ni gaz.

 

Un défi écologique

Pourtant, les nouveaux développements gaziers peuvent présenter des risques étant donné que la demande de gaz peut considérablement diminuer au moment où ils seront prêts à servir les marchés européens.

En effet, alors que l’UE a désespérément besoin de nouvelles sources de gaz si elle veut continuer à s’éclairer et se chauffer sans l’aide de la Russie, elle tente simultanément de se sevrer complètement des combustibles fossiles. L’UE s’est engagée à atteindre des émissions nettes de gaz à effet de serre nulles d’ici à 2050. Les investissements majeurs dans les infrastructures gazières sont difficilement compatibles avec cet objectif.

D’autre part, l’UE donne la priorité au développement du « gaz naturel renouvelable », y compris le biométhane et l’hydrogène vert. Ces carburants, du moins en théorie, sont largement interchangeables avec le gaz naturel classique. Il pourrait être possible de transporter l’hydrogène vert – qui est produit en séparant l’eau en hydrogène et en oxygène à l’aide d’une énergie renouvelable – par les infrastructures de pipelines existantes. Il pourrait aussi être livré par bateau sous forme d’ammoniac vert.

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